Sur les artistes et leurs oeuvres.
Les artistes sont des êtres à part. Non pas tant dans leur
manière de vivre – il faut parfois aux biographes bien du talent
pour donner du relief à leurs vies entièrement phagocytées par l'invention d'une œuvre – mais parce que les artistes laissent derrière eux des substrats résistants au grand effacement du temps qui
passe : des poèmes, des tableaux, des dessins, des écrits, des compositions musicales, des sculptures, des pièces de théâtre…. Ce que l’on nomme, faute de mieux, des
« œuvres d’art ».
Ces œuvres d'art sont résistantes au passage du temps, soit - mais pas éternelles. Penser à toutes celles qui ont été détruites donne le vertige. Combien de manuscrits
disparus dans l'indifférence générale, liasses de papiers dont la poissonnière se sert pour emballer ses poissons, après
qu’on ait vidé la mansarde du dernier étage de son immeuble, où vivait un auteur anonyme, récemment disparu ?
Ainsi va la vie, me dira-t-on. N’est-ce pas le lot de ce que
créé l’humain : tout est voué à disparaître. Et puis, pourquoi déplorer la perte d’une symphonie de Mozart – une de plus ! - alors que tant
d’autres choses bénéfiques disparaissent au fil du temps : des inventions qui auraient
pu améliorer le sort de l’humanité, des jardins dont la beauté aurait pu
contribuer à son délassement, des lois protégeant les plus faibles de la voracité des puissants ? En quoi les œuvres d’art (qui, rappelons le,
ne servent à rien, du strict point de vue de la survie de l’espèce) – en quoi
leur disparition serait-elle plus grave que celle d’un vaccin, d’une
organisation humanitaire – ou même d’une recette de cuisine dont le secret a
été emporté dans la tombe par celle ou celui qui l'a patiemment concoctée ?
Il faudrait, pour répondre à cette question, être en mesure
de définir ce qui fait la spécificité d’une œuvre d’art – tentative périlleuse à laquelle je me garderai bien de me livrer, la laissant à de plus forts que moi. Les
humains réalisent beaucoup de choses durant leurs vies, des choses dans
lesquelles ils mettent « beaucoup d’eux-mêmes ». Mais il me semble que ce n’est pas comparable à ce que nous lèguent les artistes. Ce n'est pas
« beaucoup de soi » que les créateurs mettent dans leurs œuvres :
c’est toute leur vie. Par un étrange phénomène de transsubstantiation, les artistes engendrent des objets hybrides (mi matériels mi psychiques) dont le destin est de survivre à leurs
auteurs. Ce qu'ils ont créé les supplante progressivement dans la conscience collective, jusqu'à finir par les effacer complètement. Il reste si peu de traces des individus "Homère" ou "William Shakespeare" que des spécialistes contemporains ont pu douter qu'ils aient réellement existé.
La vie des artistes est comme une balance à deux plateaux.
Sur le plateau de gauche, côté cœur, c’est leur existence humaine qui est
disposée, et sur celui de droite les œuvres d’art qu’ils ont générées - certains précocement, d’autres au crépuscule de leurs vies - certains prolifiques,
d’autres non. La flèche pointant le ciel, au milieu, en glissant
progressivement de la gauche vers la droite, marque le passage du temps, en
effectuant cette terrible et merveilleuse conversion entre la vie qui se
consume d’un côté et l’œuvre qui s’élabore de l’autre. Lorsque le plateau de
gauche est complètement vide, celui de droite touche le sol, puisqu’il n’y a
plus de contrepoids. L’artiste est mort, demeure l’œuvre…
Parmi tous les artistes, il en est certain.es dont les œuvres nous touchent plus particulièrement. Pas celles qui figurent au top 10 des artistes du
moment, ni même sur la liste "définitive" des 100 plus grandes œuvres de tous les temps – mais celles qui ont su changer, non pas tant notre vie, que la manière dont nous la considérons. Comment de ne pas éprouver une sentiment de reconnaissance pour leurs auteurs? Bien que nous ne les ayons pas connus personnellement, ils sont chers à nos cœurs.
Dans mon jargon intime, je les appelle « ma
présentèle » – comme un thérapeute parle de sa patientèle ou un rejeton de
sa parentèle. Le terme n’est pas très heureux, mais je n’ai pas
trouvé mieux. Présents – ils le sont
pour moi. Ils occupent le lieu d’où je parle, ils habitent là où je suis. Ils répondent
à mon appel, ils m'apostrophent au quotidien. Ils modifient ma perception du monde. Ils font partie de ce qui se passe
actuellement pour moi – on pourrait dire qu’ils sont constitutifs de mon
« vif du sujet ». Rien moins que des artistes morts, donc.
Le lien avec eux est si fort que quelquefois leur présence physique m’est autant familière que leurs œuvres. C’est le cas de
Dürer – peintre qui s'est souvent représenté dans ses œuvres, à différents âges de sa vie, comme s'il interrogeait inlassablement cette étrange beauté qui lui a été octroyée et qui a tant marquée ses contemporains - comme si, pour lui, son apparence extérieure était un objet du monde à expérimenter, au même titre qu’un oreiller, un crustacé, une touffe d’herbe ou
un orage - c'est-à-dire tout ce qui lui était prétexte à dessiner. Le peintre
nurembergeois n’est pas le seul à exercer cet étrange don d’ubiquité dans ma vie, au point qu’il m'arrive parfois de rêver de lui, en chair et en
os. Je pourrais en dire autant de Pasolini – dont j’ai l’impression de
connaître intimement le corps, la voix – jusqu’à l’odeur, comme s’il s’agissait
d’un membre de ma parentèle, justement.
Ou bien, pour citer cette fois un artiste vivant : l'effet aussi bien germinatif que ravageur qu’a sur moi la musique de Wolgang
Rihm – qui me nourrit, m’abonde et souvent me cloue net à l’endroit où je me
trouve, lorsque je l’entends – tel un papillon pantelant saisi entre les
doigts d’un entomologiste colossal. Certaines auditions de musiques de Rihm
ont été si puissantes pour moi qu'elles ont marqué à jamais l'endroit où je me trouvais en les écoutant au casque. Lorsque je repasse par ces
endroits, je retrouve l’émotion que j’avais ressentie alors. Voilà l’effet qu'à sur moi celles et ceux que je nomme ma « présentèle ».
Si je les appelle ainsi, c’est également parce qu’ils me
représentent aux yeux de monde – c’est-à-dire qu’ils ou elles parlent et
agissent en mon nom. Les poèmes de Dickinson, les livres de Leduc, les musiques
de Saariaho (pour cette fois ne citer que des artistes femmes) me représentent
là où moi-même je n’ai pas accès. Chaque membre de cette
« présentèle » incarne un aspect spécifique de moi-même, une irisation de mon prisme – une caractéristique de ma personnalité dont, bien
souvent, avant de les découvrir dans leurs œuvres, je n’avais pas conscience.
Les membres de cette "présentèle" ont vécu à toutes les époques
et sous toutes les latitudes. Ils ont été femmes, hommes, riches ou pauvres,
célèbres ou inconnus – peu importe, au fond, puisqu’ils ne restent plus rien d’eux que
leurs œuvres… Cependant, parmi ceux-là, je dois admettre que j’ai toujours eu un
faible pour celles et ceux qui ont souffert d'être incompris. Quand je
lis Proust, Colette, Césaire ou James (qui ont été reconnu de leurs vivants), j’éprouve bien sûr le même élan du cœur que pour Kafka, Blake, Cingria, Kavvadias ou Luca, qui furent quasiment inconnus en leurs temps. Mais les difficultés d'existence auxquelles ces derniers ont été confrontées me rend leurs œuvres encore plus chères – comme si je devais leur octroyer un surcroît d'affection, les gâter plus particulièrement,
parce que les auteurs qui les ont façonné à mon intention n’ont pas connu la consolation d'être reconnus de leurs
vivants.
Celles-là, ceux-là me touchent plus particulièrement, par le
fait qu’ils ont persisté dans l’écriture, malgré une vie pleine d’aléas : François Augieras, Marguerite Porete, Antonin Artaud, Hadewijch
d’Anvers, Jean Sénac, Violette Leduc, Marina Tsvetaïeva,
Fernando Pessoa, Malcom de Chazal, Ryokan, Gerard Manley Hopkins, François
Villon, Arthur Rimbaud, Ikkyu ou Emilie Dickinson… pour ne citer que les
premiers noms qui me viennent à l’esprit ! Toutes et tous ont vécu en marge de leur
temps. Exclus ou reclus, proscris ou ermites, originaux inadaptés aux normes
sociales en vigueur à leur époque.
Pour quelques-uns reconnus par
leurs pairs à la fin de leurs vies, tels Violette Leduc ou Arno Schmidt, combien de martyrs
ignorés ? Marguerite Porete a été brûlé vive en place de Grève, Marina
Tsvetaïeva s’est suicidée de désespoir dans la jeune Russie soviétique, Jean Sénac
a été assassiné. Les autres sont morts ignorés parmi les miséreux ou les
fous. Tous étaient inadaptés à leur
monde.
De leur vivant, ils grossissaient le rang indistinct des « gens
bizarres », des « excentriques », des « exaltés », de
ceux qui semblent toujours louches aux yeux des bien-pensants. Les puissants
les ignoraient, les petits les méprisaient. Ils étaient le rebut de la
société.
Pour
se convaincre de ce qu’a été leurs vies, il n’y a regarder leurs tombes. Mais
peut-on même parler de tombe, en ce qui concerne François Augiéras, mort de dénuement à 47 ans, dans l’hospice de
Domme ?
Ecrivain,
peintre, aventurier, mystique, gnostique, païen, sulfureux pansexuel - il
aurait souhaité que son corps soit brûlé sur une île de la Vézère et ses cendres
dispersées au fil de l’eau. On s’en contenté d’enfouir sa dépouille sous un
monticule de terre. Sur une pierre, une main malhabile a gravé ces huit
lettres, sans rien de plus :
Augié
rA
S
Jean Sénac signait ses poèmes en dessinant un soleil.
Celui qui, « envahi d’hippocampes », chantait « la transparence
continue » (1) a été criblé de coups de couteaux, dans des circonstances
« non encore élucidées », selon la formule usée jusqu'à la corde que la police réserve à ceux dont elle estime que la mort violente importe peu. Sa tombe est à
peine plus qu’un monticule : un amoncellement de pierres, situé dans le
cimetière d’Aïn Benian, à côté d'Alger. Ici, pas même un
nom, une date, une indication. S’il y a eu un jour une plaque, elle a depuis
été arrachée.
La tombe d’Emily Dickinson est également très sobre. C’est en fait une stelle de pierre. En dessous de son nom, on ne lit que
deux lignes :
Born dec 10 1830
Called back May 15 1886.
Née en décembre et morte en mai – on dirait qu’elle a vécu
à peine un printemps. N’aurait-on pas pu, à l’aide de ces minuscules choses
qu’elle aimait tant (des brins d’herbes, des fleurs de son jardin, une poignée de petits cailloux luisants de rosée, ou pourquoi
pas le zigzag affairé d’une abeille butinant un parterre de trèfles ?)
tracer sur la pierre quelques-uns de ses vers, par exemple :
J’ai bu
une Gorgée de Vie -
Savez-vous
ce que j’ai payé -
Exactement
une existence -
Le prix,
ont-ils dit, du marché. (2)
Au moins, ces trois-là ont trouvé un endroit où reposer. Ce n’est
pas le cas de Marina Tsvétaïeva. Son corps aurait été inhumé quelque part dans
le cimetière de Lelabouga, petite ville perdue au fin fond du Tatarsan– où exactement, on ne sait pas.
Après sa « réhabilitation », à la manière russe, en 1955, les édiles locales ont fait édifier une fausse tombe dans un coin du cimetière. Un « monument
funéraire », nous dit-on, entouré d’un parterre de tomettes de béton bas de gamme, comme
on en trouve en solde dans les magasins de jardinage. Connaissant son goût de la liberté
et des chemins de traverse, nulle doute que Tsvétaïeva préfère vagabonder à sa guise,
au milieu des sépultures de ses frères et sœurs russes, enfin réconciliés par la mort, qu'ils aient été, durant leurs existences, blancs ou rouges.
Fernando Pessoa a subi les mêmes avanies post-mortem. Parce
qu’il n’était personne (« pessoa » veut dire personne en portugais,
mais non pas au sens du « nemo » grec, mais du « personna »
latin : le masque, le personnage), il « portait en lui tous les rêves
du monde », comme il le proclamait avec l'orgueil ingénu des humbles. Il a vécu la vie d’un
petit employé insignifiant, tout en écrivant à longueur de temps. Il publia quelques textes de son vivant, sous les noms de ceux qu’il appelait ses
« hétéronymes » - plutôt que ses « pseudonymes », puisque
ce n’étaient pas eux qui parlaient en son nom, mais plutôt lui, Pessoa, qui leur
servait d’interprète. Après sa mort, on a trouvé dans sa chambre une malle bourrée de manuscrits, signés de plus de 72 personnalités différentes.
La malle ouverte, des premiers textes publiés, au fil des
années Pessoa est devenu une gloire nationale. Ironie
suprême pour quelqu’un qui, comme Emily Dickinson, avait développé durant sa vie une sorte
de mysticisme de l’effacement personnel (« Renoncer, c’est nous
libérer » déclarait-il « Ne rien vouloir, c’est pouvoir. »). Pour l'empêcher de demeurer "personne" au delà de sa propre mort, on est allé chercher ses cendres du cimetière de Prazeres, à l'ouest de Lisbonne, pour les installer dans un
splendide mausolée construit en son honneur au monastère des Hiéronymites (l'équivalent de notre panthéon), lui conférant ainsi un
véritable rang de monarque – ce qui ne manque pas d’être absurde, pour qui
connaît un tant soit peu son œuvre. La raison d’État à des raisons que
l’art ignore…
Il existe à Lisbonne un monument qui me parait mieux correspondre à l'univers équivoque du grand poète. Il s’agit d’une statue de
bronze d’un personnage figurant Pessoa (mais dont les traits lisses sont
absolument impersonnels), assis à une table d’un de ses cafés favoris, A
brasileira.
Lui qui n’a eu de cesse de brouiller les frontières entre soi et
les autres (« Nous sommes nos rêves de nous, des lueurs d’âme / Chacun est
pour autrui rêves d’autrui rêvés ») (3), je suis sûr qu'il goûterait assez l’idée que son effigie se
retrouve dans les photos souvenirs de milliers de touristes anonymes de par le monde - qui, pour la plupart, n'ont probablement rien lu de lui.
Lorsque j'ai découvert cette sculpture, au hasard de mes pérégrinations dans le quartier du Chiado, j'ai été étonné de constater que celles et ceux qui s’asseyaient à sa table pour s'y faire photographier reproduisaient une sorte
de rituel spontané : toucher la main du grand
poète, celle qui est posée à plat sur la table – comme s'ils voulaient par ce geste lui
apporter un peu de réconfort par delà la mort. A force d’être lustrée par des peaux anonymes, cette
main de bronze s’est patinée. Elle brille désormais comme de l’or.
Je ne voudrais pas donner
l’impression de céder à la tendance actuelle des facilitateurs culturels qui,
sous prétexte de rendre l’art accessible, survalorisent la biographie des
artistes au détriment de leurs œuvres. Il n’y a qu’à écouter les conférenciers
dans les salles des institutions culturelles pour se rendre compte de l’ampleur du désastre. On nous fait le
« pitch » de la vie du grand homme (plus rarement de la grande femme), puis on résume son œuvre en un gimmick
synecdochique (« la madeleine » de Proust,
l’« araignée-mother » de Bourgeois, les « 4 minutes 33 de
silence » de Cage)… et le tour est joué ! Nous voilà exemptés d’y
aller voir de plus prêt – l’essentiel étant d’avoir quelque chose à montrer (la
photo prise avec le téléphone portable) et de savoir « ce que l’on dit
d’elle ou de lui », avant de laisser son esprit vagabonder vers
d’autres sources de distraction.
Pourtant, c’est par le truchement
de leurs œuvres que les artistes entrent en relation avec nous - non par le
récit de leurs vies, aussi foisonnantes soient elles, aussi romancés soient ils. Il
y eu pléthore d’artistes maudits, il n’y a qu’un seul Vincent Van Gogh. L’intérêt que
nous portons aux vies des artistes est la conséquence – et non la cause - de
l’influence qu’ont leurs œuvres sur nous. C’est parce qu’elles continuent à
nous toucher, nonobstant la distance qui nous sépare de leurs créateurs, que
nous allons glaner dans leurs vies quelques détails - parfois même quelques
coïncidences avec les nôtres - qui pourraient nous permettre d’éclairer d’un
jour nouveau la relation intime que nous avons établie avec ces trésors qu’ils
nous ont légués.
Sans
œuvre – pas d’artiste : ce qui paraît un truisme ne l’est finalement pas
tant que ça, à l’aune du « 15 minutes of fame » d’Andy Warhol,
prémonition géniale de cette ostentation superfétatoire caractérisant ceux que
l’on appelle aujourd’hui « les people » – ces gens qui n’ont d’autre importance que celles que nous leurs octroyons. Les artistes ne sont pas des
people. Leurs vies ne sont pas des miroirs où sublimer l’inabouti des nôtres.
Grâce à leurs créations, ils nous délivrent des clefs stupéfiantes pour
pénétrer plus avant dans la découverte de nous-mêmes.
Bien
loin d’être des Dieux nous toisant du haut d’une Olympe de pacotille, les
artistes sont des démiurges intercesseurs ayant insufflé dans leurs œuvres leur
propre agentivité - pour employer un néologisme récent. A la
croisée de deux flux, les œuvres sont matérielles par le grain du papier, de la
pierre, de la voix, du crin de l’archet, l’empâtement de la peinture, la patine
du bois, mais également immatérielles via les ondulations sonores, les
vibrations des couleurs, les représentations mentales du langage, la décharge
énergétique des corps en mouvement. Cela pourrait être une définition possible
des œuvres d’art : des objets ayant la spécificité d’être à la fois des
choses et des puissances – on pourrait tout aussi bien dire : des manas.
Sans
œuvre, pas d’artiste. Si le contenu de la malle de Pessoa avait été jeté à la
benne, lorsqu’on vida l’appartement du 16 rua Coehlo da Rocha, "personne" aujourd’hui ne se souviendrait de lui, hormis quelques spécialistes des mouvements
littéraires du Portugal d’avant-guerre. Si les liasses de poèmes d’Emily
Dickinson n’avait pas été sauvées de l’oubli par la volonté pugnace de sa sœur
- qui, plutôt que de les détruire comme elle l’avait promis, consacra sa
vie à les faire connaître - on ne saurait d'elle guère plus que ce qui
est inscrit sur sa tombe : ses dates de se naissance et de mort.
Les
œuvres d’art sont puissantes, certes - mais elles sont aussi terriblement
fragiles. Elles subissent les conséquences de la négligence de leurs
contemporains, de l’incurie des ayant droits ou même de l’inconséquence des
institutions patrimoniales. Elles sont victimes collatérales de nos guerres et
quelques fois d’assassinats sciemment perpétrés. On connaît le sacrifice de
Botticelli, jetant ses toiles dans le bûcher des vanités allumé par
l’inquisiteur Savonarole – sous les yeux exaltés des fanatiques florentins de
l’époque, venus en nombre se repaître de ce merveilleux auto-da-fe.... L’enthousiasme fut tel qu’un an plus tard, c’est le grand inquisiteur lui-même
(vanité des vanités!) qu’on jeta dans les flammes. Cinq siècles plus tard, les mêmes dynamiterons les grands
bouddhas de Bamiyan, en filmant cette prouesse historique sur leurs téléphones
portables. Avec, en guise d’explosif, l’éternel cocktail de haine et de bêtise
propre à l’être humain – une spécificité de notre espèce – terriblement
mortifère.
Plus
absurde encore (parce cette fois la bêtise semble l’avoir emporté sur la
méchanceté) : le sort réservé aux tableaux offerts par Van Gogh au médecin de
l’asile de Saint Paul de Mausole, à l’époque où il peignait ses plus grands
chefs d’œuvres. Le bon docteur, bien encombré d'un legs aussi prodigieux, abandonna les toiles à son petit garçon, qui justement avait besoin
de cibles pour s’exercer à la carabine… Comme les séances de tir du rejeton ne
suffirent pas à détruire tous les tableaux, le médecin céda le reste à
un artiste local, ami de la famille - lequel avait montré un certain intérêt,
non pas tant pour les peintures en elles-mêmes que pour leurs châssis, qu’il
avait jugés, du premier coup d’œil, de bonne qualité. Se retroussant allègrement
les manches, notre peintre du dimanche entreprit alors de gratter les toiles,
ôtant les hideux amas de peintures que ce pauvre fou d'Hollandais y avait
étalés, pour pouvoir y peindre à loisir sa propre production - dont on ne sait
s’il faut déplorer qu’elle ne soit pas passée elle non plus à la postérité…
On ne
peut pas rêver exécution artistique plus radicale : d’abord par balles (ce
qui fait écho aux performances anti-patriarcales de Niki de Saint Phalle,
intitulées « Tirs »), puis par effacement pur et simple – comme cela se
pratique couramment aujourd’hui dans une grande partie du monde, par exemple en
Chine ou en Russie. On pourrait presque croire que cette histoire a été inventée
pour démontrer ce que la société fait aux indésirables : lorsqu’elle ne les
assassine pas directement, elle les nie.
Au sein de ces honorables familles provençales, on a dû depuis s’en mordre les doigts. Non pas d’avoir détruit des œuvres d’art qui
auraient pu faire le bonheur d’une grande partie de l’humanité, mais, plus
prosaïquement – Van Gogh étant désormais un des artistes les mieux côtés au monde –
d’avoir si bêtement laissé filer un tel pactole… Quand on pense au nombre de carabines
qu’on aurait pu acheter au petit dernier, avec tout cet argent ! Sans
parler du monceau de toiles vierges que l’artiste local aurait pu s’offrir,
pour y tartiner à loisir ses aquarelles …

La destruction par le fer, le feu, la dynamite, les flammes, la spatule du confrère ignare, la maladresse pataude d'un restaurateur, le barbouillage des instances pudibondes chargées de cacher les nudités intolérables, les balles de carabine des enfants de psychiatres, les projectiles iconoclastes, les découpages et redécoupages des pilleurs, la mise à l'index des comités de censure - sans même parler des catastrophes naturelles - toutes ces causes externes menacent bel et bien les œuvres d'art, mais elles ne sont rien en comparaison du danger que représente la perte de notre appétence pour elles.
Les œuvres d’art sont des puissances agissantes, mais il faut
y mettre du nôtre pour que leur potentialité s’actualise. Ce que les œuvres
d’art possèdent en elles de force, d’intensité propre, de profondeur, d’acuité,
il nous revient d’aller le susciter en elles, en nous mettant en quelque sorte
à leur service. Une simple photo prise à la va-vite dans un musée avec son téléphone portable n’y suffira pas. Pas plus que des connaissances étayées par quelque lecture judicieusement choisie. Ce que réclament les œuvre d’art, c’est notre présence
au monde. C’est grâce à notre présence qu’elles (re)vivent.
C’est pourquoi il nous faut faire l’effort d’aller au devant
d’elles. Accepter d’endiguer notre activité mentale pour vraiment
écouter une musique. Ne pas s’arrêter à l’impression d’opacité que peut donner la première lecture de certains textes, mais se mettre à l’écoute du
chant profond qui les sous-tend. Ne pas se satisfaire du plaisir rétinien que
peuvent procurer certaines toiles, mais appliquer délicatement nos organes
sensoriels à la jugulaire de leur pulsation interne. Ne pas se laisser rebuter par la manière incongrue dont certaines expressions artistiques contredisent nos schémas de pensée habituels, mais laisser naître en nous un espace intérieur où les œuvres
d’art peuvent se déployer à leurs propres mesures, et selon leurs propres
modalités.
Cette capacité qu’elles ont à nous saisir au plus profond de
nous-mêmes, le peintre Mark Rothko l’appelait leur « poignancy ». On
pourrait traduire par : l’intensité, la force de conviction, l’impact
émotionnel, la pugnacité avec laquelle une œuvre d’art nous "empoigne". S’il y a
un peintre qui a élaboré son travail au regard de cet espace intermédiaire où une œuvre d’art se déploie à la rencontre de celle ou celui qui la contemple - c’est bien lui. La rétrospective de son œuvre qu’on peut
voir actuellement à Paris en témoigne avec éloquence.
Les œuvres d’art ont besoin de notre attention pour aboutir à
ce pourquoi elles sont faites : toucher au sublime de la présence, en
transcendant leur matérialité et la nôtre. Elles ont besoin pour ce faire de
nos oreilles, de nos yeux, de notre proximité, de notre sensibilité toute entière
- comme les plantes ont besoin d’air, d’eau et de terre pour s’épanouir.
Combien de fois, dans les musées, ai-je eu l’impression que
certaines œuvres dépérissaient faute d’attention (et souvent parmi les plus
célèbres, celles qu’on se contente de reconnaître du premier coup
d’œil ! ). A quoi bon survivre aux outrages du temps, aux bûchers de tous
les Savonarole de la terre, aux bombardements de toutes les guerres du passé – si c’est pour s’étioler de solitude derrière des vitres anti-reflet ?
Pour citer à nouveau Rothko : « Un tableau vit d'amitié mutuelle (by compagnionship). Il se déploie et se vivifie à travers
les yeux d’un observateur sensible. Il meurt de même. C’est pourquoi il est
risqué de l’abandonner à son propre sort. Il faut s’attendre à ce qu’il soit
fréquemment dégradé par le regard des insensibles et par la cruauté des rustres
». (traduit par mes soins).
Alors, profitons de la chance d’avoir des œuvres d’art intactes et accessibles dans notre environnement proche. Ne nous contentons pas de
prendre une photo à la va-vite dans un musée, mais arrêtons nous devant l’œuvre
d’art qui nous attire et prenons le temps de nouer une relation avec elle.
Faisons de l’écoute d’une musique une activité en soi, à la maison ou encore
mieux au concert, dans l’émotion de l’instant où les sons font vibrer le même air que celui que nous respirons.
Et bien
sûr : ouvrons les livres qui nous touchent, transformons la pâte de leur
papier, l’encre de leurs mots en cette essence subtile qui n’a pas de nom. Il y a de la magie à l'œuvre dans ce processus. Le précipité d'émotions qui en résulte a le pouvoir d’exhausser significativement notre
être au monde !
(1) Œuvres poétiques complètes / Jean Sénac / 1999.
(2) Poésie complète / Emily Dickinson, traduction Françoise Delphy, 2009.
(3) Bureau de tabac, in Poésies complètes / Fernando Pessoa / 2001.
En écho à ce texte, on peut lire "Sur mon rapport aux œuvres d'art" publié le 11 août 2025.