Textes & Poèmes

vendredi 2 octobre 2026

Sur le pays

 

D'emblée – un paysage. Vues d'ensembles d'un pays. Pléthore de paysages à l'infini, chaque vue matérialisant le possible d'un pays. Un paysage, c'est l'une des écailles de cette merveilleuse chimère disséminée sur les pourtours de nos vies, qui a pour nom « pays ».   

Un paysage, ou une manière d'envisager le pays (sachant qu'il y en a mille). Non pas mille pays (le pays est à chaque fois unique), mais mille paysages qui y affluent, mille angle d'approche, mille visages qui l'expriment, mille ruissellement affectifs, mille sources qui l'arrosent, mille histoires qui toute convergent vers le lieu où nous le reconnaissons pour ce qu'il est : le pays.

Insaisissable monstre qu'est le pays, enroulé en boule au fond de nos cœurs. Ne dormant que d'un œil. Balise émettrice d'ondes profondes nous irradiant de part en part.

Le pays est un animal enfoui dans nos psychismes, mais qu'il faut se garder d'ignorer. Il est prompt à bondir. La moindre émotion paysagère l'extrait de sa torpeur léthargique. Le voilà qui nous saisit à vif et nous lacère le cœur de ses délicieuses griffes, aiguisées au fil du présent...    

Bien sûr, il ne s'agit pas ici du grand pays, la nation, la patrie – entité simplificatrice et coercitive, tout aussi difficile à circonscrire, au demeurant. Je parle du petit pays, le pays de cœur, le pays d'ici, le pays où l'on vit – pour autant que l'on estime vivre dans un pays.

Dans ce pays-ci, on n'exclut pas. Il n'y a pas d'étranger à ramener à la frontière. On serait d'ailleurs bien embarrassé de lui trouver des frontières : on sait (le cœur sait) là où le pays commence et là où il termine, voilà tout. Les tampons de la carte de séjour, c'est les nuages du ciel changeant qui se chargent de les oblitérer.

Ici il n'y a pas de titre qui tienne : tous nous résidons au pays, transitoirement quoiqu'éternellement. Il suffit d'y être. Conjonction momentanée de l' « y » et de l' « être ». Le pays est valable.

Peu importe qu'on soit natif ou pas, bouddhiste, juif, musulman ou chrétien, croyant ou athée, femme, homme, transgenre ou non genré, jeune ou vieux, « noir ou blanc de peau » (comme le chante Nougaro dans « Armstrong ») : à partir du moment où l'on vit quelque part, les liens se tissent (choses lieux animaux gens). Les habitudes se créent - comme l'eau, elles visent  toujours au plus simple, au plus universel, au commun.

Mais les mots sont accaparés par les gens de pouvoirs. Ces mots-là  - « pays », « campagne », ou même « nature » – ne doivent pas être laissés en pâture à ceux qui, à grands renforts de « diagonale du vide », de « France périphérique » et de « sentiment de déclassement », inventent des clivages pour attiser la haine. 

Le mot « pays » sera bientôt repris en chœur par le ban et l'arrière-ban des politiciens entonnant les antiennes patriotiques d'antan, la main sur le cœur (chrétien, bien sûr), le petit doigt sur la couture du pantalon (kaki comme il se doit), peau blanche requise, décence et respect de rigueur (le respect engendre l'obéissance, l'obéissance l'esprit de sacrifice), yeux bleus (si possible) fixés sur la ligne de l'horizon ancestral, chromo hétéro-patriarcal fleurant bon la France éternelle et coloniale, fille aînée de l'Eglise et patrie universelle des Droits de l'Homme.

En attendant le déferlement de cette vague réactionnaire, on vit. On vit ici. Ici, l'endroit où l'on vit, c'est le pays.

                Ne pas confondre !
                le pays n'est pas 
                « le pays d'avant » 

                le pays est un amant
                à qui on dit
                comme Barbara
                avant toi il n'y avait pas d'avant

                Ne pas confondre !
                le pays n'est pas
                « le pays d'ici »
                
                Dès qu'un ici-saille
                un là-bas
                qui n'est pas d'ici
                le pays se fane
                il se flétrit

Le pays ne se décrète pas, il se vit. Ce n'est pas une valeur, c'est un état de fait. Le pays est toujours de plain-pied :  il est fait du quotidien des petites gens.

Déclic de recognition qui se produit lorsqu'on sort de sa maison le matin, familiarité des trajets, qui semblent s'enrouler sous nos pas et accueillir comme un évidence les roues de nos véhicules, mansuétude de ce que d'emblée se déclare commensal – l'affectueux d'un monde qui vient se loger dans nos paumes de mains, se blottir dans le creux de nos cous, tapisser le fond de nos yeux, délier nos voix enrouées de trop d'introspection solitaire : c'est le pays. 

Le pays est une routine en perpétuel devenir. Le retour des hirondelles dans le même pan de grange, la sortie de l'école réunissant chaque soir des parents sur le même bout de trottoir, les petites annonces lues chaque matin à la supérette, les bulbes de dahlia échangés à la sauvette aux culs des voitures, enveloppés dans du papier journal, les journées entières bloquées par la neige, à compter les gouttes du dégel tombant du bord du toit, la survenue d'un rayon de soleil toujours au même endroit de la pièce, exact à l'heure dite... Tous ces faisceaux d'interactions récurrentes permettant de se dire, par contraste, « tiens, ça c'est nouveau » - c'est le pays.  

Ou plutôt, pas exactement le pays, mais la matière du pays. Sa pâte. Son élément fondamental. Il faut un petit quelque chose de plus pour qu'un lieu de vie endosse le statut mythique du pays (la dimension imaginaire – volontaire – ou onirique – involontaire, lui est essentielle). Il faut un ferment pour travailler cette matière, la faire monter. 

Un pays tient par l'usure de ses chemins sous nos pieds, la manière affectueuse dont il s'enroule autour de nos épaules, l'émotion sensuelle provoquée par les corps qu'on y croise. Il faut du temps et de l'amour pour cela. Sans amour on ne peut rien. On ne peut même pas mourir sans amour, disait Vladimir Holan - l'exilé intérieur de l'île de Kampa à Prague - qui en savait long sur le sujet.

Voilà pourquoi les paysages urbains nous paraissent si rebutants : ils ne sont pas aimés. Nés de projections abstraites d'urbanistes, dont les seules données de départ sont les cotes de reliefs du terrain, bâtis sans soin par des engins de terrassements mus par des humains harassés, traversés au quotidien par d'autres flux humains tout aussi exténués que les précédents, masses anonymes assommées par la violence oppressive d'une société industrielle formatant l'individu à son usage.

Voilà pourquoi la déshérence.  Voilà pourquoi le non-lieu des banlieues (et même des centres villes, qui ne sont plus que les banlieues mondialisées de la junk-fashion-food)... voilà pourquoi les zones « pavillonnaires » (i.e. concentrationnaires)... les zones d'activités, les zones de fret, les zones de transit, les zones commerciales... les ronds-points égrenés tous les mille mètres, enfilade de lampadaires n'éclairant rien (pas même le néant)...  les mêmes parkings, les mêmes drive-in, les mêmes stations essences, les mêmes « grandes surfaces » (le terme en lui-même est glaçant d'anonymat)... voilà pourquoi l'horizon remplacé par des kilomètres d'entrepôts et de panneaux publicitaires à perte de vue...

Comment faire un pays de ces endroits ? « Ca » ne tient pas. « Ca » glisse sans marquer la paroi transparente des rétines. « Ca » n'a même pas de nom... Sans doute autrefois il y eut des pays ici. Maintenant il n'y a plus que des zones interchangeables, jamais identiques à quoi que ce soit, mais toutes similaires, d'Aubenas à Issoudun, de Dax à Grand-Quevilly, d'Aubusson à Saint-Denis, de Gap à Charleville-Mézières, de Schiltigheim à Perros-Guirec - si bien qu'il nous arrive, en tournant sans fin le long de ces ronds-points, d'oublier soudain l'endroit de France où nous nous trouvons. 

Est-ce à dire qu'il n'est du pays que rural ? Il me semble que oui. Un pays sans interaction permanente avec le végétal et l'animal (dont la minuscule frange sauvage  qui tient une part si importante dans nos affects quotidiens) ne me paraît être qu'un simulacre de pays – tout comme les « réseaux sociaux » dématérialisés ne sont que parodiques (ils imitent en détournant) de ce qui fait le sel et le ferment des échanges humains : la corporéité, l'instantanéité et l'incongruité foncières des conjonctions entre êtres vivants. 

Il y a deux catégories d'urbains – celles qui estiment que la ville, c'est justement l'antithèse du pays (non territorialité des échanges) et celles qui, nostalgiques d'un cadre de vie tutélaire, cherche à bénéficier d'un « esprit de village » spécifique à quelque quartier d'élection. 

En ville, on parle d'autant plus du pays qu'il n'est pas là (ou très peu). A la campagne, on en parle d'autant moins qu'il est là (et bien là). La vision urbaine des pays s'exprime par le mot « territoires », ce terme technocratique qui s'applique à l'aveugle sur des lieux de vie transposés en données statistique randomisées.

Le pays est rural, soit - mais pas issu de n'importe quel genre de ruralité. Il ne me semble pas que les plaines céréalières exploitées depuis des écrans d'ordinateurs par des entreprises agro-industrielles puissent se prêter à la fermentation d'un pays – pas plus que certaines communes calcifiées dans une désertification endémique. Il faut des gens et des animaux pour faire un pays. Un pays c'est une somme de paysages aimés, irrigués d'habitudes, de trajets, d'inventions, de liens.

Le pays, c'est là où il y a de la vie. On s'y découvre, on s'y retrouve, en dépit des différences (et même grâce à elles), on s'influence, on se laisse influencer, on se mélange, on s'imprègne, on s'imbibe, on s'hybride, on croît.

Le choix des mots est important. Ce n'est pas par hasard que j'emploie le mot « ferment » pour qualifier un pays. Du pays au peuple, il n'y a qu'un pas. Et quand le peuple fermente...

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur notre petite communauté hivernale, publié le 31 décembre 2023


Sur le pays   D'emblée – un paysage. Vues d'ensembles d'un pays. Pléthore de paysages à l'infini, chaque vue matérialisant...