Sur un troupeau de brebis
Tranquillement installé dans un coin perdu de mes pensées, des cris humains attirent mon attention, accompagnés du martellement des petits sabots sur les pierres du chemin qui mène à moi-même : un troupeau de brebis ! En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, elles envahissent mon espace intérieur. Bien sûr, ce ne sont pas n'importe quelles brebis. Elles me sont familières depuis longtemps - mais quand même, quel sans-gêne ! Les unes après les autres, elles viennent joyeusement caracoler dans mon cahier. Comme il se doit, il y en a mille au bas mot.
Pour n'en citer que 17 d'entre elles, il s'agit de :
- Griffon-ville-d'eau, qui n'aime rien tant que rêver en contemplant les nuages s'effilocher dans le ciel (si possible en mâchonnant les herbes vertes qui poussent au pied de ma maison)
- Robinette aux yeux pers, l'une des plus butées de la bande, capable de s'arrêter au milieu de la route, verrouillée à double-tour dans un refus obstiné de faire un pas de plus, quoique les autres soient passées, quoique les cris, quoique les coups, quoique n'importe quoi d'autre
- Mistinguette la prude, qui se précipite vers vous en bêlant à fendre l'âme, manquant même de vous faire tomber, parce qu'elle trouve tout à coup que tout va trop vite, qu'il y a trop de bruit, trop d'agitation, trop de brebis autour d'elle, que le monde a trop d'angles vifs, que toutes ces réalités trop crues blessent son âme d'une extrême délicatesse. Mais le moyen d'ignorer ce qui s'impose à soi avec tant de virulence ?
- Rubis-la-métallique, dont les sabots fendus sonnent comme les petites enclumes dans les forges des Nibelungen, ses yeux de feu dardant des éclairs hasardeux dans toutes les directions (elle a aussi pour caractéristique de couvrir les autres brebis comme le fait le bélier)
- Collagène-l'arlequinade, disparate et inconséquente, tiraillée d'envies contradictoires, d'émotions sans queue ni tête, des petites imprécations folles martelées du bout des sabots ou bien de grandes terreurs mutiques, un drôle de caractère fait de bric et de broc, de zig et de zag, toujours imprévisible
- Passacaille l'écornifleuse, qui fourre sa tête dans tous les sacs, le moindre saut laissé sur le bas-côté, le coffre ouvert des voitures, ou tout simplement entre la manche et la basque du manteau, réclamant ainsi qu'on lui gratte la tête
- Guillerette-l'aventureuse, qui ourdit toujours ses coups en douce, cachée dans la masse de ses congénères, puis file soudain comme une flèche dans un parc dont elle a vu la barrière ouverte, ou bien reste à la traîne dans le chemin jusqu'à ce que tout le monde soit parti et qu'elle se trouve toute seule tout à coup, seule à désespérer, seule à bêler à fendre l'âme
- Glamour-on-the-rock, qui fait des ravages dans le cœur des humains qui la chouchoute, la caresse, la pouponne, pour un peu lui friseraient le poil et l'orneraient d'un ruban céladon, à la mode 18ième de Marie-Antoinette et de sa houlette. Abandonnée aux mains qui la cajolent, Glamour accepte ces hommages enamourés d'un air las et contrit, baissant ses longs cils et faisant courir de grands frissons irrésistibles sur sa peau
- Nègrepelisse la bigarrée, qui se fourre du noir jusqu'à l'intérieur de ses oreilles, sur le dos, sur les pattes, sur la tête. Elle est d'un abord plaisant et globalement assez agréable à vivre, sauf quand elle a une autre brebis dans le nez, ce qui se produit presque à chaque nouvelle portée. Elle n'a de cesse alors de la harceler, lui donnant de fort coup de tête comme le font les béliers. Puis un jour cela cesse, sans raison. Nègrepelisse a oublié son inimité
- Mioche-de-fortune, une qui ne dit jamais ce qu'elle pense (si elle pense quoi que ce soit) mais préfère rester sur la réserve, sa belle tête songeuse tournée à droite, à gauche, jaugeant avec infiniment de circonspection du degré de détermination de ses congénères pour (éventuellement), si vraiment elle ne peut pas faire autrement, leur emboîter le pas
- Crysanthème-la-gourmette, qui dédaigne l'herbe la plupart du temps, se réservant pour les granulés servis à l'étable (et encore faut-il les lui donner à part, afin qu'elle ait bien le temps de les savourer). Chrysanthème préférerait se laisser dépérir plutôt que de se ruer comme les autres sur des aliments indignes d'elle
- Rachel-l'avant-l'arrière, qui hésite, qui avance, qui recule, prise de frisson devant tant d'imprudence, qui tend le cou, qui roule des yeux et qui ne fait rien, empêtrée dans ses tergiversations expectatives
- Cascadeuse la roublarde, qui tient tête même au bélier, qui vient quand on l'appelle puis se faufile sur le côté, se glisse derrière, devant, vous emberlificote tellement qu'on ne sait plus qui est qui, jusqu'à ce qu'elle vous file entre les mains et trottine bille en tête, en faisant sonner triomphalement ses sabots sur tous les cailloux dorés du chemin
- Grabuge-la-rescapée, née non viable, c'est-à-dire délaissée par sa mère parce qu'elle ne parvenait pas à se tenir sur ses 4 pattes, mais qui, grâce à une attelle de fortune bricolée avec des boîtes de fromages, nourrie tous les jours au biberon, a pu parvenir sans encombre à l'âge adulte (depuis, elle manifeste sa combativité en cherchant des noises à celles qui n'ont pas vêcu les mêmes difficultés qu'elle)
- Esterel la maquillée (elle a les yeux cernés de noir), dont l'autre caractéristique est d'avoir une sorte de raideur dans les pattes qui rend sa démarche saccadée, et qui s'agace très vite, secoue vivement les oreilles et se met à bêler d'impatience. Aussitôt toutes les autres répondent à ses semonces. Certaines brebis peuvent geindre des heures durant sans qu’aucune ne s'en inquiète, mais si Esterel, faisant en quelque sorte office de chantre du troupeau, se mets à bêler, aussitôt toutes lui répondent en chœur
- Chandernagor l'ancêtre, les flancs creux, la silhouette de plus en plus efflanquée avec les années, la vue basse, les pattes flageolantes, vieillarde qu'on ne voit plus guère isolée hors du troupeau, mais toujours soutenue, épaulée, guidée par la masse de ses congénères réunies autour d'elle
- Et enfin Galion la goulue, qui se précipite sur toutes les essences succulentes (en particulier les roses de mon jardin), déguste jusqu'aux festons de verdure décorant ce chromo bucolique, ayant même trouvé toute seule le moyen de détacher les mûres des buissons de ronces envahissant le chemin de mes pensées, en les sectionnant d'un coup sec du bout des dents de devant
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