Sur la confusion mentale.
Dialogue entre deux personnes, ou bien deux aspects complémentaires de moi-même. Appelons-les « Ligne de Crête » et « Balle de riz ».
Balle de riz : Tu parles souvent de confusion mentale, mais au fond qu'est-ce que c'est ?
Ligne de Crête :
C'est une drôle de question que tu me poses-là. S'il y a une chose dont
l'expérience me semble commune à tous les humains, c'est bien la confusion
mentale !
B. :
Qu'est-ce que tu veux dire ?
L. : Eh
bien, il suffit de décider de ne rien faire, dans un endroit calme et protégé,
où il n'y a pas de sollicitations extérieures, et de regarder ce qui se passe
dans son esprit, sans tenter de modifier quoi que ce soit. C'est une expérience
très instructive, je t'assure !
B. :
Oui, oui, je connais. Moi aussi j'ai essayé d'être « zen ». Je me
suis assis sur une pile de bouquin avec les pieds croisés en lotus. J'ai voulu voir ce
qui se passait.
L. : Et
alors ?
B. :
Alors, je pensais que j'allais progressivement m’enfoncer dans un état de
bien-être psychique confinant à la béatitude, mais il semble que mon esprit en
avait décidé tout autrement !
L. : Çà
ne s'est pas bien passé ?
B. : En
tout cas ça ne s'est pas passé comme je l'avais prévu ! Au lieu de calme
et de zénitude, tous mes soucis du moment sont remontés à la surface... De
vieilles choses que j'avais laissé de côté sont venues faire leur petit tour de
piste, histoire de me signaler qu'elles étaient bien vivaces... Et puis toutes
sortes d'insupportables jugements sur moi-même et les autres... Et là-dessus
des rengaines absurdes que je me suis répété jusqu'à la nausée... Et puis des
bouts de conversations que j'ai repris je ne sais pas pourquoi... Et encore des
sensations vagues pas toujours agréables... Et puis des douleurs physiques
insupportables à des endroits de mon corps dont je ne soupçonnais même pas
l'existence... Et puis...
L.(en riant) :
Stop ! N'en jettes plus ! Je pense que tu as eu une expérience suffisante
de la confusion mentale !
B. :
Oui, mais alors, je te repose la question, ce salmigondis de pensées
involontaires, qu'est-ce que c'est ?
L : D'abord,
je note l'adjectif que tu as employé pour qualifier ces pensées :
« involontaires ». C'est important de le garder à l'esprit. Ensuite,
avant de te répondre, permets moi de te poser une question à mon tour.
B. :
Bien sûr. Vas-y.
L. :
Lorsque tu étais assis sur tes dictionnaires en quête de calme intérieur,
penses-tu que cette cacophonie que tu as constaté venait de ta volonté
exceptionnelle de ne rien réguler, de ne pas susciter ou rejeter quoi que ce
soit ? Ou bien étais-ce pour toi comme une petite fenêtre ouvert sur le
fond ordinaire de ton esprit ?
B. : Je
vois où tu veux en venir. Eh bien, je dirais que ce qui était exceptionnel,
c'était la lucidité avec laquelle je percevais cette expérience. En dehors des
moments où je raisonne avec des pensées construites, il y a certainement dans
une journée beaucoup de moments où je suis confronté à cette confusion mentale,
mais puisqu'elle est mélangée à toutes sortes de sollicitations extérieures (et
sans doute aussi à l'impact de la confusion mentale des gens qui m'entourent!),
je n'en suis pas conscient avec une telle acuité.
L.:
Bravo ! Voilà qui est bien raisonné. Ça me semble effectivement une
excellente manière de décrire la réalité telle qu'elle est.
B.: Bon,
alors je te repose ma question : cette confusion mentale, d'où vient-elle,
pourquoi est-elle là ?
L. : Eh
bien, la raison de ce que tu as si justement constaté, c'est le karma.
B.: Le karma ?
L. :
Oui.
B.: Tu veux
dire que je subis les conséquences de mes existences passées ? Comme une
sorte de fatalité ? Que ma confusion actuelle serait une punition pour m'être
mal comporté dans mes vies antérieures ? Parce que j'étais autrefois un
être méchant qui a fait des actions infâmes, le Grand Dieu du Ciel et du
Tonnerre m'aurait réincarné avec un esprit tout de travers ?
L. : Excellent ! Le Grand Dieu du Ciel et du
Tonnerre t'as également doté du sens de la formule, à ce qu'il semble !
B. : Ne
cherches pas à me flatter pour éviter de répondre à ma question...
L.: Non,
sérieusement. La réaction est tout à fait compréhensible. Lorsque l'on évoque
le karma, c'est ce genre d'images qui viennent tout de suite à l'esprit. C'est
la manière ordinaire de l'envisager, dans notre monde moderne occidental.
Pourtant, cette acception du terme n'a pas grand chose à voir avec le principe
du karma tel que le bouddhisme l'expose.
B. :
C'est-à-dire ?
L. : Et
bien, on pourrait dire que toute action – quelle soit mentale ou non,
d'ailleurs – toute action est posée sur la crête d'un courant d'énergie qui la
porte. Selon le point de vue que l'on adopte, on peut ne voir que l'action sans
l'énergie qui lui est propre, ou bien seulement l'énergie, ou bien les deux.
B. (en faisant la grimace) : Encore ta manière sibylline de parler !
Tu ne peux pas être plus clair ? De quel point de vue parles-tu ?
L. : Et
bien, d'un point de vue centré sur le soi, ou bien d'un point de vue décentré,
plus vaste, incluant l'ensemble de la situation.
B. :
Hum... C'est censé m'aider à comprendre le karma ?
L. :
Bon, on va procéder différemment. Revenons à l'expérience que tu as vécue assis
sur ta pile de bouquin. Il faut la simplifier un peu pour bien la comprendre, lui donner un aspect
plus schématique qu'elle n'avait en réalité.
B. :
D'accord.
L.:
Supposons qu'au départ il n'y ait rien, aucune pensée. Tu es juste assis là,
sans idée préconçue, uniquement concentré à ne rien faire.
B. :
Très bien.
L. : Après quelques temps, des velléités mentales apparaissent
très clairement, toujours captivantes – bien que pas toujours agréables – qui
sont des formes vides – pas encore des pensées, plutôt des amorces de pensées.
Q. : Oui, j'ai vu cela aussi.
L. : A partir de ces amorces, si l'esprit n'est pas encore
assez reposé en lui-même, des pensées se fixent « toutes faites »,
comme à autant d’hameçons lorsqu'un banc de petits poissons vient à passer dans un lac. Ce
ne sont pas encore des raisonnements, mais plutôt des images mentales, des
bribes de souvenirs, des mots sans suite, etc. Pensées que, seulement ensuite,
après les avoir agencé (j'essaie de pointer le nœud entre karma et conscience
de soi) on « s'expose » à soi-même, si je puis dire.
B.: On s'expose à soi-même ?
L.: Oui, c'est comme si on se scindait en deux, une partie qui
observe, et une partie qui s'expose.
B. : Un peu comme si on était son propre microscope ?
L.: Oui, on peut dire ça. C'est le moment où, tout en s'en
détachant, nous nous identifions à nos flux mentaux. A ce stade, souvent, on
vocalise mentalement un dialogue avec soi-même ou un interlocuteur imaginaire,
en oubliant que le microscope, tout comme l'œil qui s'applique à l'extrémité de
son tube, sont autant des formes vides que les formes vides qu'ils auscultent.
B. : Mais des formes de quoi?
L.: Eh bien, c'est pour cela que je parlais d'énergie tout à
l'heure... De quelque chose que je visualise comme un bouillonnement
transparent – on pourrait dire aussi le cœur du présent, puisque, lorsque
l'esprit y repose, il n'y a plus d'avant ni d'après. Ce bouillonnement
transparent, c'est de l'énergie à partir de laquelle nous nous reconstruisons
sans cesse, et sans laquelle notre « moi » s'effondrerait comme un
pantin dont on coupe les fils.
B. : D'accord. Je commence à entrevoir comment cela fonctionne.
L.: A partir de ce bouillonnement initial, tout se construit en un
mouvement d'aller et de retour. C'est comme si ce phénomène de construction
d'une conscience de soi individuelle revenait sur ses pas pour effacer ses
traces. Ce pseudo tout d'un bloc est flouté par une houle
d'agitation mentale. Cela donne l'impression angoissante de toujours louper des
marches entre un univers mental que l'on subi tout fait et le moment
présent qui nous sollicite âprement : c'est la confusion mentale ordinaire.
B. : D'accord pour la confusion, je crois avoir compris. Mais
maintenant c'est le lien avec le karma qui m'échappe...
L.: Oui, bien sûr. C'est parce qu'il faut changer notre point de vue
sur notre objet d'étude pour comprendre qu'il s'agit là du karma.
B. : tu veux dire, adopter le point de vue plus vaste dont tu
parlais tout à l'heure ?
L. : Tout à fait.
B. : Voir les choses du point de vue des cycles énergétiques
récurrents, et non du point de vue de leur contenus ? Ou même, pour être
plus précis : de ce que ces contenus évoquent pour nous ?
L. : Exactement. Tu as tout compris. Les pensées sont comme des
bancs de petits poissons qui ont leurs propres cycles. Elles tournent dans le
lac et viennent quand elles le veulent transiter dans nos eaux et s'accrocher à
l'hameçon de notre esprit.
B. : Ah ! Oui, cela me parle...
L. : Oui ?
B. : En fait, cela me rappelle l'image qui m'a traversé
l'esprit tout à l'heure, quand tu disais qu'il fallait simplifier l'expérience
de son propre esprit pour bien le comprendre. Je me suis dis que, pour les
besoins de notre discussion, nous ne suivions qu'une seule trajectoire de
pensée, alors que, dans la réalité, toutes les trajectoires de toutes mes
pensées sont présentes en même temps dans mon esprit. Je me représente cela
comme des milliers de balles magiques qui rebondissent toutes à leurs propres
rythmes, tout en se catapultant quelquefois... D'où cette confusion extrême
dont nous faisons le constat sans cesse.
L. : Exactement. C'est très juste. Tes images sont décidément appropriées. Laissons tomber le banc de poissons. J'aime ton idée de
balles magiques, parce qu'elle implique l'idée d’une force initiale. Si nous
n'agissons pas, les cycles de rebond vont devenir de plus en plus courts puis
s'arrêter d'eux-mêmes. Par contre si nous intervenons – que ce soit pour refréner
une pensée, la contester ou l'approuver – nous relançons la balle à nouveau,
avec d'autant plus de force...
B.: Donc, si j'ai bien compris, ces cycles enchevêtrés, c'est ce qui
forme le karma ?
L. : Oui.
B.. : Du point de vue centré sur soi, cela s'appelle la
confusion. Tandis que du point de vue plus vaste, cela s'appelle le karma.
L.: Oui.
B. : Donc, les pensées qui nous agitent viennent toutes du
passé, c'est un enchevêtrement d'échos inextricables que nous relançons à
chaque fois que nous intervenons dans nos pensées.
L. : Oui. C'est involontaire, comme tu le disais tout à
l'heure. Les pensées viennent d'un passé qui n'existent plus, selon leurs
propres cycles. Lorsqu'elles sont présentes, elles n'ont pourtant pas plus de
consistance qu'un écho dans le vide. Et elles finissent par disparaître nul
part.
B. : Formulé comme cela, cela paraît presque effrayant !
L.: Oui, d'un certain côté, il y a de quoi avoir froid dans le dos,
en effet ! Je voudrais te citer quelque chose à ce propos. C'est une
phrase de Nietzsche. J'avais lu ça quand j'avais une vingtaine d'année, ça
m'avait abasourdi. C'est quelque part dans « Par delà le bien et le
mal ». Ah, voilà, j'ai trouvé : Une pensée se présente quand
« elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte
que c'est falsifier la réalité que de dire : le sujet
« je » est la condition du « prédicat » pense. Quelque
chose pense, mais ce quelque chose soit justement l'antique et fameux
« je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple
hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude
immédiate » .
B. : Oui, c'est saisissant, effectivement.
L. : S'ils avaient vraiment compris la portée de cette
remarque, il me semble que les épigones de la philosophie occidentale auraient
eu du mal à s'en remettre !
B. : Oui, sans doute. Il me reste encore une question à te poser. Est-ce que faire l'expérience de
ce dont nous venons de parler, c'est à dire assister au fonctionnement
ordinaire de son esprit – à son niveau zéro - c'est cela qu'on appelle
zazen ?
L. : La réponse est : non. Ce n'est absolument pas ça.
B. : Pourtant, durant zazen, on observe bien ses pensées ?
L. : Non. Zazen est au delà de l'intervention ou de la
non-intervention sur les cycles de pensées. En réalité, zazen n'est pas
concerné par les pensées. Bien sûr, au début, on ne voit qu'elles. Ensuite on
s'aperçoit qu'elles peuvent cesser d'elles-mêmes, justement parce qu'on arrête
de les observer. Puis il devient parfaitement indifférent que les pensées
soient apaisées ou virulentes, qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas. C'est
comme une nuée plus ou moins dense que l'on peut traverser sans encombre, parce
qu'il ne s'agit plus « d'une nuée » et de « nous ». On va
résolument au delà.
B. : C'est-à-dire?
L.: Justement rien. Il n'y a rien à en dire. Il faut en faire
l'expérience soi-même. Apprendre à pratiquer zazen et le faire réellement, un
peu tous les jours et tous les jours un petit plus. La conversation que nous
avons ne sert qu'à poser des jalons qui peut-être te serviront quand tu feras l'expérience par toi-même de ce dont nous venons de parler.
B. : C'est préventif, en quelque sorte ?
L.: Les mots sont comme une carte. On peut bien sûr parcourir une
carte des yeux, sans bouger de chez soi, mais cela n'a rien à voir avec faire
réellement le voyage soi-même. Cependant, si on se décide à partir, il est
fortement recommandé d'avoir avec soi une carte du pays où l'on se rend, parce qu'elle peut nous
servir à un moment ou à un autre du voyage. En se référant aux témoignages de personnes qui
ont traversé ces contrées avant nous, nous pourrons éviter de perdre trop de temps
dans des chemins de traverses ou des voies sans issues.
B. : Je comprends.
L. : Parfait. Alors, si tu comprends, on peut s'arrêter là.
Pour terminer cette longue conversation, je pense qu'il est approprié de
reprendre la merveilleuse formule du Genjo Koan de Maître Dogen, qui résume
ainsi les étapes du chemin spirituel : Étudier la voie du Bouddha, c'est
s'étudier soi-même. S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même. S'oublier
soi-même, c'est être attesté par toutes les existences. Être attesté par toutes
les existences, c'est se dépouiller du corps et l'esprit, comme du corps et de
l'esprit de l'autre. C'est voir disparaître toute trace d'éveil, et faire
naître l'éveil sans trace.
En écho à ce texte, on peut lire "Sur les pensées (2) " publié le 24 janvier 2026.