L'escargot buissonnier

Textes & Poèmes

vendredi 2 octobre 2026

Sur le pays

 

D'emblée – un paysage. Vues d'ensembles d'un pays. Pléthore de paysages à l'infini, chaque vue matérialisant le possible d'un pays. Un paysage, c'est l'une des écailles de cette merveilleuse chimère disséminée sur les pourtours de nos vies, qui a pour nom « pays ».   

Un paysage, ou une manière d'envisager le pays (sachant qu'il y en a mille). Non pas mille pays (le pays est à chaque fois unique), mais mille paysages qui y affluent, mille angle d'approche, mille visages qui l'expriment, mille ruissellement affectifs, mille sources qui l'arrosent, mille histoires qui toute convergent vers le lieu où nous le reconnaissons pour ce qu'il est : le pays.

Insaisissable monstre qu'est le pays, enroulé en boule au fond de nos cœurs. Ne dormant que d'un œil. Balise émettrice d'ondes profondes nous irradiant de part en part.

Le pays est un animal enfoui dans nos psychismes, mais qu'il faut se garder d'ignorer. Il est prompt à bondir. La moindre émotion paysagère l'extrait de sa torpeur léthargique. Le voilà qui nous saisit à vif et nous lacère le cœur de ses délicieuses griffes, aiguisées au fil du présent...    

Bien sûr, il ne s'agit pas ici du grand pays, la nation, la patrie – entité simplificatrice et coercitive, tout aussi difficile à circonscrire, au demeurant. Je parle du petit pays, le pays de cœur, le pays d'ici, le pays où l'on vit – pour autant que l'on estime vivre dans un pays.

Dans ce pays-ci, on n'exclut pas. Il n'y a pas d'étranger à ramener à la frontière. On serait d'ailleurs bien embarrassé de lui trouver des frontières : on sait (le cœur sait) là où le pays commence et là où il termine, voilà tout. Les tampons de la carte de séjour, c'est les nuages du ciel changeant qui se chargent de les oblitérer.

Ici il n'y a pas de titre qui tienne : tous nous résidons au pays, transitoirement quoiqu'éternellement. Il suffit d'y être. Conjonction momentanée de l' « y » et de l' « être ». Le pays est valable.

Peu importe qu'on soit natif ou pas, bouddhiste, juif, musulman ou chrétien, croyant ou athée, femme, homme, transgenre ou non genré, jeune ou vieux, « noir ou blanc de peau » (comme le chante Nougaro dans « Armstrong ») : à partir du moment où l'on vit quelque part, les liens se tissent (choses lieux animaux gens). Les habitudes se créent - comme l'eau, elles visent  toujours au plus simple, au plus universel, au commun.

Mais les mots sont accaparés par les gens de pouvoirs. Ces mots-là  - « pays », « campagne », ou même « nature » – ne doivent pas être laissés en pâture à ceux qui, à grands renforts de « diagonale du vide », de « France périphérique » et de « sentiment de déclassement », inventent des clivages pour attiser la haine. 

Le mot « pays » sera bientôt repris en chœur par le ban et l'arrière-ban des politiciens entonnant les antiennes patriotiques d'antan, la main sur le cœur (chrétien, bien sûr), le petit doigt sur la couture du pantalon (kaki comme il se doit), peau blanche requise, décence et respect de rigueur (le respect engendre l'obéissance, l'obéissance l'esprit de sacrifice), yeux bleus (si possible) fixés sur la ligne de l'horizon ancestral, chromo hétéro-patriarcal fleurant bon la France éternelle et coloniale, fille aînée de l'Eglise et patrie universelle des Droits de l'Homme.

En attendant le déferlement de cette vague réactionnaire, on vit. On vit ici. Ici, l'endroit où l'on vit, c'est le pays.

                Ne pas confondre !
                le pays n'est pas 
                « le pays d'avant » 

                le pays est un amant
                à qui on dit
                comme Barbara
                avant toi il n'y avait pas d'avant

                Ne pas confondre !
                le pays n'est pas
                « le pays d'ici »
                
                Dès qu'un ici-saille
                un là-bas
                qui n'est pas d'ici
                le pays se fane
                il se flétrit

Le pays ne se décrète pas, il se vit. Ce n'est pas une valeur, c'est un état de fait. Le pays est toujours de plain-pied :  il est fait du quotidien des petites gens.

Déclic de recognition qui se produit lorsqu'on sort de sa maison le matin, familiarité des trajets, qui semblent s'enrouler sous nos pas et accueillir comme un évidence les roues de nos véhicules, mansuétude de ce que d'emblée se déclare commensal – l'affectueux d'un monde qui vient se loger dans nos paumes de mains, se blottir dans le creux de nos cous, tapisser le fond de nos yeux, délier nos voix enrouées de trop d'introspection solitaire : c'est le pays. 

Le pays est une routine en perpétuel devenir. Le retour des hirondelles dans le même pan de grange, la sortie de l'école réunissant chaque soir des parents sur le même bout de trottoir, les petites annonces lues chaque matin à la supérette, les bulbes de dahlia échangés à la sauvette aux culs des voitures, enveloppés dans du papier journal, les journées entières bloquées par la neige, à compter les gouttes du dégel tombant du bord du toit, la survenue d'un rayon de soleil toujours au même endroit de la pièce, exact à l'heure dite... Tous ces faisceaux d'interactions récurrentes permettant de se dire, par contraste, « tiens, ça c'est nouveau » - c'est le pays.  

Ou plutôt, pas exactement le pays, mais la matière du pays. Sa pâte. Son élément fondamental. Il faut un petit quelque chose de plus pour qu'un lieu de vie endosse le statut mythique du pays (la dimension imaginaire – volontaire – ou onirique – involontaire, lui est essentielle). Il faut un ferment pour travailler cette matière, la faire monter. 

Un pays tient par l'usure de ses chemins sous nos pieds, la manière affectueuse dont il s'enroule autour de nos épaules, l'émotion sensuelle provoquée par les corps qu'on y croise. Il faut du temps et de l'amour pour cela. Sans amour on ne peut rien. On ne peut même pas mourir sans amour, disait Vladimir Holan - l'exilé intérieur de l'île de Kampa à Prague - qui en savait long sur le sujet.

Voilà pourquoi les paysages urbains nous paraissent si rebutants : ils ne sont pas aimés. Nés de projections abstraites d'urbanistes, dont les seules données de départ sont les cotes de reliefs du terrain, bâtis sans soin par des engins de terrassements mus par des humains harassés, traversés au quotidien par d'autres flux humains tout aussi exténués que les précédents, masses anonymes assommées par la violence oppressive d'une société industrielle formatant l'individu à son usage.

Voilà pourquoi la déshérence.  Voilà pourquoi le non-lieu des banlieues (et même des centres villes, qui ne sont plus que les banlieues mondialisées de la junk-fashion-food)... voilà pourquoi les zones « pavillonnaires » (i.e. concentrationnaires)... les zones d'activités, les zones de fret, les zones de transit, les zones commerciales... les ronds-points égrenés tous les mille mètres, enfilade de lampadaires n'éclairant rien (pas même le néant)...  les mêmes parkings, les mêmes drive-in, les mêmes stations essences, les mêmes « grandes surfaces » (le terme en lui-même est glaçant d'anonymat)... voilà pourquoi l'horizon remplacé par des kilomètres d'entrepôts et de panneaux publicitaires à perte de vue...

Comment faire un pays de ces endroits ? « Ca » ne tient pas. « Ca » glisse sans marquer la paroi transparente des rétines. « Ca » n'a même pas de nom... Sans doute autrefois il y eut des pays ici. Maintenant il n'y a plus que des zones interchangeables, jamais identiques à quoi que ce soit, mais toutes similaires, d'Aubenas à Issoudun, de Dax à Grand-Quevilly, d'Aubusson à Saint-Denis, de Gap à Charleville-Mézières, de Schiltigheim à Perros-Guirec - si bien qu'il nous arrive, en tournant sans fin le long de ces ronds-points, d'oublier soudain l'endroit de France où nous nous trouvons. 

Est-ce à dire qu'il n'est du pays que rural ? Il me semble que oui. Un pays sans interaction permanente avec le végétal et l'animal (dont la minuscule frange sauvage  qui tient une part si importante dans nos affects quotidiens) ne me paraît être qu'un simulacre de pays – tout comme les « réseaux sociaux » dématérialisés ne sont que parodiques (ils imitent en détournant) de ce qui fait le sel et le ferment des échanges humains : la corporéité, l'instantanéité et l'incongruité foncières des conjonctions entre êtres vivants. 

Il y a deux catégories d'urbains – celles qui estiment que la ville, c'est justement l'antithèse du pays (non territorialité des échanges) et celles qui, nostalgiques d'un cadre de vie tutélaire, cherche à bénéficier d'un « esprit de village » spécifique à quelque quartier d'élection. 

En ville, on parle d'autant plus du pays qu'il n'est pas là (ou très peu). A la campagne, on en parle d'autant moins qu'il est là (et bien là). La vision urbaine des pays s'exprime par le mot « territoires », ce terme technocratique qui s'applique à l'aveugle sur des lieux de vie transposés en données statistique randomisées.

Le pays est rural, soit - mais pas issu de n'importe quel genre de ruralité. Il ne me semble pas que les plaines céréalières exploitées depuis des écrans d'ordinateurs par des entreprises agro-industrielles puissent se prêter à la fermentation d'un pays – pas plus que certaines communes calcifiées dans une désertification endémique. Il faut des gens et des animaux pour faire un pays. Un pays c'est une somme de paysages aimés, irrigués d'habitudes, de trajets, d'inventions, de liens.

Le pays, c'est là où il y a de la vie. On s'y découvre, on s'y retrouve, en dépit des différences (et même grâce à elles), on s'influence, on se laisse influencer, on se mélange, on s'imprègne, on s'imbibe, on s'hybride, on croît.

Le choix des mots est important. Ce n'est pas par hasard que j'emploie le mot « ferment » pour qualifier un pays. Du pays au peuple, il n'y a qu'un pas. Et quand le peuple fermente...

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur notre petite communauté hivernale, publié le 31 décembre 2023


mercredi 30 septembre 2026

Sur un paysage-personnage

 
Paysage : visage d'un pays
 ses regards ses mouvements ses envies
 
 paysagières manières de vivre
 ruissellement des paysages dans le creuset d'un pays
  
les rides d'un paysage ravivent le pays
le pays se fait chemin faisant
  
pieds véloces de lieux de vie
les marches d'un pays encerclant son nombril
  
paysannerie d'un paysage
 usagères traces passagères
  
paysage-pays devenu personnage
passages continus du paysage aux gens
  
tissés par les pieds à la terre
par les yeux aux ciels
  
reliés par les réseaux opérant du cœur
à tous les êtres vivants

vif d'une topographie vivrière

 fouillis des trajectoires

 sonnant
 une même
 note
 quelque que soit qui nous sommes
  
 lorsqu'on est / pourvu qu'on soit / ému.e.s
 
sans amour un paysage n'est qu'une vue de l'esprit  

pour aimer un paysage il faut s'oublier soi

pays sans paysage (sans amour, sans oubli de soi)
 truisme
 mot-massue brandi par la horde identitaire

 

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur les interactions, publié le 12 août 2023

 

mardi 22 septembre 2026

 Sur un personnage-paysage

 (notes éparses)

1.

Je n'ai jamais passé une nuit entière avec Juhel, même si nous avons quelquefois dormis ensemble quelques heures. Ces quelques heures de sommeil en commun resteront peut-être comme le meilleur de ce que nous aurons partagé. Son corps pâle a quelque chose de flou, de presque – le presque est important – défait, périssable, que je trouve particulièrement émouvant. Sa peau blanche, lisse et légèrement parfumée, ressemble à une savonnette polie par l'usage de mains labiles. Il répète sans cesse qu'il s'empâte. Il doit faire plus d'exercice, se remettre au sport, suivre un régime. J'ai beau le décortiquer du coin de l'oeil, je ne vois pas ce qui en lui serait de trop. Il dort en avachissant son visage, comme s'il perdait des os lors de ses vagabondages oniriques – sa tête quelquefois écrasée contre mon bras s'enfonce dans mes chairs. Je n'ose plus bouger. Il déglutit de temps en temps une lapée de salive, comme si ses rêves lui donnaient l'occasion de savourer un met délicieux. Cela me fait monter les larmes aux yeux - lui, c'est l'eau qui lui vient à la bouche. Lorsqu'il me faut quitter la chaleur de son lit (il me dit que son amie ne va pas tarder à rentrer, je ne sais si c'est vrai), dévalant à tâtons l'escalier de la vieille maison où se trouve son petit deux pièces (avec dans la cuisine une table en formica bleue toute écaillée, sur le coin de laquelle nous avons souvent avalé vite fait un expresso, blottis l'un contre l'autre), j'ai l'impression que la mort pourrait venir le saisir dès que j'aurais le dos tourné. 

 2.

J'aperçois Juhel parmi les participants à cette réunion publique. Je ne m'attendais pas à le trouver ici. La salle est pleine à craquer. Les interlocuteurs se succèdent, le ton monte, les esprits s'échauffent. Lorsque la tension est à son comble, la fissure d'un rire d'autant plus énorme qu'il est spontané fait s'effondrer le mégalithe de la colère en une grosse et franche rigolade – mystère de l'auto-régulation du troupeau humain. On m'indique un homme assis au premier rang, dont la rumeur suggère qu'il est des « renseignements généraux ». Pétronille, assise à côté de moi, m'apprendra quelques jours plus tard que l'homme en question a retrouvé ses pneus crevés au sortir de la réunion – quelle bêtise. Il paraît qu'il est resté très calme devant son véhicule, discutant avec qui voulait bien lui adresser la parole, en attendant que la dépanneuse arrive. Ogier est là aussi, appuyé à la chambranle d'une porte. Lorsque c'est à son tour de parler (pour détailler un aspect technique de la logistique) il ne change pas sa posture mais (en orateur rompu à la prise de parole en public) il hausse simplement sa voix d'un cran pour que tout le monde puisse l'entendre. J'apprécie à sa juste valeur sa nonchalance de chat.

Profitant d'une place qui vient de se libérer, Juhel se faufile à mes côtés. Il est vêtu, comme à son habitude, d'un mélange de vêtements moulants et amples qui n'est pas sans charme (mais je me détache trop difficilement du tropisme radiant de son corps pour pouvoir porter un jugement objectif sur sa tenue). En contemplant sa blancheur de sa cuisse nue posée à côté de mon avant-bras, je me demande si sa peau ne prend pas le soleil, ou bien s'il prend soin de ne jamais l'y exposer (quoi qu'avec les kilomètres qu'il fait en vélo, cela me parait difficile).

J'ai l'impression que Pétronille s'est considérablement éloignée, quoiqu'elle n'ait pas quitté sa chaise. C'est parce que Juhel et moi formons corps. Unis par cette connivence immédiate de deux corps dont les peaux (les muqueuses les humeurs les chairs et tout ce qui s'ensuit) se reconnaissent immédiatement pour familières. C'est ce qui nous fait deviner tout de suite deux amants dans la foule – même s'ils prétendent ne pas l'être. Pétronille, quant à elle, n'a pas l'air étonnée. Lorsque je promène un regard périphérique sur la salle, des gens connus me font gentiment bonjour. Juhel ne moufte pas, il sourit intérieurement. Je sens que cette situation d'anonymat exhibant aux yeux de tous ce qu'il devrait masquer n'est pas pour lui déplaire.

 3.

Les habits de Juhel, ou plutôt la manière dont il se vêt, est une curiosité en soi. Le disparate de ses tenues vient sans doute de son usage quasi exclusif du vélo. Je n'ai jamais compris pourquoi il se change si souvent (la nuit, lorsqu'il vient d'arriver, on l'entend ahaner quelque part dans l'obscurité, le faisceau de sa frontale projetant des éclairs scintillant comme un phare pris de folie). Je suppose que c'est parce qu''il transpire beaucoup. L'hiver, il porte un collant sous son pantalon, qu'il enlève lorsqu'il est arrivé, pour ne pas avoir trop chaud.

Son vestiaire est globalement constitué de pièces neutres, aux formes contemporaines et en matière synthétiques (ou leur équivalent en production biologique). Les tons sont pâles et unis, mais ne dédaignent pas une certaine propension aux petits motifs (je l'ai vu une fois avec un polo couvert de minuscules petits sapins stylisés !), auxquels viennent s'adjoindre de temps à autre des éléments en complet décalage avec son style : un short orange vif à la fois trop court et trop grand pour lui, un tee-shirt jaune fluo moulant qu'on ne pouvait pas regarder sans plisser des yeux, ou bien une drôle de veste kaki, pesant le poids d'un âne mort, qu'on aurait dit taillée dans la toile d'un surplus militaire. Je le soupçonne de s'agréger de temps à autre des habits qui ne sont pas les siens - probablement pas ceux de son amie non plus. Mais alors d'où proviennent-ils ? Encore un des ( nombreux) mystères-Juhel...     

4.

Juhel va chercher son vélo posé contre un mur. Il s'est laissé poussé les cheveux, qui paraissent plus sombres comme cela, presque bruns. De longues flammes ardentes plongées dans l'eau obscure d'un étang. Une mèche grasse lui barre le front, l'arcade sourcilière et la pommette. Il tord sa bouche sur le côté et souffle d'un coup un filet d'air pour la chasser – cela me fait rire.

5.

En plein été, la peau de Juhel devient laiteuse. On dirait qu'elle rêve de pouvoir se liquéfier, à l'instar des petites gouttes de sueur qui sourdent à la lisière de son front après qu'il ait bu un grand verre d'eau glacée. Cela l'émeut que je le regarde ainsi, je le vois à la manière dont ses yeux s'emplissent d'écume transparente, tels des anfractuosités d'eau claire envahies par la marée montante. Il sourit-soupire (le soubresaut d'un rire aussitôt coiffé d'une souffle, une de ses particularités), comme s'il secouait vite fait quelque chose de mouillé -  puis se lance dans une conversation écran de fumée.  

6.

Lorsqu'il parle en public, Juhel a une manière bien à lui d'atténuer soudainement sa voix, parfois jusqu'à l'inaudible, alors que rien dans son propos ne laissait présager un si surprenant subito pianissimo. Tergiversations de timide, douceur naturelle d'un garçon qui voudrait avoir expurgé de lui tous les patterns de virilité qui lui ont été inculqués depuis l'enfance, mais aussi sinuosités duveteuses de qui préfère insinuer en susurrant qu'asséner avec assurance. Quand l'émotion le submerge, il se met à bredouiller. Ses yeux implorant semblent nous dire : vous ne m'en voudrez pas de prendre un petit peu de temps pour surmonter ce passage difficile. Et, de fait, ça tangue, ça cahote quelque peu, mais ça passe toujours. La voix reprend de l'assurance, le débit retrouve son cours normal, l'élocution redevient fluide – on pourrait même dire un peu lénifiante, il est vrai - défaut bien excusable lorsque l'on a son âge et que l'on est né dans une famille où l' « on ne parle pas comme ça ». Ces bouffées de timidité sporadiques lui attirent la sympathie des gens sensibles, tandis que sa volonté, certes un peu ostentatoire, de montrer qu'il maîtrise l'art oratoire officiel, le « beau parlé », celui des élites et des technocrates, lui procure l'estime des hommes à cravates formant son auditoire habituel. J'aime à me représenter ces aréopages de vieux mâles, leurs yeux rêveurs perdus dans le souvenir de leurs jeunesses, écoutant avec bienveillance (quoique d'une oreille distraite) les discours laborieux de Juhel - en se disant que, décidément, « ce petit gars a bien du mérite ».  

7.

Son amie est partie pour quelques jours dans sa famille. Je retrouve la table bleue, plus pâle que dans mon souvenir. Juhel prend sa douche. Une petite fenêtre carrée s'ouvrent à quelques centimètres du plancher. Elle est intégralement emplie d'un fouillis de toits de tuiles ensoleillées, une note de ciel bleu piquée sur le coin droit. Plus qu'un bourg, une petite ville en fait, telle qu'il n'en existe pas sur le plateau. Adossée à la montagne, mais tournée vers la plaine – Juhel n'aurait su trouver une localisation plus adéquate pour se loger. Son être-au-monde est limitrophe. Mais l'identité de Juhel serait-elle la même pour moi s'il demeurait par exemple à Eymoutiers, Felletin ou Aubusson, qui se trouvent également en bordure du plateau ? Je ne crois pas. Dans le croquis mental avec lequel je me le représente (un mélange de souvenirs visuels, de sensations corporelles et d'impression vagues migrant comme des nuages), la composante corrézienne me semble primordiale à la spécificité de sa présence : le goût de la roche et des herbes sèches, les toits de lauzes, l'appel de la montagne à l'horizon – on dirait que ces brisures topographiques traversent le corps de Juhel, s'agrègent à l'ossature physique qui le soutient, forment résidu au fond de ses yeux, participent à l'arôme corsée de ses cheveux, à la texture de sa peau.

8.

Nous crapahutons dans un paysage chaotique de roches nues, après nous être discrètement esquivés d'une sortie nocturne organisée par une association naturaliste. Plongés dans le noir absolu,  nos corps se mettent en « mode commando », comme nous disions lorsque nous étions enfants : une boule de sensations exacerbées, à l'affût de tout ce qui peut survenir, les yeux dilués dans le paysage, les oreilles sensibles au moindre bruit, la peau tendue sur le qui-vive. L'ascension des rochers s'avère plus rude que je ne le pensais : les doigts ripent, les pieds glissent, la peau des genoux s'égratigne. Côte à côte dans l'effort, nos haleines voisinent, parfois hérissées des touffes de fou rires vite résorbés, afin d'économiser notre souffle. Juhel, plus vif et agile que moi, file déjà au dessus de ma tête, quand je peine encore à m'extraire des buissons d'épineux.  

–      Juhel ! Juhel !

–      Je suis là !

Sa voix me parvient depuis l'endroit de la nuit où danse une lueur dorée, balafrée d'obscur et de scintillements. Il semble s'être métamorphosé en un génie du lieu. Sa présence disséminée dans le paysage le rend paradoxalement omniprésent. Vite, vite, il faut que je comprenne ce qui vient de se dessiner là, via ces lueurs qui rebondissent de roches en roches, juste à cet instant précis – un flamboiement nocturne, fugace et pourtant issu de la nuit des temps. Intégralement vêtu de noir, Juhel surgit de nulle part pour me faire une surprise - nous allons à nouveau basculer dans l'humanitude animale. Si je ne parviens pas tout de suite à mettre des mots sur cette prémonition, elle sera perdue à jamais. 

Ce qui vient de me traverser l'esprit, c'est le pourquoi de notre rencontre. La trame physiologique, pas celle des pensées raisonnables. Je ne saurais me prononcer sur la nature de ce que notre relation procure à Juhel – à part l'inédit d'une conjonction sexuelle dans laquelle il se jette à corps perdu, me laissant parfois pantois sur le bord de la route. L'improbable de notre appareillage (en terme d'âge, de physique, de genre évidemment) lui est comme un rempart derrière lequel il se sent libre d'être une personne différente de celle que lui impose son moi social. Et pour l'autre partie de notre tandem ? Sous quelle forme brille notre comète, lorsqu'elle est reflétée à la surface sombre de mes yeux ? En dehors de l'effet d'aubaine que ménage ce genre de rencontres aventureuses, fortuites, intenses et éphémères – cadeau des hasards de la vie – je viens de comprendre que c'est justement cela que Juhel m'apporte, comme sur un plateau, grâce à sa peau, à son souffle, au grain rocailleux de sa voix, à la vibration radiante de son torse pressé contre le mien – cela : tout ce qui nous entoure.     

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur deux respirations conjointes, publié le 24 novembre 2024

 

samedi 12 septembre 2026

Sur les humains.

J'ai trouvé la planche de bois qui permettait de traverser le ru : renversée, disloquée, déjà à demi pourrie. Tout ici est si réel. Comme elles affirment leur présence, ces touffes de sphaignes qui me fouettent les mollets !

Le ciel, le goût de l'air, le scintillement de l'eau, le cri éraillé du geai. Non pas tant "présentes" que "là!". Ni « en moi » ni « devant moi », ni « à côté de moi » ni « au devant de moi » : une seule et unique vibration de l'infime à l'infini. Non immortelle, mais éternelle, comme l'a écrit la céramiste Claudine Monchaussé sur l'enduit craquelé d'un mur de son atelier.  

Immédiat : le toucher des feuilles de noisetier, l'aplomb du piquet, l'âcre de la fumée, le pelucheux du sentier incurvé. Des mains humaines qui ont pris soin de tout cela : rien. Les humains s'effacent, les choses et les autres êtres vivants paraissent éternels.

Où sont leurs yeux contemplant le ciel ? Enfoncés dans les rides de la difficulté de vivre. Où sont leurs rides ciselées par le temps ? Dissoutes par l'âpreté de leurs pensées obsessionnelles. Qu'est-il advenu de leurs obsessions, de leurs désirs, de leurs fois, de leurs peurs, de leurs joies ? Un souffle les a balayé. 

Si les choses et les bêtes manifestent leurs présences avec tant d'évidence, c'est qu'elles se déploient dans un présent pur. Rilke le dit, à propos de l'animal : là où nous voyons de l'avenir, lui voit tout et lui-même dans tout et sauvé pour toujours.

Les choses et les bêtes ne sont pas immuables, bien sûr. Comme la petite planche de bois sur laquelle j'ai posé tant de fois la semelle de ma chaussure, les choses disparaissent, comme nous le faisons aussi -  mais selon des modalités différentes des nôtres.

Elles ne disparaissent pas, elles passent. Elles, les choses, les bêtes, ne font que passer. En réalité, elles ne sont même que cela : un passage entre deux états transitoires. Elles se renouvellent sans cesse, se reproduisent, se repiquent, s'accroissent, se résorbent, se régénèrent, se modifient.

C'est sans doute ce que nous venons chercher dans cette « nature » que nous avons inventé pour mieux nous en distancier : nous replonger, le temps d'une parenthèse enchantée, dans ce grand flux qui ne cesse de se transformer et qui, à force de ne demeurer nulle part, réside partout, dans un présent éternel. 

Vanité du peintre ou du photographe tentant de saisir une chose ou une bête à l'arrêt : il ne produit qu'une image – or, les images, c'est cosa mentale – une conception humaine.

Les humains, eux, ne passent pas. Ils meurent sur pied. Figés par la grande peur, ils essaient à tout prix de s'ancrer dans le paysage, de s'enraciner. Ils ont beau multiplier les images. Rien n'y fait.

Dès que les humains sont là, ils se noient dans leur propre regard. Lorsque nous parlons d'eux, nous faisons semblant de les circonscrire en autant unités closes sur elles-mêmes, clairement délimitées et soigneusement distinctes de « qui » nous sommes - alors qu'ils ne sont que regards échangés, intensités ressenties, poignée d'émotions fugitives, frissons de corps mêlés. Tout le reste n'est que recomposition à posteriori.

Les bêtes, les plantes et les choses ne cessent jamais d'être. Impossible de dire quand commence et quand finit la vie d'un arbre, quand ses rejetons sont tous reliés par leur racine, quand la souche initiale – pour autant qu'on puisse en décréter une – depuis longtemps disparue, poursuit sa poussée d'être dans une multitude de rejets.

Oui, les bêtes et les choses, parce qu'elles passent sans cesse, ne cessent jamais d'être, tandis que les humains, qui veulent à tout prix être pour ensuite persister dans leur être, ne parviennent jamais à marquer quoi que ce soit de leur présence. Ils essayent, par le magistral des monuments, l'accumulation d'actes, d'inscriptions, de conquêtes. Rien n'y fait : leurs traces s'effacent dans la poussière.

Pourtant nous partageons le même monde, la même manière d'être au monde.

La différence n'est peut-être qu'une question de trajectoire. Les animaux font toujours face, comme l'écrit Rilke, quelque que soit la direction qu'ils prennent. Les humains, eux, avancent à reculons et toujours dans la même direction – face tournée vers eux-mêmes, dos à la mort.

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur le cosmos, publié le 6 novembre 2024

 

lundi 7 septembre 2026

Sur un retour enthousiaste

 
Rentrant des lointaines landes girondines
au lieu dit MARSAC BOURG
le déploiement soudain d'une vue sur le plateau
m'ouvre le cœur en éventail
 
à l'horizon sa crête-punk de douglas
inaccessible Walhalla posé
sur un étagement de vallées boisées
suspendues dans leur humidité
vaporeuse estampillée de forêts
toutes tournées vers son appel
 
dès lors la voiture se fait céleste
passé MEYMAC c'est le soleil
qui la tracte l'emporte dans sa course
à l'horizon sur le flanc gauche
puis finalement en face-à-face
 - luxueuse commotion orbitale
avoir le soleil pour remorqueur
ses mille grapins plantés au cœur - 
 
c'est le soleil soudain qui
soulève la voiture
l'emportant dans le
foisonnement de sa lumière crue
atomisant le soi le doute la route
en d'éblouissantes cécités
(la mort imprévisible est tapie là)
 
tandis que la main le volant
l'esprit la langue plaquée
au palais les objets
jetés sur le tapis de sol
les yeux pierreries disparus
dans des rigoles inconnues
 
tout lévite d'une traite
jusqu'à ce lieu d'or absolu
où s'absorbent celles et ceux
qui vivent ici leurs vies d'éphémères

vendredi 24 juillet 2026

Sur un camion.

J'ai débuté ce blog il y a trois ans, en célébrant l'art de quitter, la joie de partir, l’allégresse un peu brouillonne qui s'empare de nous au moment de larguer les amarres – et voilà que je me sépare de l'instrument favori de tous mes départs : mon camion aménagé.

Il est vrai qu'il ne servait plus guère. Depuis mon installation dans cette petite maison en bordure de forêt, le compagnon de mes virées aventureuses ne bougeait plus du coin de jardin ombragé où il avait trouvé refuge, immobilisé par une panne dont je repoussais sans cesse la réparation. 

Statique, mais pas oisif. Il a servi de lieu de stockage en hiver, de chambre d'amis en été, d'espace de jeux pour les enfants venus au fil des saisons illuminer ma quiétude routinière. Sa carrosserie verdissait, ses pneus se dégonflaient, son pare-brise se recouvrait de feuilles mortes. A chaque regard porté sur lui, je ressentais un pincement au cœur. Je me reprochais de le délaisser. 

Et puis, sans que je m'y attende, quelqu'un s'en est porté acquéreur. 

Comme il n'était plus en capacité de rouler, son enlèvement a été prétexte à force rires partagés avec les deux hommes sympathiques qui ont procédés à l'opération. Nous avons juré, poussé, tiré de concert – dégoulinants de sueur en pleine canicule.

Mon attention s'est trouvée accaparée par eux ; le chapeau rigolo de l'un, la lèvre ourlée de l'autre - un mollet saillant - une odeur de corps différente pour chacun - quelque chose de fêlé et de frêle dans la voix du plus jeune, qui m'a ému. J'ai apprécié à sa juste valeur leur placidité masculine, cette connivence instinctive avec la complexité du monde matériel dans laquelle je retrouve beaucoup du merveilleux de l'enfance.

Nos efforts conjugués ont finis par payer. Pour la première fois depuis bientôt quatre ans, le camion a bougé. Ses flancs pansus ont glissé le long de la haie. Son grand capot blanc a envahi le chemin.

Il s’avérait soudain énorme. Cachalot qu'on aurait extirpé hors de l'ombre de la futaie où il sommeillait depuis des lustres... Dent gigantesque qu'on aurait délogée d'une mâchoire antédiluvienne...

C'est alors que j'ai réalisé ce qui se passait réellement. Il partait. Il disparaissait dans le chemin. A reculons, comme s'il voulait me contempler une dernière fois avec toute l'expressivité de sa face avant.

La voiture des deux gars l'emmenait vers la route, déjà presque irréelle à force d'éloignement. Poussière âpre de sécheresse... Soleil délirant d’hybris... Ils s'étaient arrêtés tout au bout, leurs silhouettes grignotées de lumière, débattant de la meilleure manière de le tracter là où il voulait l'emmener. 

Le camion était tout grand ouvert, splendide. D'un blanc tellement éblouissant qu'il occultait même le tag argenté qu'une main anonyme avait tracé sur sa coque, une nuit d'été à Toulouse. Sa position surélevée sur la chemin rocailleux le faisait paraître plus grand encore. J'ai compris alors qu'il allait bientôt disparaître et que je ne le reverrai plus.

Le cœur chaviré de désarroi, je suis allé me réfugier dans la maison - en prenant garde à ne pas jeter un coup d’œil à sa place vide, dans l'herbe, le long de la haie où il a passé ces dernières années à jouir d'un repos bien mérité.

L'infamie que j'ai commise est toujours cuisante dans mon esprit : je l'ai vendu. Ou, pour le dire tel que je l'ai ressenti : je l'ai trahi. Abandonné à des mains étrangères – lui qui m'a tellement soutenu, transporté, diverti, protégé. Lui qui m'a mené dans des endroits inconnus que je n'aurais jamais eu la possibilité de découvrir sans lui...

Je l'ai trahi, oui. Quand j'ai serré dans le tiroir du bureau l'enveloppe reçue en échange de lui - ce n'était plus une liasse de billets qui se trouvait à l'intérieur, mais 30 deniers qui me brûlaient les doigts. 

On peut juger mon émotion excessive. Après tout, il ne s'agit que d'un véhicule, une machine. Mais justement, un camion aménagé, ce n'est pas qu'un véhicule, c'est aussi une maison. Et même une maison qui bouge, une maison sur pattes. Un foyer qui vient se lover dans certains recoins de lieux que, pour la plupart, on ne verra qu'une fois dans sa vie. 

Un camion aménagé, c'est un amplificateur de vie. Il conjugue la profondeur introspective de la maison avec la fugacité fulgurante du voyage. C'est une pierre qui roule en amassant au fond de nos cœurs et nos yeux des bribes de lieux parcourus, de moments vécus, de corps rencontrés (et quelquefois même touchés), des espaces habités le temps d'une halte, de cieux contemplés dans l'éternité d'un regard éperdu d'éphémère. 

Je me souviens très précisément de la première fois que j'ai senti son odeur. Elle a été l'élément déclencheur qui m'a convaincu de l'acheter. J'ai su tout de suite que c'était l'odeur d'un nouveau chez moi. Combien de fois, depuis, en ouvrant sa portière, l'ais-je sentie, humée, reconnue, identifiée, approuvée par toutes les fibres de mon corps et de mon esprit ? 

Combien de fois ais-je ressenti ce petit coup au cœur en reconnaissant immédiatement sa flagrance, avant même tout autre stimulus sensoriel ? Quelquefois au cœur de villes étrangères, en pleine nuit, d'autres fois au petit matin, en revenant de randonnées, ou à l’aplomb implacable du soleil de midi, ou dans la lumière tangible du soir – en montagne, en forêt, au bord de la mer, près d'étangs, de cascades, de glaciers, de fleuves – où ne m'a-t-il pas emmené ? 

Le vide laissé par son départ fait affluer les souvenirs. Je pourrais remplir un livre des anecdotes que j'ai vécues grâce à lui – mais je ne le ferais pas, du moins pas pour l'instant. Ce serait instrumentaliser sa perte.

Ces histoires m'appartiennent, en quelque sorte. Elles sont le cadeau que le camion m'a fait. Ce n'est pas elles qui me manquent aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas nostalgique de notre passé commun, ni même de tout ce que nous aurions pu vivre ensemble, dans le futur - puisque, à l'évidence, même si j'avais fait en sorte de réparer ce qui l'empêchait de retrouver son allant ordinaire – aujourd'hui je n'ai plus envie de partir.

J'ai toujours été attiré par les maisons mobiles, les roulottes, les bateaux et autres vaisseaux de transhumances. Je me souviens de mon émotion en découvrant, lorsque j'avais une dizaine d'année, « la maison du berger », un poème de Vigny chantant les charmes d'une vie simple à bord d'une hutte ambulante. Enfant, j'aimais à me perdre – pour mieux être retrouvé ensuite. Un regard distancié m'aurait probablement qualifié de fugueur. Pourtant, en pédalant à fond sur mon vélo, j'avais moins l'impression de fuir mon foyer que de me griser de tout le potentiel que la vie me réservait...

Ainsi, à peine quelques années plus tard, l'adulte qui a su protéger les circonvolutions quelques peu chaotiques de mes premières années de vagabondage (j'ai quitté la maison de parents à 17 ans) m'avait surnommé « l'homme aux semelles de vent » - en référence à l'apostrophe amoureuse de Verlaine à Rimbaud. Même si je n'ai jamais rien montré de son talent ni de sa précocité, il est vrai que j'ai toujours partagé avec celui que je nomme le Grand Autre un irrépressible besoin de départs.

Mais un camion aménagé ce n'est pas qu'une amarre larguée au premier coup de tête, c'est aussi une ancre. Le fil à la patte de notre passé qui nous retient et nous rassure. Lorsque le camion blanc a disparu au bout du chemin, avalé par le soleil, le fil a été rompu. 

     Adieux, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute
     Le rire du passant, les retards de l'essieu
     Les détours imprévus des pentes variées
     Un ami rencontré, les heures oubliés
     L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu. (1)

Sédentaire ! Je n'arrive pas à croire que je le sois devenu. En tout cas pas si l'on entends par là une résignation à ne pas partir. Je suis plutôt un s'aidant-terre, un voyageur immobile mû par toutes les migrations qui le traversent – à commencer par celles des nuages - mais aussi bien sûr de la musique, de l'écriture, de la danse. Et en premier lieu la pratique assidue de zazen : ouverture ultime au monde, respiration de toutes les respirations, croissance de toutes les cellules, mutualisation fervente de toutes les énergies vitales.

Il y a quelques jours, une amie qui me connaît bien, quoique depuis peu, m'a expliqué que, ces voyages intérieurs emplissant amplement ma vie, il n'est plus nécessaire pour moi de partir. Nous nous étions rencontrés par hasard au bord d'un lac situé à mi-chemin de nos deux villages. Elle était rentré la veille d'un périple en solitaire entre la Corse et la Pologne. Je voyais au fond de ses yeux virer encore tous ces cieux inconnus. J'ai été touché de voir à quel point deux êtres humains peuvent être à la fois proches et différents. 

Si d'aventure la veine de mes voyages stationnaires se tarissait, je n'hésiterai pas à reprendre la route, quel que soit mon âge. Cédant à nouveau à l'appel nomade, je reprendrai le fil des rubans de bitumes se déployant vers des horizons toujours plus essentiels. 

Cela inclut fatalement mon dernier voyage, bien sûr - celui dont l'échéance se rapproche avec les années. Voyage qu'il me faudra entreprendre seul (mais n'aies-je pas été seul durant toute ma vie ?) - nu comme un ver, tel que je suis né - sans camion, sans maison mobile ou immobile. Un aller-simple pour le face-à-face avec le grand inconnu. 

En partance pour une destination dont je saurais avec certitude que, cette fois, elle sera la dernière...

(1) Alfred de Vigny, La maison du berger, in Les destinées.

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur l'art de quitter, publié le 7 février 2023

lundi 8 juin 2026

Sur le silence 

Il n'est de silence qu'intérieur. Tous les autres silences en découlent. L’essentiel est de faire le silence en soi – le reste nous sera donné en sus. Les mystiques de toutes les traditions religieuses l'attestent : l’œuvre qui plaît le plus à Dieu est de vivre en état de silence intérieur.

Voici par exemple les conseils prodigués par un moine anonyme du XVième siècle, dans un livre intitulé le « Nuage d’Inconnaissance » : Ce que tu as à faire, c'est d'oublier toutes les créatures que Dieu a faites, et même leurs œuvres, afin que ni ta pensée ni ton désir ne se lèvent et se tendent vers aucune d'entre elles, pas plus au général qu'au particulier ; laisse-les exister et ne t'en soucie point. Voilà l’œuvre de l'âme qui plaît le plus à Dieu. 

Faire silence en soi : oublier tout ce qui existe, oublier même sa propre existence - on dirait des instructions pour pratiquer zazen ! En s’asseyant sur un coussin de la manière dont le bouddha l’a enseigné, il y a 2 500 ans, on s’apercevra d’abord à quel point nous vivons dans un vacarme mental permanent et à quel point cette propension irréfrénable nous fait souffrir. Ensuite, progressivement et d’une manière quasiment automatique, notre esprit commencera à se tourner de lui-même vers le silence intérieur.

Mais de quoi s'agit-il exactement ?

Vouloir dire le silence avec des mots, c'est comme vouloir découvrir l'obscurité en l'éclairant : l'échec est couru d'avance. C'est pourtant une tentative qu'on ne peut avoir de cesse que de réitérer, sans jamais relâcher ses efforts - pressé, comme Rimbaud, de trouver le lieu et la formule (1), c'est-à-dire d'élaborer un nouvel assemblage de mots et d'images peut-être plus adaptées à notre compréhension – ou plutôt à notre intuition - du moment.

C'est toujours raté, bien sûr – comment pourrait-il en être autrement ? Cependant, il est possible que nos essais finissent par indiquer la bonne direction à quelques uns, voire même faire naître en eux l'étincelle d'une intuition, ou plutôt d'une reconnaissance de ce qu'ils possèdent déjà en propre. Et même si nos lamentables échouages n'évoquent rien d'autre pour eux qu'un salmigondis mystico-dinguo, comme le dit plaisamment une de mes amies – l'obstination que nous mettons à chercher à leur dire quelque chose de cette expérience les fera peut-être réaliser que, quand même, il y a là une donnée inconnue qui mériterait qu'on lui accorde de l'attention.

Il faut essayer de transmettre le silence intérieur, encore et encore, même si à chaque fois c'est un échec. Le véritable échec serait de se réfugier dans une tour d'ivoire métaphysique, en prétextant qu'il s'agit de vérités non partageables avec le commun des mortels. Si la voie du bouddhisme n'était valable que pour quelques happy few vivant dans une bulle isolée de toutes contingences matérielles, dissociée de la vie quotidienne, à quoi serait-elle bonne ? Comme le proclame avec force maître Dogen, dans le monde de l'éveil, « tout parle ». L'expérience du silence se trouve au cœur du fracas du monde.   


J'ai déjà précisé que vouloir dire le silence avec des mots, c'est comme vouloir découvrir l'obscurité en l'éclairant : cela l'annihile aussitôt. Pourtant, l'obscurité n'est pas qu'absence de lumière ; l'obscurité précède la lumière, la suscite, la nourrie et la sous-tend. Non pas en adoptant vis-à-vis d'elle une posture de surplomb, tel un grand dais d'obscur qui chapeauterait notre monde visible, enserrant nos tentatives pour trouver du sens à nos vies d'une masse obtuse de désespoir, mais plutôt comme le bain d'abîme ayant accueilli notre premier sursaut de présence, avant l'établissement de nos organes sensoriels, avant même l'explosion de notre premier souffle – lorsque nous n'étions encore qu'une partie d'un grand tout.

L'obscurité est là partout, sourdrant à la jointure des mots. Au fond de nos yeux, au fond du ciel (c'est la même chose) – il y a de l'azur obscur. Les livres, enfants de l'obscurité et du silence, comme le dit Proust, viennent de là. Le jeu de certains grands musiciens aussi. Je pense notamment à celui de la pianiste contemporaine Martha Argerich, dont on a dit que même le silence qui précède le moment où elle se met à jouer est déjà de la musique.


 « Souvent, lorsque je m'éveille à moi-même en sortant de mon corps, et qu'à l'écart des autres choses je rentre à l'intérieur de moi, je vois une beauté d'une force admirable, et j'ai alors la pleine assurance que c'est là un sort supérieur à tout autre : je mène la meilleure des vies, devenu identique au divin, installé en lui, parvenu à cette activité supérieure en m'étant établi au-dessus de tout le reste de l'intelligible ».

Voilà comment Plotin, un philosophe néo-platonicien du troisième siècle de notre ère, exprimait son expérience du silence intérieur. Absorption dans une « beauté d'une force admirable », « installation dans le divin » pour y vivre la « meilleure des vies », comment serait-il possible d'exprimer cette plénitude autrement que par des métaphores superlatives ? Est-il même possible de la décrire avec des mots ?

La décrire, peut-être pas. Mais isoler certaines de ses caractéristiques, oui. 

D'abord, on peut affirmer que cette expérience est irrécusable. « La pleine assurance qu'il s'agit d'un sort supérieur à tout autre », déclare Plotin. On peut ignorer l'existence de ce lieu, mais, une fois qu'on y a demeuré – ne serait-ce qu'une fraction de seconde – on ne plus le méconnaître.

Il est vrai que, pour qui ne l'a pas vécu, il est difficile de croire à la possibilité d'une expérience intime ne donnant pas prise aux doutes ruinant ordinairement notre exigence d'authenticité. Ne suis-je pas en train de me persuader moi-même de ce que je veux croire ? De faire (un peu) semblant ? De me jouer cette scène à moi-même (et par conséquent aux autres que je me représente à l'intérieur de moi-même et devant lesquels, que je le veuille ou non, je fais toujours un peu la parade) ? Est-ce que je ne force pas le trait ? Suis-je vraiment en train de vivre quelque chose de réel, ou bien suis-je en train d'inventer ce que je rêve tellement de vivre ?

Nous nous adonnons constamment à ce jeu de pesage, d'ajustement, de réévaluation et d'arbitrage avec nous-mêmes, comme si nous voulions limer les pièces d'un puzzle intérieur afin qu'elles s'ajustent parfaitement à l'image mentale de qui nous voudrions être.

Lorsque le silence intérieur se fait, ces tentatives infructueuses sont balayées d'un revers de manche. Les pièces du puzzle intérieur valdinguent dans toutes les directions, provoquant une joyeuse pluie de fragments de névroses colorées – cataclysme iconoclaste célébré sous la forme de festins tantriques dans la tradition du bouddhisme vajrayana (2).  

Qu'on me permette ici de citer mon expérience personnelle, en évoquant ma première expérience de Vipashyana (3), quelque mois après avoir commencé à pratiquer la méditation bouddhiste. L'excitation de la découverte s'atténuait. Je m'ennuyais ferme sur le coussin. En attendant la sonnerie du gong qui mettrait fin à la séance, je broutais mes pensées, comme nous le faisons tous, ruminants de nous-mêmes, ressassant perpétuellement des simulacres. Puis, soudain, tout s'est arrêté. L'impression (très physique) que j'ai ressentie était celle d'un grand silence, comme si une radio qui marchait à fond dans ma tête venait soudain de s'éteindre. J'étais stupéfait. Jamais je n'aurais cru qu'un tel phénomène psychique puisse être possible.

J'avais vingt ans à peine – et aujourd'hui j'en ai 60. C'est dire le chemin parcouru durant toutes ces années, assis assidûment sur un coussin de méditation... Très vite, l'éclat de cette révélation s'est résorbé. J'ai cru qu'elle ne reviendrait pas, puis je me suis aperçu qu'elle était toujours présente, mais qu'elle imbibait désormais mes pensées, qu'elle se mélangeait à elles, les dissolvant peu à peu, les déroutant de leur certitude d'exister.

L'expérience de Vipashyana n'avait plus le caractère spectaculaire des trompettes du jugement dernier, mais la vertu dissolvante de l'eau lustrale, procédant à une patiente désagrégation de mes concrétions mentales.

Entre-temps, un étudiant plus avancé m'avait glissé que beaucoup d'écoles bouddhistes n'incitent pas à rechercher ce type d'expérience, qu'elles considèrent même comme un obstacle à l'approfondissement de la voie. En suivant ce conseil, je me suis bien gardé de chercher à m'approprier l'éclat phénoménal de Vipashyana, pour poursuivre inlassablement mon approfondissement de la voie du silence.

 

Deuxième assertion concernant le silence intérieur : il procure un sentiment de quiétude extraordinaire. Disons : la jouissance d'une paix qui semble provenir de très loin... De « la nuit des temps », comme on dit (et revoilà l'obscur qui pointe le bout de son nez!) ;  tel ce léger sourire qui flotte souvent sur les lèvres de pierre des statues de bouddha.

Il y a quelques jours j'étais à Nantes, une grande ville française qui se trouve, comme tant d'autres, confrontée aux difficultés liées à une croissance accélérée. Dans le bus, je songeais vaguement à la manière dont j'allais pouvoir relever le défi d'écrire sur le silence intérieur. J'ai levé les yeux et j'ai vu, au dessus de ma tête, une affiche présentant un lieu dénommé Maison de la tranquillité publique. On y règle les problèmes d’incivilité, de nuisances et d'insécurité urbaine. Le visuel représente une trentenaire mate de peau qui sourit paisiblement, en nous regardant droit dans les yeux.

L'étrangeté de la formulation m’a interpellée. Je me suis demandé ce que pouvait être cette « tranquillité publique » qu’il est nécessaire d’instaurer dans une maison. Comme je me posais justement la question d'écrire sur ce sentiment de quiétude qui émane du silence intérieur, j’ai trouvé intéressant de rapprocher les deux termes.

Quiétude et tranquillité ne sont pas équivalentes. La tranquillité s’obtient en supprimant des nuisances extérieures, petites ou grandes, qui pourraient perturber la stabilité mentale de chaque individu. C’est un mouvement centrifuge, qui part du collectif pour impacter l’individuel. On procède en faisant le vide, en excluant tout ce qui est vécu comme nocif.

Être « tranquille » c’est bénéficier d’un calme par défaut – mais pouvons-nous vraiment nous protéger de l'ensemble des influences qui nous affectent ? Le maillage de cette résille est si serré, l’imbrication de ses fibres tellement étroite qu’une telle tranquillité (pour autant qu'il soit réellement possible de l'obtenir) ne peut procurer qu’un répit fugace, parcellaire et fragile. 

L’état de quiétude, lui, se situe sur un autre plan. Il émane de l’intérieur. Il n’est pas tributaire des turpitudes auxquelles nous pouvons être confrontés. A l’opposé de la tranquillité, il est provient du cœur de l’individu, puis se diffuse au collectif. C’est un mouvement centripète, qui va du particulier au général, à la façon d’une onde vibratoire. La quiétude est un silence en état de plénitude. Il est à la fois immobile et en expansion continuelle.

Ainsi, on peut être confronté à un état mental « non quiet » au sein d'un environnement pourtant tranquille, tout comme on peut se trouver dans un état de quiétude intense au plus fort d’un univers « intranquille » - selon le joli néologisme inventé par Françoise Laye, la traductrice française du « Livre de l’intranquillité » de Pessoa. 

La quiétude trouve sa source dans l’individu même, en son centre. Un centre qui n’est pas constitué d’un noyau ou d’une essence, comme nous le croyons à tort, mais d’un vide – d’une vacance – d’un silence…

Cela nous amène à la troisième caractéristique du silence intérieur : il est absolument vide. Vacant. Non assujetti. Non concerné par l'antinomie habituelle entre matière et néant. Non pas vide du fait de l'absence de quelque chose (nothingness disent les anglais : l'état où il n'y a pas une chose), mais vide en soi. Vide par essence, pourrait-on dire – bien que je me sois  promis, en me lançant dans la rédaction de ce texte, de ne pas me laisser griser par l'abus d'oxymore !  

C'est la différence fondamentale entre le silence intérieur et les autres silences, qui s'établissent suite à l'arrêt souvent brutal d'un « non silence ». Par exemple le silence de la « campagne », qui inquiète tant les citadins dépaysés – ou bien le silence musical, dont la durée est précisément notée dans une partition, telle une tapisserie entremêlant des fils de son à des fils de silence.

On pourrait également évoquer le silence imposé par la censure, dont on sent aujourd'hui poindre la menace jusqu'à nos portes. Il faut lire les poètes qui ont trouvés le moyen d'inscrire des mots sur les murs oppressants de ce silence-là, comme les allemands de l'Est Reiner Kunze et Peter Huchel. Sans oublier bien sûr le « silence éternel des espaces infinis », dont la perspective métaphysique effrayait tant Pascal....

Tous les silences sont relatifs - à la notable exception du silence intérieur. Ils sont ce qui succèdent à du plein – que ce soit le plein d'un cri, d'une parole, d'un bruit, d'une musique ou bien de l'exercice d'une liberté fondamentale. Ils participent tous de la même qualité de présence – ils ont tous une texture commune – mais seul celui que l'on peut recouvrer au plus profond de soi n'a besoin de rien d'autre pour exister. C'est pourquoi j'affirmais au début de ce texte, avec un aplomb qu'on a peut-être jugé péremptoire, que tous les silences découlent du silence intérieur...

On le voit, nous sommes bien loin de cette fameuse « vacuité » dont les universitaires férus d'orientalisme nous rabattent les oreilles à longueur d'articles, de thèses et de sommes assommantes... Ces docteurs ès  concepts ressemblent à des botanistes qui nous asséneraient de longs discours sur la plante qu'ils sont précisément en train de piétiner, sans même en avoir conscience. On aurait beau leur dire : mais regardez, là, sous vos pieds ! Ils nous dévisageraient un temps, les yeux ronds, stupéfaits d'avoir été interrompu, puis reprendraient aussitôt leurs discours, ne nous épargnant aucune des caractéristiques de cette plante qu'ils se targuent de connaître jusqu'aux moindres cellules chloroplastes...

Irréfutabilité, quiétude et non existence : il y a un dénouement de ces différentes qualités dans la plénitude du silence intérieur, vécue comme une sorte d'embrassement fusionnel incluant tout ce qui est, tel que c'est. On pourrait aussi bien employer le mot « embrasement », puisque, dans ce « là-bas », comme le dit Plotin, qui n'est pas distinct de notre « ici », ressentir, c'est comprendre - et comprendre, c'est instantanément aimer.

Lorsque, dans l’abandon de soi à l’être-là, survient l’émotion de cette proximité immédiate, ce ravage de tendresse universelle – comment rester dans le droit fil de cette ouverture au monde, sans se rétracter devant l’inconnu, ni tenter de s’approprier ce joyau incandescent ? Peut-on vraiment demeurer dans l’ouvert ? Ou bien n’est-ce possible que par petites touches subreptices, presque par effraction ?

Ce sont des questions destinées à rester ouvertes. Des interrogations qu’il faut se poser sans chercher à y répondre. C’est-à-dire des questions dont la réponse ne se trouvera pas dans la pensée, mais dans toujours plus d'approfondissement de la pratique de la méditation.

Le silence intérieur ne fournit pas de réponse – il épuise toutes les questions, comme s'il ne restait  d'elles, ultime signe d'une élégance bouleversante, que leur point d'interrogation.

Gardons-nous donc, à force d'accumuler les mots, de réécrire des questions là où elles se sont effacées, en formulant des réponses qui n'ont plus lieu d'être.

C'est pourquoi j'ai pensé conclure ce texte par un de mes poèmes, écrit d'une traite, un jour où j'étais empreint de ce fort sentiment de vide qui survient toujours inopinément dans le vécu ordinaire des pratiquants de zazen.

Bien sûr, ce sont mes mots, ma manière de voir les choses. Un autre que moi ne l'aurait pas exprimé de cette façon. Chaque rayon d'un astre adopte une trajectoire qui lui est propre - mais la source d'où proviennent tous les rayons, elle, est unique.

 

            Se sentir vide

            de ce vide que l'on ressent après avoir beaucoup pleuré

           

            vide

            de tout attachement terrestre

            mais non plein

            de félicités célestes

            (elles ne viendront jamais)

           

            attendri

            secrètement joyeux

            de tant de dé-vastitudes

 

            se sentir vide

           

            différent des autres

            tout en étant

            indifférent à moi-même

           

            mâchant de l'air

            prononçant des mots silencieux

           

            sentences

            du chat de Cheshire

            dont il ne reste plus que le sourire

            après qu'il se soit effacé

           

            amusé

            de l'étrange tournure

            que toutes les choses prennent alors

           

            se sentir vide

            vacant comme un bol

           

            centuple

            d'un zéro minimal

           

            d'un seul regard

            du fond de l'âme

            porté sur le monde mouvant

            avant de disparaître

           

            ouvrir une parenthèse

            que personne

            jamais

            ne viendra refermer

           

            chanter

            un air inconnu

           

            fredonner

            le bourdonnement obstiné de la guêpe

            les courbures imprévisibles des fleurs

           

            oublier à mesure

            ce qui s'inscrit sur mes tablettes

            ameublies par l'émotion

           

            se sentir vide

            décontenancé

            d'être tête nue

 

            parmi tous ceux

            qui ont enfoui la leur

            dans des cocons

            qu'ils tissent

            obstinément

            en guise de

            quant à soi

 

            quoi que ce soit

            n'être pas cela

           

            n'être pas

            ce qui vient d'être dit

           

            n'être pas

            ce qui n'a pas été dit

           

            en jachère

            du vide universel

            qui croît en moi

           

            chaque étincelle

            éparpillée dans l'air

            illumine en s'éteignant

           

            c'est concomitant

           

            se sentir vide

            et léger à la fois

           

            comme un doigt mouillé qu'on dresse

            pour savoir d'où vient le vent

           

            vide

            de plein

            tout en surface

           

            vide

            de superficie

            tout en un point

           

            vide de circonstance

            et d'état

           

            sujet à tous les aléas du monde phénoménal

            objet de tous les quiproquos

           

            sujet sans je

            objet sans quoi

           

            simple jouet des illusions

            en dedans de tous les dehors

            tout en étant

            en dehors de tous les dedans

           

            à la surface des choses

           

            se sentir vide

            comme un reflet

            glissant sur rien

           

            se défaire

           

            chute sans fond

            glissade de nuages

            délesté de soi

           

            sans consistance et sans poids

            trop insignifiant

            pour prétendre à quoi que ce soit

           

            en retrait

            du monde tel qu'il est

            qui alors a tôt fait

            de se déployer

            profusément

           

            la virulence de la pluie

            la gifle tangible du soleil

            l'amplitude des vents

           

            les masses transitoires

            qui se transforment

            s'enflent et disparaissent

           

            se sentir vide

            vivant

            sans attache et sans allégeance

           

            vide

            de ce qui d'ordinaire

            vous pose là

           

            untel versus moi

            des yeux des mains une voix

           

            une trouée dans les cieux

            un revers d'air

           

            du vide qui se retourne sur lui-même

            et cabriole

            du vide qui se parachève

            dans l'ouvert

           

            insoucieux des autres et de soi

 

            intuitivement poussé à

            protéger ce qui croît

           

            les yeux les odeurs les souffles

            les fourrures les écorces les peaux

            les textures les forces et les élans

           

            ce que les livres

            laconiques

            appellent « l'étant »

           

            se sentir vide

            mais plein d'un appétit d'ogre

           

            un ogre en l'air

            inconsistant

            un géant évanescent

            - ventre de néant -

           

            une sorte de croquemitaine

            un amoncellement de nuages

            spectaculaire

            phénomène impermanent

           

            se sentir vide

            en parcourant le monde

            émerveillé des petites choses

           

            satisfait

            par les minuscules récoltes

            qui m’échoient chaque jour

            au fond de mon bol

           

            frayant avec le monde

            dans ce qu'il a de plus bas

            de plus ordinaire

           

            ne me liant aux humains

            qu'avec la plus grande circonspection

           

            quand n'importe quelle distance

            parcourue vers le levant

            est égale

            à n'importe quelle distance

            parcourue vers le couchant

           

            lever la tête baisser les yeux

            rire ou pleurer

            voir ou ignorer

           

            secouant les univers

            tombés dans les plis de mon manteau

            sans en garder aucun

           

            se sentir vide

            ignorant de quoi demain sera fait

           

            étourdi d'horizons

           

            chantonnant par devers moi

            des musiques non apprises

           

            économe de gestes et d'intentions

            quoi que toujours dansant

           

            se sentir vide

           

            caracolant en tête de l'insignifiance

            éperdu de fugace et d'éphémère

           

            scrutant scrupuleusement

            chaque plis diapré

            du voile de Maya

           

            béat pantois

            mais sans jamais être dupe

           

            laissant toujours plus de mues derrière soi

            sans s'arrêter

            à quelque position que ce soit

 

            - à l'opposé d'une statue

            quoi ?

            Un courant d'air ? -

           

            se sentir vide

            indifférencié

            indiscernable

           

            un poids sans mesure

            comme lorsqu'un oiseau se pose sur ma main

           

            une mesure sans poids

            comme quand j'embrasse l'horizon du regard

           

            seul

            et multiple

            se sentir vide

           

            et pourtant

            empli

            d'une gratitude

            incommensurable.

 

 

(1) « Nous errions, nourris du vin des cavernes et des biscuits de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule ». Arthur Rimbaud, Vagabonds, in « Illuminations ».

(2) Les enseignements du bouddhisme se répartissent en trois voies complémentaires, diversement développées dans les régions du monde où le bouddhisme s'est propagé depuis le Vième siècle avant notre ère : le Hinayana, ou petit véhicule, centré sur la compréhension de soi et la libération individuelle, le Mahayana, ou grand véhicule, instituant la vacuité de tous les phénomènes comme source de compassion pour l'ensemble des êtres vivants, et enfin le vajrayana, ou véhicule du diamant, élaborant une série de pratiques initiatiques visant à transformer les énergies égotiques les plus profondes en manifestation d'éveil.

(3)  La pratique de la méditation assise du bouddhiste tibétain est dénommée Shamatha (paix de l'esprit) / Vipashyana (clarté lumineuse).

Sur le pays   D'emblée – un paysage. Vues d'ensembles d'un pays. Pléthore de paysages à l'infini, chaque vue matérialisant...