Sur la
parole
1.
Il me semble que les définitions des dictionnaires ne mettent pas
le doigt sur ce qu'est la parole. Elles se contentent de stipuler que le terme
désigne la faculté humaine de s'exprimer via un langage articulé. C'est un peu
court, ce me semble, s'agissant d'un terme recelant tant d'acceptions
essentielles à notre rapport au monde, comme on le verra dans la suite de ce
texte.
Commençons
par tenter de pallier à l’insuffisance des dictionnaires. Il est évident que la
parole, comme toute pensée exprimée à
l'aide des mots, est ce que l'on pourrait appeler « un acte
locutoire ». Mais il me semble que la parole a quelque chose de plus qui
la distingue en propre. Elle possède une densité, une intentionnalité
particulière que n'ont pas les autres opérations de mise en mots auxquelles
nous pouvons procéder.
L'usage de
la langue ne s'y trompe pas, qui lui donne une tournure toute matérielle, comme
s'il s'agissait d'un objet. Si je passe la parole à quelqu'un, je peux ensuite
la lui reprendre, ou encore la garder, ou bien encore la couper - ce qui nous
vaut d'ordinaire l'ire de nos interlocuteurs – puisque couper la parole à
quelqu'un, c'est une chose qui ne se fait pas, comme de lui marcher sur les
pieds.
Toutes les
expressions forgées à partir de la parole lui confèrent un aspect matériel, une
valeur de chose. Elle peut se distribuer comme les cartes d'un jeu, se réguler
comme un flux, se boire comme eau de source, avoir ou n'avoir pas de direction
(comme dans l'expression « parler à tort ou à travers »). Elle
possède des qualités qui lui sont propres : elle peut être en l'air, être d'or,
être belle. On peut la tenir ou même la porter lorsqu'elle est déléguée à des
émissaires spéciaux que l'on appelle alors des porte-paroles.
Si une
parole est nécessairement faite de mots, tous les assemblages de mots ne
forment pas paroles. Les mots de tous les jours sont des passe-partout qui
transmettent uniquement des informations. Ils n'ont pas besoin d'être marqués
de notre empreinte pour signifier. On pourrait même dire que leur anonymat
facilite la fluidité des discours.
A
l'inverse, la parole se doit d'être à la fois singulière et authentique. Elle
est unique. A rebours de la volatilité des propos utilitaires, elle est
logée dans un corps qui commence et se termine quelque part. Cette corporéité
de la parole peut même parfois être en-acté par un objet concret que l'on tient
à la main pour signifier qu'on est en train de l'exercer : le bâton de parole.
2.
Le poids de la parole lui est conféré par la personne qui la
profère. Il s'alourdit singulièrement lorsqu'on passe de « la »
parole en général à « une » parole en particulier.
Lorsqu'une parole
m'est attribuée personnellement, lorsqu'il s'agit de « ma » parole,
elle me représente pleinement, elle fait foi de « moi » aux yeux des
autres. Mes paroles forment le sceau attestant de l'authenticité de mon
discours. Autant dire le cœur de moi-même, le noyau unique autour duquel
s'élabore qui je suis.
La parole,
ce sont des mots qui valent pour soi. Elle nous engage. Lorsqu'on la donne,
c'est du sérieux. Donner la parole à quelqu'un, ou donner sa parole à
quelqu'un, cela n'est pas du tout la même chose !
A
l'inverse, lorsque le degré d'intensité de la parole s'allège, lorsqu'elle
n'est plus indexée à l'individu qui l'exprime, qu'elle n'a plus valeur de
chiffre, de sigle, de soi (glissant de « ma parole » à
« la parole», et de « la parole » à « les
paroles »), elle devient labile, légère, immatérielle et un tant soit peu
futile. Elle n'est plus lestée du poids d'un corps vivant.
Les
paroles passent, les écrits restent. Elles s'envolent, telles de délicieuses
pelures de mots ne portant pas à conséquence. La frivolité des paroles d'une
chanson nous enchantent, parce que, n'étant la propriété de personne, elles
sont le bien de tous. Nous savons que c'est « pour du faux », mais
c'est un faux qu'on ne se lasse pas d'entendre.
Ainsi,
lorsque Dalida rétorque « Paroles ! Paroles ! Paroles ! »
aux platitudes sentimentales ânonnées par Alain Delon, elle lui signifie qu'il
aura beau faire, elle ne sera pas la dupe de ses mots doux, qui ne sont à ses
yeux qu'écorces sans substance - vaines paroles.
3.
Regardons maintenant du côté de l'étymologie – autrement dit de
l'archéologie du sens des mots. Nous y
trouvons des informations qui corroborent ce que nous a appris l'usage de la
langue.
Le mot « parole » est issu d'une double ascendance : une
contraction du terme bas latin « parabola » qui servait à désigner
une comparaison, une similitude, auquel s'est adjoint la notion d'une densité exceptionnelle, en le rapprochant du terme hébreu « pārehāl » signifiant un discours grave et inspiré. (1)
Voilà une
explication étymologique que je trouve particulièrement « parlante »,
si l'on me permet ce jeu de mots un peu
facile ! La parole, c'est une parabole qui a du poids. Elle est la parabole du
soi – et le soi pèse plus ou moins selon le contexte où la parole est émise.
On
retrouve dans d'autres cultures que la notre cette équivalence entre soi et
paroles. Ainsi, dans la langue des indiens guarani, il n'y a pas de mot pour
dire de quelqu'un qu'il est mort. On dit seulement qu'« il n'a plus de
parole ».
En Europe, jusqu'au milieu du XVIième siècle, le terme servait à
désigner un engagement solennel, notamment dans l'expression « parole de
présent » qu'on prononçait pour officialiser la décision de s'épouser.
C'était avant que le mariage religieux ne soit institué par le concile de
Trente.
De même, ce lien de vérité unissant une parole à l'être – mais cette
fois l'être suprême ! - se retrouve aujourd'hui dans le rite de la messe,
au moment de la lecture de l'évangile, auquel le prêtre apporte ce bref
commentaire attestant de la véracité incontestable de ce qui vient d'être dit :
« La parole de Dieu ».
Notons
que le prêtre dit « la » parole et non pas « les » paroles.
Les évangiles ne sont évidemment pas une transcription littérale des mots que
Dieu aurait prononcés (il aurait fallu pour ce faire qu'il eut une bouche dotée d'un organe phonatoire!)
mais un recueil de récits qui valent / expriment quelque chose d'indicible,
quelque chose qui ne peut pas être dit avec des mots : la vérité
divine.
Nous retrouvons la deuxième origine historique du mot
« parole », le latin « parabola ». C'est un décalque du mot
grec « parabolé », signifiant comparaison. Ce mot a été élaboré en
joignant deux termes : « para » qui veut dire à côté, et
« bolé » qui veut dire lancer.
J'aime beaucoup cette image. Une
parabole s'élabore en se situant au plus proche d'une chose, pour ainsi dire à
ses côtés. Il faut une familiarité préalable à quelque chose pour mieux lancer
ensuite le « pourquoi » de cette chose dans un ère de signification
autre- ou, plus globalement, dans un
ailleurs inatteignable.
4.
On voit
bien désormais comment s'équilibre la polarité inhérente de la parole, selon sa
plus ou moins grande proximité avec l'unicité de la personne qui l'exprime. La
parole est un acte d'énonciation indexé sur le soi.
C'est ce que nous a confirmé l'étymologie du mot : la parole est
quelque chose de grave, d'important - « pārehāl » en hébreu. Ce
qu'elle annonce vaut pour quelque chose d'autre, elle exprime une signification
plus profonde, qu'il faut projeter sur un autre plan pour en saisir le
véritable sens : elle atteste de l'être.
Ainsi, le
poids moral du mensonge ne porte pas tant sur l'absence de véracité d'un
propos que sur la duplicité du locuteur qui l'a tenu. Un mensonge,
ce n'est pas tant dire quelque chose qui est faux que produire une fac-similé
de parole : c'est-à-dire fouler du pied le pacte ancestral liant les mots
et le soi.
Donner sa
parole, c'est mettre dans la balance tout ce que nous sommes. Pour lui donner
encore plus de poids, on peut même la gager. Ce sont alors sur des
« têtes » que l'on jure : celles de nos mères, de nos enfants, de nos
proches.
Il est vrai que nous ne pratiquons plus guère ces serments
solennels. Sans doute l'enjeu nous parait-il démesuré. Car, si nous manquions à
notre parole, ou si elle s'avérait fausse, nous serions censés accepter de
perdre celles et ceux auxquels nous tenons le plus.
Dans cette
optique morale, la parole est performative : elle est fait acte. Sa
formulation permet de démêler le vrai du faux, le certain de l'incertain – car
si la personne le jure, si elle nous donne sa parole, c'est alors que c'est
vrai. Comment autrement s'y retrouver dans ce monde fluctuant où tout peut à
tout moment devenir son inverse ?
5.
Allons
maintenant chercher notre pitance très loin, sur les rives du Gange, dans les
Upanishad, cette série de textes écrits lors du premier millénaire avant notre
ère. Leur particularité est de formuler pour la première fois des
questionnements spirituels à partir de l'immuabilité des rites védiques. La
plus ancienne d'entre elles, la Brihadaranyaka Upanishad nous raconte comment
la parole est née.
Mrityu, le
néant-qui-dévore-tout, désireux d'altérité, engendra le temps, en absorbant sa
propre semence. Il le mit au monde et l'éleva pendant un laps de temps
équivalent à une année. Puis il voulut l'avaler, comme il le faisait de tout ce
qu'il avait engendré. Mais, au moment précis où le néant allait l'engloutir, le
temps ouvrit la bouche et un son explosa : « bhan ! ». La
parole était née.
Surpris
par ce « bhan ! » initial – c'est-à-dire la naissance du souffle
– le néant le laissa filer. Les années
épargnées commencèrent à s'écouler. Depuis le processus ne s'est jamais arrêté.
Plus le néant dévore, plus la parole crée. Plus la parole crée, plus le néant
dévore.
Dans le
mythe, c'est le temps qui donne naissance à la parole. Il a fallu un acte de
rébellion du temps, refusant de disparaître dans le chaos primordial, pour
créer la parole. Mais aussi – c'est sur cet aspect que les premières strophes de
la Brihadaranyaka Upanishad insistent – ce que le temps détruit, la parole le
reconstitue au fur et à mesure, sous une autre forme. Telles des graines de
cosmos contenant la germination de fleurs à venir.
Temps et
parole sont en relation duelle. Ce sont deux opposés qui s'engendrent l'un
l'autre. Sans parole, pas de temps, mais une éternelle dévoration du présent
par lui-même. Sans temps, pas de parole, mais des sons sans strates ne
signifiant rien. L'un n'existe pas sans l'autre. Ou plutôt : tout ce qui
existe n'est que mouvement de l'un à l'autre, transformation immédiate,
renversement instantané.
6.
Prenons
bonne note de cette mention du souffle, cadeau de cette Upanishad (notion
combien essentielle à la compréhension des traditions indiennes – ne
pourrait-on pas dire que toutes les techniques de yogas visent à actualiser
dans son corps le souffle fondamental ? ). Nous y reviendrons
tout-à-l'heure. Avant cela, il me semble important de dissiper une confusion
qui pourrait naître dans nos esprit occidentaux, à l'écoute de ce mythe :
celle de confondre parole et récit.
La parole
se fait sur le moment. Lestée du poids du corps qui la prononce, elle est ce
« bhan » primordial que rapporte la Brihadaranyaka Upanishad. Parole
grave, donc (pārehāl), d'importance, parole qui engage et qui vaut pour une
dimension autre – disons, métaphysique – qu'il faut décrypter, ou plutôt
transposer (parabola) à une autre échelle. Notons sans nous y
attarder que la parabole est justement le principe germinatif du mythe – les
mythes étant en quelque sorte des paraboles élevées à la puissance x d'un grand
inconnu...
Le récit,
quant à lui, est un assemblage a posteriori de diverses paroles. Une compilation élaborée en vue de conserver l'élan, la spontanéité, la
jeunesse éternelle de la parole. De la même manière qu'il ne suffit pas de
parler pour faire acte de parole, jamais les paroles seules ne formeront récit.
Il faut pour cela un effort mental, une composition. Le récit est du côté de
l'épopée, quand la parole est de celui du mythe.
Les récits sont des recyclages de la parole, auxquelles on octroie
toutes sortes de qualité qu'elles n'ont pas initialement : un sens global,
une chronologie, une finalité, une moralité – et surtout un locuteur identifié.
Car le récit est du côté de l'individu (c'est lui qui signe) - tandis que la parole est du côté de l'être
(c'est lui qui atteste, on pourrait même dire : c'est lui qui vaut).
Les récits naissent à partir de la mise en branle des cycles de
l'histoire. Or, la parole n'est que dans l'instant : le temps 0. Ne
peut-on pas envisager la poésie comme une tentative de faire jaillir la
spontanéité de la parole hors de la gangue trop contrainte des récits ?
7.
Je crois
qu'on saisit maintenant pourquoi la parole a tant d'importance pour moi. Nous
ne sommes que paroles. Paroles libres surgissant d'elles-mêmes, toujours
neuves comme le bouillonnement transparent d'une source, ou bien paroles
enchâssées dans des récits eux-mêmes enchâssés dans d'autres récits, telles les
histoires sans fin des Mille et une nuit.
Tout n'est que paroles. Paroles
adressées aux autres êtres vivants, au lecteur idéal, aux puissances
phénoménales, aux Dieux - mais avant tout à soi-même.
Car
qu'est-ce donc qu'une pensée, sinon une parole que l'on s'adresse à
soi-même ? A l'inverse du postulat cartésien, qui fonde le
« je » sur la pensée, la pensée, parole qu'on s'adresse à soi-même,
le ruine au contraire, en le subdivisant – une partie de soi formulant à
l'autre sa pensée – parthénogenèse mentale engendrant d'abord deux "je", puis
quatre, puis cent, puis mille – tel l'écho infini d'un miroir reflétant un
miroir...
Qu'il y ait pensées (c'est-à-dire paroles), cela est
incontestable (il suffit de s'octroyer quelques minutes de non-activité pour
les voir défiler dans son esprit!) - mais qu'il en faille afférer un
« soi » autonome et constant, voilà, pour nous « exprimer avec modération » (pour reprendre
l'expression ironique de Nietzsche, citée
précédemment dans le chronique sur la confusion mentale), « une simple
hypothèse ».
Penser,
c'est soliloquer, c'est-à-dire s'adresser la parole à soi-même, ou plutôt à une
partie de nous-mêmes que nous désignons comme destinataire d'un discours que
nous identifions comme nôtre. Quelquefois nous faisons porter à cet avatar le
masque de notre propre visage, et quelquefois celui d'une autre personne.
Nous
entretenons ces dialogues fictifs afin de rôder les arguments que nous
pourrions apporter à un échange à venir, mais aussi bien en guise de réparation
d'une conversation lacunaire. Nous pouvons ainsi poursuivre et modifier un
échange manqué avec une personne aimée, ou bien répondre à un affront qui sur
le moment nous a laissé sans voix. Comme on les aime et comme on les déteste,
tous ces interlocuteurs imaginaires !
Rappelons
que « personne » vient d'un mot latin, d'origine étrusque, désignant
le masque des acteurs. Ils s'en trouvent une infinité en nous – même si nous
avons bien sûr nos figures de prédilection. Ils nous servent également à
poursuivre le dialogue avec nos morts – et, dans ce cas, l'instance de
projection de nos paroles ne se situent ni dans un passé à rectifier ni dans
l'expectative d'un futur idéal.
Certains d'entre nous s'adressent également à Dieu. Plutôt qu'à son visage, l'avatar est
cette fois identifié à l'image de ce qu'est pour nous la divinité, ou bien à
une émotion instauratrice, souvent ressentie durant l'enfance, à laquelle elles nous nous référons lorsque nous l'invoquons. Le masque est différent, mais le principe reste le même :
l'élaboration de notre pensée se fait par l'entremise d'un dialogue avec
nous-mêmes.
Notre
esprit tourbillonne inlassablement entre tous les masques animant notre théâtre
intérieur. C'est une navette avec laquelle nous tissons inlassablement les
récits qui nous sont propres – et lorsqu'ils sont achevés, nous les déposons du
métier pour en faire de belles tapisseries que nous sommes très fiers d'exposer
à nos proches, pour leur montrer enfin qui nous sommes !
8.
C'est
drôle, au fond... Terrible, en un sens (si l'on adopte le point de vue de la
nature véritable de l'esprit, dont la lumière omniprésente dévoile
impitoyablement l'absurdité de ce théâtre intérieur) – mais aussi :
scintillant d'intelligence. De cette intelligence incandescente qui toujours
confine à la folie.
La dualité
n'a pas bonne presse. Tout ce qui est dual est devenu suspect, depuis que nous
avons pris conscience que notre espèce s'avère nuisible au maintien de la vie
sur terre. On reproche à Descartes, l'auteur du fameux « cogito »,
d'avoir instauré une dichotomie entre l'esprit (la res cogitans) et le corps,
c'est-à-dire la matière (la res extensa). Ce serait la cause principale de
notre vision matérialiste du monde, qui considère tout ce qui n'est pas
l'esprit humain comme une matière première que nous avons le droit d’assujettir
à notre volonté.
En nous assurant la maîtrise des lois de la nature
(acquise grâce à la science, dont ce serait-là la finalité), la raison
triomphante nous aurait délivré une sorte de blanc-seing épistémologique nous laissant
libre de domestiquer et d'exploiter le monde à notre guise - ce qui nous mène
droit à l'abîme.
Le constat
est certain, même si la cause ne doit pas être imputable au seul héritage
cartésien. Mais cette injonction à jeter aux orties les vieilles lunes de la
dualité me semble pour le moins oiseuse. D'abord et avant tout parce que nous ne pouvons pas faire
autrement, pour conceptualiser quelque chose, que de le projeter dans une
relation duale.
Mais surtout, à supposer que nous puissions nous en exempter,
par quoi la remplacerions nous ? Une unicité univoque, déconnecté de
l'expérience ? Un « grand tout » cosmique inspiré des cultures
que nous jugeons, avec notre condescendance affriolée d'occidentaux,
« primitives » ? Un panthéisme béat se réclamant d'un Spinoza
qu'on a compris tout de travers ?
Il n'y a
pas de paroles sans dualité, soit. Toute dualité est fictive et (lorsqu'elle
s'enkyste durablement dans nos schémas mentaux), mortifère : c'est vrai encore.
Mais doit-on pour autant aspirer à passer outre ?
Il me
semble que la démarche spirituelle – disons plutôt, pour parler de ce que je
connais, le cheminement bouddhiste – ne propose pas de se débarrasser de quoi
que ce soit, mais plutôt de faire en sorte de dissoudre les deux termes d'un
rapport, au profit de leur relation mutuelle.
9.
Un jour
(il y a longtemps), j'ai réalisé que, si nous supposions deux points reliés par
un trait, l'erreur serait de croire que le trait qui les relie dépend de
l'existence préalable de ces deux points. C'est ce que j'ai appelé le théorème
des deux points et du trait.
Dans les faits (c'est-à-dire dans la réalité de
notre esprit tel qu'il est, et non pas tel que nous croyons qu'il est),
quelques soient les entités que l'on considère, elles ne précèdent pas la
relation qui les lie, mais c'est au contraire cette relation qui les fondent,
sur le moment, dans l'instantanéité de leur co-émergence.
Tout est
alors renversé. Le stable devient mouvant et le mouvant stable. Bien sûr, il
est troublant de constater à quel point le monde perd alors de sa réalité –
mais il devient surtout intensément vivant – car qui y a-t-il de plus vivant
qu'une relation fulgurante, éphémère et spontané, comme l'épanouissement d'un
sourire prodigieux ?
On voit
bien (du moins je l'espère) le lien entre ce théorème et le dédoublement
nécessaire à la parole. C'est la parole, je devrais même plutôt dire le
jaillissement de la parole, qui crée immédiatement les deux pôles
complémentaires du locuteur et du destinataire. Peu importe l'identité de ces deux
pôles - puisqu'en réalité ils n'en ont pas.
On
trouvera ce théorème sans doute bien étrange, biscornu ou simpliste.
L'important à mes yeux est que je l'ai « inventé », comme l'on dit
d'une personne qui a découvert un trésor qu'elle l'a « inventé ».
Il
m'a servi à m'orienter dans la confusion inhérente aux idées et aux faits.
C'est un outil que je me suis forgé moi-même, à ma propre mesure – et qui m'a
permis de démolir joyeusement bien des décors de mes théâtres fictifs.
10.
Reprenons le fil de notre sujet – duquel nous n'étions éloigné qu'en
apparence, puisque nous sommes désormais au cœur de la
parole.
L'onomatopée (c'est à dire un son qui vaut pour un acte) a mis en
branle la vibration de l'être : « Bhan ! ». Dans la culture
hindou, cette naissance se manifeste par le souffle, prāṇa, terme qui ne
désigne pas seulement la circulation de l'air dans notre corps, mais également
l'actualisation et – selon des techniques spécifiques – l'accroissement de
notre énergie vitale pouvant mener jusqu'à une transformation radicale de notre
être (prāṇahuti).
Pour le
comprendre, il faut en faire l'expérience dans son propre corps, comme une
« découverte incarnée » – sinon il ne s'agit que d'une suite de mots
abstraits dont l'assemblage suscite un vague intérêt vite résorbé dans la
grisaille ordinaire de notre esprit.
L'image qui me vient à l'esprit pour
décrire prāṇa est celle d'un charbon ardent – ou d'un brandon incandescent –
qui semble palpiter au cœur de l'obscurité. Il est le point de conjonction
entre la puissance de l'esprit qui, comme l'on sait, souffle là où il veut, et
le feu ravageur, autrement dit l'énergie de l'amour.
Ce joyau
incandescent est toujours actif en nous – et il le sera jusqu'à notre dernier
souffle. C'est pourquoi toutes les techniques de méditation l'utilisent.
Le
souffle vivant qui nous anime est l'échelle impalpable nous permettant de nous
extraire peu à peu de notre confusion ordinaire pour gagner ce
« là-bas » qui, selon Plotin, n'est pas différent de notre
« ici » – mais dont nous sommes pourtant séparés par toute
l'épaisseur de notre ignorance.
11.
Avec la
vibration (spanda en sancrit), nous touchons à ce qui est au delà de la parole. A ce qui l'entoure,
la génère, la parachève : le silence. Les contrepoids donnant de l'élan à
la parole – le temps, le soi, l'être – ne s'avèrent qu'émissaires de cet espace
à la fertilité insatiable.
Il m'a fallu du temps pour le réaliser : ce n'est pas tant sur la parole que je souhaitais
écrire que sur le silence. C'est le vrai visage de ce texte, qui s'est dessiné
peu à peu, à force d'accumuler des mots, des phrases, des images et des
comparaisons, mesurant peu à peu mes propos en paragraphes dûment numérotées.
Parler du
silence est un défi pour qui se targue d'écrire. Autant demander au jour de
dire ce qu'est la nuit. Les deux termes sont antinomiques et pourtant indissociablement liés.
La nuit précède
le jour. Elle le supporte, le nourrie, l'abonde, le contient. C'était ce qu'a
compris Francis Ponge, lorsqu'à force de travaux d'écriture,
cherchant à formuler ce qu'est le bleu du ciel, au lieu dit la Mounine (2) , il a finit par y
déceler la présence obscure des espaces sidéraux.
Toute
parole ne vaut que si elle est trempée de silence. Sans doute est-ce pour moi
le vrai sujet – le silence aura été
la grande affaire de ma vie – mais saurais-je un jour l'écrire ? Ou bien
l'écriture ne sera-t-elle toujours qu'en deçà, secondaire, une fruition
instantanée et toujours inattendue du silence ?
Car c'est
de ce « là-bas » (qui n'est pas distinct d'"ici") que provient la
profusion de mots jaillissant dans le foyer de mon esprit, ou plutôt directement sous les lobes de mes doigts, lorsque j'écris. Ce n'est pas tant moi qui écrit que la langue qui s'écrit à travers moi. Je
ne fais qu'écouter sa musique intérieure – son silence – pour la retranscrire
en mots.
Maître
Dogen, un moine zen du XIIIième siècle de notre ère, a fait ce constat magnifique, au sujet du monde phénoménal : tout
parle. C'est un paradoxe zen, car dans le monde de l'éveil, si tout parle,
c'est parce qu'il n'y a rien qui ne vienne du silence.
Citons un
poème du même Dogen :
Lorsque, sans penser,
Seulement j’écoute,
Une goutte de pluie
Au bord du toit,
C’est moi. (3)
12.
Où nous
ont menés tous ces méandres autour de la parole ? A rien, certainement. La
parole n'est que dans le moment de son jaillissement pur. Avant d'émerger, elle
n'est pas, après, elle n'est plus. Ce n'est que lorsqu'elle jaillit que se
produit l'inaltérable – un scintillement, une irisation – un surcroît de
signification, une connaissance plus profonde et plus lointaine que le sens véhiculé par l'attelage des mots qui la composent.
Faire des
tours et des détours n'est jamais inutile (on peut lire à ce sujet ma chronique
sur la spirale). Chacun des numéros de ce texte est un méandre, empruntant une
boucle particulière, épousant une forme toujours différente de la précédente.
Toutes ces boucles densifiant, épaississant la parole – dont l'essence n'est
pourtant que performative – pour employer un terme de linguistique désignant
les paroles qui sont également des actes, telles que les expressions « je le jure » ou
« je te maudis ».
Sans doute
a-t-on souvent perdu le fil reliant chacun de ses numéros (et moi aussi, au fil
des jours durant lesquels j'ai rédigé ce texte, je l'ai perdu, retrouvé,
reperdu). Cela n'a pas d'importance, au fond. Il suffit qu'une phrase, qu'un
paragraphe, qu'une partie vous ait parlé, touché, interpellé, pour que ma peine
s'en trouve récompensée.
Effectuer
un travail d'écriture, c'est progresser à l'aveugle dans un labyrinthe inconnu.
Une fois le trajet achevé, le fil paraît évident, naturel et facile – y compris
pour celle ou celui qui a écrit.
Enfin, cela parle. Tout est clair, comme
lorsqu'on sort à l'air libre après avoir séjourné longuement dans l'obscurité.
Tout texte se donnant à lire est nimbé de l'aura des rescapés des aléas.
Mais le
chemin vers la parole ne s'est pas fait sans tâtonnement. Et quelquefois
(souvent) des textes en devenir disparaissent à jamais. Leurs circonvolutions
dans le labyrinthe des mots les ont menés là où l'esprit ne doit jamais aller.
Ils ont été dévorés par le monstre intérieur qui sommeille en nous.
(1) Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
(2) Francis Ponge / La rage de l'expression.
(3) Poèmes zen de Maître Dogen.