L'escargot buissonnier

Textes & Poèmes

jeudi 12 février 2026

Sur un manteau qui n'est pas le mien.

J'ai découvert un manteau qui n'était pas le mien, suspendu à la patère à côté de la porte d'entrée de ma maison. Je l'ai enfilé. Il était trop ample pour moi, mais je l'ai trouvé léger et enveloppant. C'est étrange de porter un vêtement qui n'est pas le sien. Lorsqu'il commence à se réchauffer, grâce à ce phénomène d'homéostasie que l'on appelle la thermorégulation, on pense au corps inconnu qui l'a porté avant nous, le façonnant jour après jour à son usage. Cela procure une émotion ambiguë, comme lorsqu'on enfile une paire de chaussures d'occasion trouvée dans une friperie.

Ce manteau-là a vécu. Ses poches ont du contenir beaucoup de choses, à en juger par les résidus de matières organiques – miettes, poussières, graines – qui se trouvaient au fond. J'y ai également découvert des petites bouts de papiers sur lesquels étaient écrits une dizaine de textes courts. Difficile d'y trouver une unité de style ou de propos. Ils sont plutôt obscurs. On dirait qu'il leur manque quelque chose pour qu'on puisse comprendre de quoi ils parlent réellement.   

Il me semble qu'il faut les prendre comme les amusements de quelqu'un qui a pensé à quelque chose d'incongru à propos d'un objet ou d'une chose familière, et qui l'a aussitôt griffonné sur ce qu'il avait sous la main : ticket de tram, papier d'emballage, marge arrachée à une feuille de journal. Lorsqu'il y a plusieurs textes inscrits sur le même papier, ils ont été écrits dans tous les sens et avec des stylos différents, ce qui laisse à penser que la personne à qui ce manteau appartient les a notés à des moments distincts.

En voici deux, choisis parmi ceux qui m'ont parus les plus compréhensibles :

 

L'empreinte

 longue forme incrustée dans la glaise
s'y allonger procure
un apaisement instantané
 
les bourrasques de vent
changent alors de nature
sans rien perdre de leur virulence
 
elles n'ont plus d'intention
elles s’emboîtent
se complètent
 
elles se donnent la main
 

La bonne question

Un jour le poète Tranströmer (1)
arrêté devant des madriers 
jetés en tas dans la neige
leur demanda : 
m'accompagnerez-vous dans l'enfance ?  
 

les madriers ont dit oui
 
l'étonnant n'est pas la réponse
les choses répondent toujours oui
quand nous les interrogeons
 
l'étonnant est qu'un homme fait
sache encore poser
cette bonne question

J'ai défroissé les papiers et je les ai couché entre les feuilles d'un cahier, mais ensuite je me suis demandé si c'était pertinent de procéder ainsi. Les petits bouts de papier avaient l'air tout perdus. Ils ressemblaient à ces brindilles sèches qu'on classe dans un herbier sous le nom mirobolant de magnifiques fleurs sauvages. J'ai eu l'intuition que leur propos était indissociable de la matière sur laquelle ils avaient été écrits. Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de les chiffonner à nouveau et de les remettre dans leur milieu naturel (à savoir les poches de ce manteau), afin de leur laisser vivre leurs destins de petits bouts de papier. 

Les papiers s'altèrent très vite lorsqu'on les manipule machinalement au fond de nos poches. Ils s'enflent et s'érodent, se fendent aux pliures, se déchirent peu à peu en devenant de plus en plus doux sous les lobes des doigts (les bords épais et boursouflés des plaies de papier sont à la fois des blessures et des cicatrices). A force de pétrissage, d'amollissement et de désagrégation, ils se transforment en une boulette de charpie qui s’incruste dans les doublures, ou bien s'agglomère en concrétion spongieuse que l'on retrouve dans le tambour de la machine à laver.

Cette série de mutations n'est qu'un petite boucle au sein du grand cycle auquel appartient le papier, cycle le reliant à la jeune pousse d'arbre, à l'arbre fait (dont le tronc se développe en mariant le vivant et le mort), au tronc débité en grumes, aux grumes débités en pièces de bois formant les meubles où je m'assois dans la journée et me couche la nuit, à la table sur laquelle je prends mes repas, au plancher sur lequel je me tiens debout, à la charpente du toit que j'ai au dessus de la tête, aux cartons dans lesquels je reçois les livres commandés, aux livres eux-mêmes, aux flammes infusant de la chaleur dans le poêle avec lequel je me chauffe, et jusqu'au papier sur lequel j'écris ce texte. Si un jour les arbres cessaient d'exister, je me retrouverai entre quatre murs nus, à même le sol et grelottant de froid – autant dire que je ne survivrai pas longtemps.

N'importe quel bout de papier, même le plus humble, fait partie de cette vaste et noble famille. Lorsqu'on pose une feuille de papier à côté d'un tronc d'arbre, d'une étagère ou du corps d'ébène de ma clarinette, il se passe quelque chose. Ils se reconnaissent. Leur retrouvaille produit une qualité de silence qui vaut acquiescement.

Voilà ce à quoi je pensais en contemplant les bouts de papier étalés sur les feuilles du cahier. C'est alors que j'ai compris pourquoi j'avais voulu circonscrire ces textes dans le périmètre artificiel d'un livret. Cela tient à mon enfance, plus précisément au moment où j'ai commencé à écrire mes premiers textes. Je devais avoir 9 ans, puisque l'un d'entre eux parlait de ma clarinette, instrument auquel j'ai commencé à m'exercer à cet âge. 

Ma mère m'a demandé de les lui confier les bouts de papier sur lesquels j'avais écrit ce qu'aujourd'hui je qualifierai d'esquisses de poèmes. Elle est allé chercher l'énorme machine à écrire en métal qui sommeillait sur un étagère du grenier, recouverte d'une housse grise et rigide dont l'odeur désagréable me paraissait encore plus rébarbative que la machine elle-même. Une fois le monstre mécanique installé sur le bureau, elle a entrepris de taper mes textes les uns à la suite des autres, chacun précédé d'un titre en majuscule. Cela formait une sorte de recueil, dont je n'étais pas peu fier.

Des paroles d'encouragement auraient sans doute eu un effet inhibiteur sur moi, qui n'avais même pas conscience d'avoir fait quelque chose de spécial en agençant des mots pour décrire les choses ou les êtres vivants qui m'entouraient. Par cet acte décisif, ma mère a su m'inculquer la conviction que ce que j'écrivais pouvait avoir assez de valeur pour être retranscrit et gardé par devers soi.

Bien sûr, on ne garde jamais rien par devers soi. Ma mère n'est plus. La machine à écrire et sa housse ont depuis longtemps disparues dans le néant où disparaissent les objets. La maison où nous avons vécu a été vendue. Les quelques feuillets typographiés par ses soins ont disparus dans la tourmente d'une adolescence très tôt jetée sur les routes de l'existence. Je n'ai gardé ni copie ni mémoire de ces premiers poèmes - qui a mon avis n'en valait guère la peine.

Mais le procédé de ma mère, lui, continue à vivre à travers moi. Je n'écris plus de poèmes, je les trouve dans les vastes poches d'un manteau tellement enveloppant qu'il finit par être à la taille de l'univers. Ma mère n'est plus là pour rassembler mes petits bouts de papier épars, mais une grande main invisible continue la collecte à sa place - rassemble, compile inlassablement dans ma tête les mots qui font sens pour moi, un à moment donné de ma vie, dans l'endroit spécifique où s'actualise mon présent. 

Enfin, alors que l'on ne souvient plus guère de ce qu'étaient les machines à écrire, les textes formés au grès de mon commerce avec le monde continuent leurs migrations vagabondes, transitant rêveusement de bouts de papier épars jusqu'aux fichiers dûment référencés de mon ordinateur portable. Le silence y a gagné en sérénité. Le clapotis discret des touches d'ordinateur a remplacé le fracas des lancettes métalliques (chacune transperçant une lettre de l'alphabet) que l'on utilisait encore en ces temps héroïques.   

(1) Tomas Tranströmer est un poète suédois décédé en 2015.     

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la Terre-mère " publié le 19 février 2023.  

 

 

samedi 24 janvier 2026

Sur la confusion mentale.

Dialogue entre deux personnes, ou bien deux aspects complémentaires de moi-même. Appelons-les « Ligne de Crête » et « Balle de riz ».

Balle de riz : Tu parles souvent de confusion mentale, mais au fond qu'est-ce que c'est ?

Ligne de Crête : C'est une drôle de question que tu me poses-là. S'il y a une chose dont l'expérience me semble commune à tous les humains, c'est bien la confusion mentale !

B. : Qu'est-ce que tu veux dire ?

L. : Eh bien, il suffit de décider de ne rien faire, dans un endroit calme et protégé, où il n'y a pas de sollicitations extérieures, et de regarder ce qui se passe dans son esprit, sans tenter de modifier quoi que ce soit. C'est une expérience très instructive, je t'assure !

B. : Oui, oui, je connais. Moi aussi j'ai essayé d'être « zen ». Je me suis assis sur une pile de bouquin avec les pieds croisés en lotus. J'ai voulu voir ce qui se passait.

L. : Et alors ?

B. : Alors, je pensais que j'allais progressivement m’enfoncer dans un état de bien-être psychique confinant à la béatitude, mais il semble que mon esprit en avait décidé tout autrement !

L. : Çà ne s'est pas bien passé ?

B. : En tout cas ça ne s'est pas passé comme je l'avais prévu ! Au lieu de calme et de zénitude, tous mes soucis du moment sont remontés à la surface... De vieilles choses que j'avais laissé de côté sont venues faire leur petit tour de piste, histoire de me signaler qu'elles étaient bien vivaces... Et puis toutes sortes d'insupportables jugements sur moi-même et les autres... Et là-dessus des rengaines absurdes que je me suis répété jusqu'à la nausée... Et puis des bouts de conversations que j'ai repris je ne sais pas pourquoi... Et encore des sensations vagues pas toujours agréables... Et puis des douleurs physiques insupportables à des endroits de mon corps dont je ne soupçonnais même pas l'existence... Et puis...

L.(en riant) : Stop ! N'en jettes plus ! Je pense que tu as eu une expérience suffisante de la confusion mentale !

B. : Oui, mais alors, je te repose la question, ce salmigondis de pensées involontaires, qu'est-ce que c'est ?

: D'abord, je note l'adjectif que tu as employé pour qualifier ces pensées : « involontaires ». C'est important de le garder à l'esprit. Ensuite, avant de te répondre, permets moi de te poser une question à mon tour.

B. : Bien sûr. Vas-y.

L. : Lorsque tu étais assis sur tes dictionnaires en quête de calme intérieur, penses-tu que cette cacophonie que tu as constaté venait de ta volonté exceptionnelle de ne rien réguler, de ne pas susciter ou rejeter quoi que ce soit ? Ou bien étais-ce pour toi comme une petite fenêtre ouvert sur le fond ordinaire de ton esprit ?

B. : Je vois où tu veux en venir. Eh bien, je dirais que ce qui était exceptionnel, c'était la lucidité avec laquelle je percevais cette expérience. En dehors des moments où je raisonne avec des pensées construites, il y a certainement dans une journée beaucoup de moments où je suis confronté à cette confusion mentale, mais puisqu'elle est mélangée à toutes sortes de sollicitations extérieures (et sans doute aussi à l'impact de la confusion mentale des gens qui m'entourent!), je n'en suis pas conscient avec une telle acuité.

L.: Bravo ! Voilà qui est bien raisonné. Ça me semble effectivement une excellente manière de décrire la réalité telle qu'elle est.

B.: Bon, alors je te repose ma question : cette confusion mentale, d'où vient-elle, pourquoi est-elle là ?

L. : Eh bien, la raison de ce que tu as si justement constaté, c'est le karma.

B.: Le karma ?

L. : Oui.

B.: Tu veux dire que je subis les conséquences de mes existences passées ? Comme une sorte de fatalité ? Que ma confusion actuelle serait une punition pour m'être mal comporté dans mes vies antérieures ? Parce que j'étais autrefois un être méchant qui a fait des actions infâmes, le Grand Dieu du Ciel et du Tonnerre m'aurait réincarné avec un esprit tout de travers  ?

L. : Excellent ! Le Grand Dieu du Ciel et du Tonnerre t'as également doté du sens de la formule, à ce qu'il semble !

B. : Ne cherches pas à me flatter pour éviter de répondre à ma question...

L.: Non, sérieusement. La réaction est tout à fait compréhensible. Lorsque l'on évoque le karma, c'est ce genre d'images qui viennent tout de suite à l'esprit. C'est la manière ordinaire de l'envisager, dans notre monde moderne occidental. Pourtant, cette acception du terme n'a pas grand chose à voir avec le principe du karma tel que le bouddhisme l'expose.

B. : C'est-à-dire ?

L. : Et bien, on pourrait dire que toute action – quelle soit mentale ou non, d'ailleurs – toute action est posée sur la crête d'un courant d'énergie qui la porte. Selon le point de vue que l'on adopte, on peut ne voir que l'action sans l'énergie qui lui est propre, ou bien seulement l'énergie, ou bien les deux.

B. (en faisant la grimace) : Encore ta manière sibylline de parler ! Tu ne peux pas être plus clair ? De quel point de vue parles-tu ?

L. : Et bien, d'un point de vue centré sur le soi, ou bien d'un point de vue décentré, plus vaste, incluant l'ensemble de la situation.

B. : Hum... C'est censé m'aider à comprendre le karma ?

L. : Bon, on va procéder différemment. Revenons à l'expérience que tu as vécue assis sur ta pile de bouquin. Il faut la simplifier un peu pour bien la comprendre, lui donner un aspect plus schématique qu'elle n'avait en réalité.

B. : D'accord.

L.: Supposons qu'au départ il n'y ait rien, aucune pensée. Tu es juste assis là, sans idée préconçue, uniquement concentré à ne rien faire.

B. : Très bien.

L. : Après quelques temps, des velléités mentales apparaissent très clairement, toujours captivantes – bien que pas toujours agréables – qui sont des formes vides – pas encore des pensées, plutôt des amorces de pensées.

Q. : Oui, j'ai vu cela aussi.

L. : A partir de ces amorces, si l'esprit n'est pas encore assez reposé en lui-même, des pensées se fixent « toutes faites », comme à autant d’hameçons lorsqu'un banc de petits poissons vient à passer dans un lac. Ce ne sont pas encore des raisonnements, mais plutôt des images mentales, des bribes de souvenirs, des mots sans suite, etc. Pensées que, seulement ensuite, après les avoir agencé (j'essaie de pointer le nœud entre karma et conscience de soi) on « s'expose » à soi-même, si je puis dire.

B.: On s'expose à soi-même ?

L.: Oui, c'est comme si on se scindait en deux, une partie qui observe, et une partie qui s'expose.

B. : Un peu comme si on était son propre microscope ?

L.: Oui, on peut dire ça. C'est le moment où, tout en s'en détachant, nous nous identifions à nos flux mentaux. A ce stade, souvent, on vocalise mentalement un dialogue avec soi-même ou un interlocuteur imaginaire, en oubliant que le microscope, tout comme l'œil qui s'applique à l'extrémité de son tube, sont autant des formes vides que les formes vides qu'ils auscultent.

B. : Mais des formes de quoi?

L.: Eh bien, c'est pour cela que je parlais d'énergie tout à l'heure... De quelque chose que je visualise comme un bouillonnement transparent – on pourrait dire aussi le cœur du présent, puisque, lorsque l'esprit y repose, il n'y a plus d'avant ni d'après. Ce bouillonnement transparent, c'est de l'énergie à partir de laquelle nous nous reconstruisons sans cesse, et sans laquelle notre « moi » s'effondrerait comme un pantin dont on coupe les fils.

B. : D'accord. Je commence à entrevoir comment cela fonctionne. 

L.: A partir de ce bouillonnement initial, tout se construit en un mouvement d'aller et de retour. C'est comme si ce phénomène de construction d'une conscience de soi individuelle revenait sur ses pas pour effacer ses traces. Ce pseudo tout d'un bloc est flouté par une houle d'agitation mentale. Cela donne l'impression angoissante de toujours louper des marches entre un univers mental que l'on subi tout fait et le moment présent qui nous sollicite âprement : c'est la confusion mentale ordinaire.

B. : D'accord pour la confusion, je crois avoir compris. Mais maintenant c'est le lien avec le karma qui m'échappe...

L.: Oui, bien sûr. C'est parce qu'il faut changer notre point de vue sur notre objet d'étude pour comprendre qu'il s'agit là du karma.

B. : tu veux dire, adopter le point de vue plus vaste dont tu parlais tout à l'heure ?

L. : Tout à fait.

B. : Voir les choses du point de vue des cycles énergétiques récurrents, et non du point de vue de leur contenus ? Ou même, pour être plus précis : de ce que ces contenus évoquent pour nous ?

L. : Exactement. Tu as tout compris. Les pensées sont comme des bancs de petits poissons qui ont leurs propres cycles. Elles tournent dans le lac et viennent quand elles le veulent transiter dans nos eaux et s'accrocher à l'hameçon de notre esprit.

B. : Ah ! Oui, cela me parle...

L. : Oui ?

B. : En fait, cela me rappelle l'image qui m'a traversé l'esprit tout à l'heure, quand tu disais qu'il fallait simplifier l'expérience de son propre esprit pour bien le comprendre. Je me suis dis que, pour les besoins de notre discussion, nous ne suivions qu'une seule trajectoire de pensée, alors que, dans la réalité, toutes les trajectoires de toutes mes pensées sont présentes en même temps dans mon esprit. Je me représente cela comme des milliers de balles magiques qui rebondissent toutes à leurs propres rythmes, tout en se catapultant quelquefois... D'où cette confusion extrême dont nous faisons le constat sans cesse.

L. : Exactement. C'est très juste. Tes images sont décidément appropriées. Laissons tomber le banc de poissons. J'aime ton idée de balles magiques, parce qu'elle implique l'idée d’une force initiale. Si nous n'agissons pas, les cycles de rebond vont devenir de plus en plus courts puis s'arrêter d'eux-mêmes. Par contre si nous intervenons – que ce soit pour refréner une pensée, la contester ou l'approuver – nous relançons la balle à nouveau, avec d'autant plus de force...

B.: Donc, si j'ai bien compris, ces cycles enchevêtrés, c'est ce qui forme le karma ?

L. : Oui.

B.. : Du point de vue centré sur soi, cela s'appelle la confusion. Tandis que du point de vue plus vaste, cela s'appelle le karma.

L.: Oui.

B. : Donc, les pensées qui nous agitent viennent toutes du passé, c'est un enchevêtrement d'échos inextricables que nous relançons à chaque fois que nous intervenons dans nos pensées.

L. : Oui. C'est involontaire, comme tu le disais tout à l'heure. Les pensées viennent d'un passé qui n'existent plus, selon leurs propres cycles. Lorsqu'elles sont présentes, elles n'ont pourtant pas plus de consistance qu'un écho dans le vide. Et elles finissent par disparaître nul part.

B. : Formulé comme cela, cela paraît presque effrayant !

L.: Oui, d'un certain côté, il y a de quoi avoir froid dans le dos, en effet ! Je voudrais te citer quelque chose à ce propos. C'est une phrase de Nietzsche. J'avais lu ça quand j'avais une vingtaine d'année, ça m'avait abasourdi. C'est quelque part dans « Par delà le bien et le mal ». Ah, voilà, j'ai trouvé :  Une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c'est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du « prédicat » pense. Quelque chose pense, mais ce quelque chose soit justement l'antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude immédiate » .

B. : Oui, c'est saisissant, effectivement.

L. : S'ils avaient vraiment compris la portée de cette remarque, il me semble que les épigones de la philosophie occidentale auraient eu du mal à s'en remettre !

B. : Oui, sans doute. Il me reste encore une question à te poser. Est-ce que faire l'expérience de ce dont nous venons de parler, c'est à dire assister au fonctionnement ordinaire de son esprit – à son niveau zéro - c'est cela qu'on appelle zazen ?

L. : La réponse est : non. Ce n'est absolument pas ça.

B. : Pourtant, durant zazen, on observe bien ses pensées ?

L. : Non. Zazen est au delà de l'intervention ou de la non-intervention sur les cycles de pensées. En réalité, zazen n'est pas concerné par les pensées. Bien sûr, au début, on ne voit qu'elles. Ensuite on s'aperçoit qu'elles peuvent cesser d'elles-mêmes, justement parce qu'on arrête de les observer. Puis il devient parfaitement indifférent que les pensées soient apaisées ou virulentes, qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas. C'est comme une nuée plus ou moins dense que l'on peut traverser sans encombre, parce qu'il ne s'agit plus « d'une nuée » et de « nous ». On va résolument au delà.

B. : C'est-à-dire?

L.: Justement rien. Il n'y a rien à en dire. Il faut en faire l'expérience soi-même. Apprendre à pratiquer zazen et le faire réellement, un peu tous les jours et tous les jours un petit plus. La conversation que nous avons ne sert qu'à poser des jalons qui peut-être te serviront quand tu feras l'expérience par toi-même de ce dont nous venons de parler. 

B. : C'est préventif, en quelque sorte ?

L.: Les mots sont comme une carte. On peut bien sûr parcourir une carte des yeux, sans bouger de chez soi, mais cela n'a rien à voir avec faire réellement le voyage soi-même. Cependant, si on se décide à partir, il est fortement recommandé d'avoir avec soi une carte du pays où l'on se rend, parce qu'elle peut nous servir à un moment ou à un autre du voyage. En se référant aux témoignages de personnes qui ont traversé ces contrées avant nous, nous pourrons éviter de perdre trop de temps dans des chemins de traverses ou des voies sans issues.

B. : Je comprends.

L. : Parfait. Alors, si tu comprends, on peut s'arrêter là. Pour terminer cette longue conversation, je pense qu'il est approprié de reprendre la merveilleuse formule du Genjo Koan de Maître Dogen, qui résume ainsi les étapes du chemin spirituel  : Étudier la voie du Bouddha, c'est s'étudier soi-même. S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même. S'oublier soi-même, c'est être attesté par toutes les existences. Être attesté par toutes les existences, c'est se dépouiller du corps et l'esprit, comme du corps et de l'esprit de l'autre. C'est voir disparaître toute trace d'éveil, et faire naître l'éveil sans trace.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur les pensées (2) " publié le 24 janvier 2026.  

Sur les pensées (2)

Incroyable bonne nouvelle : nos pensées n’ont aucune consistance. Les fugaces, les légères, les rêveuses comme les routinières, les obsédantes, les dégradantes ou les pénibles - toutes ces pensées familières qui semblent nous  caractériser aussi intimement que notre odeur corporelle – toutes les pensées ne sont qu’une illusion provoquée par notre croyance infondée en un « soi » qui serait notre.  

Si nos pensées n’ont plus aucune valeur, tout change. Non seulement je ne les considère plus de la même façon, mais surtout je n’agis plus d’après elles, ni d’après ce que je souhaite ou crains que les autres m’attribuent comme pensées – y compris Dieu, ce grand Autre dont l’œil unique est continuellement braqué sur moi. Je ne suis plus tributaire de mon activité mentale. Je ne suis plus personne, hors la conscience d'être au monde, nue, jaillissante et spontanée, absolument pure de tout assujettissement.

Soit, me dira-t-on, c'est joliment formulé, mais la réalité de notre esprit est toute autre... Au quotidien, les pensées ne cessent de se manifester bruyamment, de faire du tapage pour occuper la place, d'agiter des colliers de verroteries pour attirer notre attention (le désir, la colère ou l'envie sont des colifichets auxquelles il nous est presque impossible de résister). Qui ne s'est jamais surpris à ressasser une rengaine inepte, à remâcher de vieilles rancunes, à soliloquer sans fin, plutôt que de laisser enfin le silence se faire en soi ?

Il n'en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où le processus gardait une certaine mesure. Lorsque nous étions enfants, nos pensées étaient moins centrées sur nous-mêmes. Elles formaient le contre-chant spontané d'un monde dont nous étions imbus jusqu'à l'ivresse. Elle étaient des balles que nous jetait le monde et que nous saisissions au bond.

Nous n'en sommes plus là. A force de guetter une image de nous-même en nous-mêmes, nous avons multiplié à l'envi les réflexions d'un miroir dans un autre miroir. Avec le temps, ce jeu du "comme si" s'est emballé. Il a proliféré jusqu'à nous faire vivre l'enfer sur terre. Nous nous retrouvons bouclés à double tour en nous-mêmes, incarcérés dans un carcan de pensées indociles, parfois jusqu'à la folie.

A force de ressasser des futilités, de rabâcher nos idées fixes, nous avons perdu cette sensation enfantine d'être de plain-pied avec le monde. A force de tirer sur nos vieilles ficelles (et même si nous n'en sommes plus les dupes) nous laissons leurs nœuds coulants nous étrangler.

Les pensées nous échappent, et pourtant il nous semble qu'elles nous définissent (ais-je besoin de rappeler le célèbre adage cartésien : « je pense donc je suis »?). Sans « moi », pas de pensée. Sans pensées, pas de « moi ». C'est comme un postulat fondateur, un diktat auquel nous sommes instamment prier de croire - mais que peut-on fonder sur du mouvant et du vide ? Fascinés par les mouvements que notre main lui inculque, nous nous sommes fabriqués une marionnette à laquelle nous posons notre question favorite : « Qui es-tu ? ».

En accumulant toutes sortes de pensées inconsistantes, nous solidifions des lubies en autant de réalités incontestables contre lesquelles nous livrons bataille, tels des Don Quichotte montant à l'assaut de moulins à vents qu'ils prennent pour des géants. Et cependant – c'est paradoxal – nous ignorons tout du dispositif à l’œuvre dans notre propre esprit. Nous le subissons tout fait, telle une fatalité qui nous est imposée par je ne sais quelle iniquité retorse (nous postulons vaguement que les autres en sont indemnes, et qu'ils nous jugent).

Pourtant, la situation n'est pas aussi désespérée qu'elle n'y parait. L'aléatoire apparent de nos pensées n'est pas fortuit. Le dispositif générateur de flux mentaux a une raison d'être, qu'une pratique assidue d'attention sur soi-même permets de discerner. Nous avons les moyens de comprendre comment cette mécanique s'est enkystée dans notre esprit.

Au départ, presque rien : juste une irisation glissant à la surface étale de notre bouddhéité. Une vibration infime, à peine un frisson. Une pliure advenue à la surface parfaitement lisse de la conscience fondamentale. C'est comme si sa démesure suscitait en nous une panique métaphysique. C'est presque rien, mais un rien qui est à l'origine de tout. Dès qu'elle se produit, cette rétractation de l'ouvert génère une division entre entités duelles. Ce qui advient à notre conscience est transcrit en « ceci » et « cela », autant de paires d'opposés auxquelles nous octroyons des polarités nous incitant à en désirer certains et à en rejeter d'autres.

Tout est prêt alors pour que surviennent les pensées - tourbillonnantes, volatiles, incohérentes, irrépressibles. Si elles émergent de la partie consciente de notre esprit, nous croyons naïvement pouvoir nous en rendre maître. Nous nous imaginons qu'elles sont des instruments mentaux mis à notre disposition, comme la fourchette et le couteau dont nous nous servons pour déguster un bon repas, tout en restant dans les règles convenues de la bienséance. Et si, à l'inverse, les pensées surgissent de notre inconscient, nous nous en effrayons comme des razzia d'ogres affamés risquant de renverser le bel ordonnancement de notre dîner – nous cramponnant à cette table d'hôte dont nous sommes à la fois le tenancier et le convive. Mais pour qui cette table est-elle vraiment dressée ?.. Mystère...

Au regard du flux et du reflux incessant de notre activité mentale, notre aptitude humaine à l’abstraction ne sert de rien. Croire que la pensée dirigée puisse être d’une quelconque aide pour maîtriser notre esprit, c’est croire que le déferlement d’une rivière en crue puisse être résorbée grâce à notre capacité à disposer trois brindilles en un triangle parfaitement isocèle.

Pour ne pas nous retrouver submergés, nous sommes amenés à solidifier un certain nombre de cadres, à nous doter d'une idée de conscience, à instituer un observateur intérieur. Et, pour parachever l'ensemble, nous le recouvrons d'un voile d'ignorance, occultant le fait qu'il s'agit de bout en bout d'une élaboration mentale. Lorsque la pression est trop forte – c'est-à-dire, dans la plupart des circonstances de notre vie, à chaque instant – cette ignorance prend la forme d'une absence à nous-même. Un blanc saturé, dont nous revenons les yeux vides, l'esprit hagard, au moment où un trait saillant de notre environnement nous sort soudain de notre torpeur. 

Cela a lieu en permanence. A chaque seconde de notre existence, nous sommes le jouet de cette machinerie incontrôlable. A chaque grain de notre présence au monde, le processus a lieu.  

Comme tout ce qui est physiologique, les pensées sont cycliques. C’est la force propre de son cycle qui explique la prégnance d’une pensée - et non pas son contenu. Si on relance la roue des pensées, elle est repartie pour un tour. Si on la laisse tourner toute seule, elle finit par s’arrêter d’elle-même. Toute pratique un tant soit peu assidue d'une technique de méditation permet de prendre conscience de ce processus. De l'observer comme un simple phénomène, sans intervenir. La solution consiste à laisser se défaire peu à peu cet imbroglio de confusion mentale qui nous fait tant souffrir.

L'étonnant est qu'il n'y ait rien à faire. C'est une chose très difficile à réaliser. Nous voulons toujours faire quelque chose : nous guérir, nous comprendre, modifier nos états de conscience, obtenir un bien-être permanent, expérimenter quelque chose d'extraordinaire. Zazen nous offre l'opportunité de recouvrer notre état d'être fondamental -  sans rien faire. Pourvu que je renonce à être « moi » - cet être inquiet et séparé du monde - en me mettant au niveau zéro de l’être - le monde hausse de quelques degrés sa magnificence, comme une reconnaissance, un hommage à cette vacuité emphatique. Le monde manifeste sa splendeur inépuisable par pure gratuité, pour la beauté du geste.

C'est vraiment possible. Ce n'est pas une exagération hyperbolique, un vœu pieux ou un stade de réalisation réservé à quelques élu.es trié.es sur le volet. Il est vraiment possible d'adopter une telle attitude : lorsque des pensées significatives se manifestent dans notre esprit, en prendre conscience pour aussitôt les chiffonner et les jeter nonchalamment loin de soi, avec autant de facilité que s’il s’agissait de vulgaires prospectus publicitaires. Peu nous chaut alors qu’elles reviennent de manière insistante ou qu’elles disparaissent à jamais, elles ne nous gênent plus. Toute notre attention est tournée vers le moment présent.

C’est un changement sans doute imperceptible dans l’ordre des choses, mais – en ce qui me concerne -  il me comble au-delà de toute attente. Je deviens comme un simple d’esprit qui s’éveille à tout ce qu’il voit. Ou un adolescent solitaire, tournant à vélo dans une cité déserte, de nuit, émerveillé par les feux de signalisation qui ne jouent que pour lui.

Tout ce qui existe possède seulement trois caractéristiques : l'impermanence, la capacité à pâtir et l'absence d'égo. Nous ne faisons pas exception à cette règle universelle. Nous ne sommes pas différents d'un nuage, de la pâquerette ou du parfum des lilas : impermanent, affectable et sans ego.

Cette simplicité radicale constitue pour moi la graine du zen, toute petite et incroyablement dure. Je me la représente comme un caillou que l’on lancerait dans une case qui n’existe pas à la marelle, une case invisible située au-dessus du « ciel ». Une fois le caillou lancé, il ne reste plus qu’à sauter à pieds joints. Où, pour employer une image plus traditionnelle : une fois qu’on a grimpé en haut d’un mât, il faut faire un petit pas supplémentaire pour exposer son corps authentique aux dix directions.

Cela effraie bien sûr. On aimerait des garanties, un garde-fou, au moins quelqu’un pour nous tenir la main. Mais non, rien ni personne, même pas nous, ne peut nous être d’une quelconque utilité. Il n’y a plus qu’une chose à faire : sauter d’un bond dans l’inconnu, sans rien garder par devers soi.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la bonté naturelle" publié le 12 mai 2025.  

 

 

dimanche 4 janvier 2026

Sur les vœux de bonne année. 

Ce texte a été écrit entre Noël et la Saint Sylvestre, c'est-à-dire le jour dédié aux cadeaux et celui dédié aux souhaits. C'est une période de l'année assez particulière, unique même dans la succession de nos cycles calendaires. Alors que le fracas du monde est artificiellement tenu à distance, nous nous trouvons ballottés par toutes sortes de sentiments contradictoires : plaisir de se retrouver, mais aussi bouffées de tristesse injustifiée –  émulation festive nous mettant du baume aux cœurs, mais aussi exacerbant le manque de celles et ceux qui ne sont plus là – élans altruistes mitigés de replis frileux dans l'entre-soi d'un giron communautaire. Décidément, cela fait beaucoup d'émotions contrastées, en seulement sept jours !  

Comme tous les solitaires, je n'ai que peu d'occasion de me confronter à la vraie solitude – celle qui étreint le cœur de sa poigne glacée, pour employer une image excessivement mélodramatique. Le ou la solitaire trouve ses ressources vitales  en son centre de gravité, là où convergent toutes les énergies du monde – il est donc fort rare qu'il ou elle éprouve cette dévastitude de soi  (je viens d'inventer le mot) qui fait tant de ravage chez les individus dont la motivation d'être se trouve à l'extérieur d'eux-mêmes. Car la solitude, ce n'est pas le manque de présences aimantes autour de soi, mais l’aperception que les autres ne suffirons jamais à combler le gouffre intérieur de notre infinitude. Durant la « période des fêtes » (1), je la sens là qui palpite, aux détours de ce foisonnement d'interactions sociales dans lesquelles, bon an mal an, nous sommes tous et toutes imbriquées. C'est comme un rappel, une petite note criarde qui se fait distinctement entendre à travers les flonflons sirupeux des réjouissances publiques. Un forme de présent, en fait, que j'accepte volontiers, dans l'une ou autre acception du terme.

S'il faut choisir entre les cadeaux de Noël et les vœux du nouvel an, je préfère nettement les vœux. D'abord les cadeaux sont quasiment toujours des objets (et même des objets achetés), rarement des choses immatérielles. Or, les choses immatérielles sont à mes yeux les plus importantes, les plus décisives, les plus transformatrices. Ensuite le cadeau est un point final enveloppé dans du papier brillant. La chose est faite, la messe est dite, la séquence s'arrête là, du point de vue de celui qui offre. S'il y a une suite, ce sera éventuellement le bénéficiaire qui l'initiera, en nous offrant un cadeau en retour. Le cadeau est comme l'endroit où les tampons des wagons se touchent : une zone vide absorbant les chocs et facilitant l'appareillage de deux unités distinctes.

Le souhait, quant à lui, pourrait être symbolisé par deux points ouvert sur l'inconnu. Il n'est pas clos sur le présent, mais orienté vers le futur. Sa fonction n'est pas d'articuler deux unités de sens, comme n'importe quel signe de ponctuation, mais d'effectuer une liaison entre deux assonances – une liaison, c'est-à-dire ces drôles de sons qu'on dit mais qu'on n'écrit pas. Une manière de mélanger un peu de soi à l'autre, de se laisser mutuellement influencer par nos présences conjointes. Car bien sûr, les souhaits que l'on énonce nous impactent en retour, nous concernent aussi, nous transforment. Souhaiter quelque chose à quelqu'un (même le pire) dit beaucoup de soi. 

Formuler des souhaits, c'est se retrouver dans la posture d'un chien qui fouille la terre pour y déterrer un os. Des gerbes de terre jaillissent à droite et à gauche. Nous ne sommes jamais tout à fait satisfaits. Tout ce à quoi nous pensons est toujours trop spécifique ou trop général. Jusqu'à ce que l'on touche enfin à l'os (ou plutôt à la moelle de l'os, pour s'inscrire dans la tradition zen (2)) et que l'on réalise qu'il s'agit moins de leur offrir quelque chose que de leur adresser cet élan de tendresse scellant notre connivence immédiate, irréfléchie et terrifiante – autrement dit de l'amour sans filtre.

Lorsqu'on se pose la question de ce que l'on peut sincèrement souhaiter aux autres – en les choisissant les plus anonymes possibles, pour que l'ombre des souhaits qu'on leur adresse porte loin – on s'aperçoit à contrario de la pusillanimité de ceux que nous nous réservons. C'est la raison pour laquelle nos vœux sont volontiers généraux, peu ciblés sur le particulier d'un individu. Comme si, ramenés à la silhouette d'un simple quidam anonyme, nous étions les passagers clandestins de ce que nous souhaitons aux autres, tel un armateur qui voyagerait incognito sur son propre navire.

Je trouve que nous devrions nous faire moins de cadeau, mais prendre plus de soin à la formulation des vœux que nous nous adressons. La logistique consumériste conditionne étroitement nos vies, décidant de ce que nous aimons, de ce que nous mangeons, de la manière de nous distraire, même de celle de nous aimer.... L'emprise de ce vent d'achat effréné nous malaxe en permanence. Il ne nous sera pourtant d'aucune aide pour formuler des vœux, puisqu'il n'y a pas, du moins pour l'instant, de possibilité de greffer de la valeur ajoutée sur des souhaits. Réfléchir à ce que nous voudrions souhaiter aux autres nous oblige à faire face à nous-mêmes. Nous pourrions d'ailleurs le faire à plusieurs, histoire de s'entraider. J'aimerai assez animer une séance d'atelier d'écriture sur la thématique des souhaits de bonne année, où chacun.e s'efforcerait de définir les vœux qui lui paraissent essentiels, ainsi que les catégories de personnes à qui ils ou elles voudraient les offrir – avec pour mission ensuite de le faire réellement, d'aller offrir à ces personnes les souhaits formulés grâce à ce travail préliminaire d'introspection collective.

Car les souhaits que l'on adresse aux autres ne modifient pas que nous-mêmes, ils obligent également les autres à être autre chose que des autres. Ils posent la question cruciale de la différence (de nature ? d'intensité ? de primauté?) entre nous et eux. On aura d'ailleurs peut-être noté que je préfère parler des autres, et non pas de l'Autre avec un grand A, qui me paraît un tour de passe-passe bien arrangeant pour ne pas se confronter à leur éprouvante irréductibilité (comme le Soi avec un grand S, son corollaire, une solution de facilité pour édulcorer son inconsistance foncière, si je peux me permettre un tel oxymore). Et pourtant (cette fois il s'agit d'un paradoxe!), ce qui est difficultueux entre eux et nous – à proprement parler scandaleux – ce n'est pas l'opacité des obstacles qu'il nous faut surmonter pour parvenir à les envisager sur le même plan d'égalité que nous-même, mais au contraire la finesse de ce qui nous en sépare, la porosité extrême de nos membranes mitoyennes. A peine un écran de papier translucide. Un voile à ôter de ses yeux.

Le Mahayana (grand véhicule en sanskrit) est une école bouddhiste apparue au début de notre ère, mettant l'accent sur les notions conjointes de vacuité et de compassion. C'est aussi une évolution naturelle d'une personne cheminant sur la voie du Bouddha. Au départ, on cherche à tout prix à se libérer de sa propre souffrance. C'est ce que l'on appelle le Hinayana, le petit véhicule. Puis vient un temps où la perceptive s'élargit, comme lorsqu'un fleuve débouche sur la mer. Sans doute les souffrances individuelles sont-elles grandement atténuées alors, ce qui permets de se décentrer légèrement de soi, afin d'envisager la situation dans sa globalité. D'ailleurs, tout ce qui nous faisait tellement souffrir jusque là ne survient plus que sous la forme d'un réflexe, une routine, un rabâchage. On y croit plus. On voit au travers. L'élan du cœur qui nous porte vers l'ailleurs de nous-même nous apparaît alors commun à tous les êtres. Le vœu central du Mahayana consiste à renoncer à la libération individuelle, tant que tous les autres êtres vivants ne l'auront pas atteint. Autrement dit, à renoncer à l'éveil tout court, tel que nous le considérions jusqu'alors, du point de vue étroit du soi. 

Je sais que, formulé de cette manière, cela paraît énorme. Une sorte de méga vœu de bonne année, qu'aucun.e d'entre nous serait à même de formuler avec sincérité. Lorsque j'ai découvert ces enseignements, au temps de ma jeunesse enthousiaste, j'étais estomaqué par leur radicalité. Une image m'est venue à l'esprit : je me suis dit que, dans la maison du Grand Véhicule – 1. j'étais toujours assis à la même table qu'avant – 2. que sur cette table se trouvaient disposés les mêmes objets qu'avant –  3. qu'en revanche c'était la table qui avait pivoté d'une demi-tour, de manière à ce qui se trouvait jusqu'alors devant moi se trouve désormais devant la personne qui me faisait face, et inversement. J'eus alors l'intuition, confortée ensuite par des années de pratique de zazen, que le cœur du Mahayana réside dans ce changement de perspective, et non pas dans l'idée de renoncer à ce qui nous est propre.

Pour compléter ce propos, on me permettra peut-être une dernière anecdote. Elle concerne ma mère, qui est une de ces personnes dont l'absence se fait cruellement sentir en cette période de fêtes, comme je l'évoquais précédemment. J'étais enfant. Nous nous trouvions sur la plage d'un club nautique que mes parents fréquentaient l'été. Une dame est venue lui parler. Elle lui a expliqué que sa vie avait radicalement changé depuis l'année précédente. Elle et son mari s'étaient converti au bouddhisme. Ils rejetaient désormais tout attachement au monde matériel. Ils avaient entrepris de se séparer de tous leurs objets de prestige – et la dame de lister, avec l'enthousiasme des prosélytes, tout ce à quoi ils avaient renoncé (apparemment, cela n'incluait par la cotisation annuelle à cette plage privée). Après que notre interlocutrice nous ait quitté pour aller haranguer d'autres personnes, ma mère, avec son sens de la formule qui la caractérisait, a laissé tombé ce commentaire : « Pour quelqu'un qui prétends avoir renoncé aux biens matériels, je trouve qu'elle en parle beaucoup, non ? »

Tout était dit. Un renoncement sans abandon ne fait que fortifier l'attachement. A l'inverse, on peut jouir de quelque chose, tout en étant complètement détaché. C'est l'attachement qui est la cause de la souffrance, pas la chose en soi. Il ne suffit pas de faire tabula rasa des biens et des faveurs que la vie nous a octroyé. Le renoncement qui n'est pas un abandon complet de la notion de soi et de l'autre, ne fera que solidifier encore un peu plus la tendance que nous avons d'utiliser des choses extérieures pour renforcer l'illusion de notre propre existence.

S'échanger des vœux, c'est faire tourner la table. Cela nous ouvre l'opportunité d'une énorme liberté. Ce qui motive ce changement de perspective, c'est la certitude, férocement implantée en nous-mêmes, que la partition du monde, en « moi » d'un coté et tout ce qui n'est pas moi de l'autre, est la source de tous nos maux. Une voix d'enfant suffirait à dénoncer cette illusion d'optique, pourvu que nous lui laissions assez de latitude pour qu'elle puisse s'étonner que notre Roi intérieur soit nu, alors que nous faisons semblant de le voir revêtu de somptueux habits invisibles.

Car ce qui fait tourner la table, c'est un élan d'amour. En s'élançant vers l'autre, nous renversons le bel ordonnancement de ce monde agencé pour notre bon plaisir. Et, presque par inadvertance, nous lui offrons alors la généreuse portion de bien que nous nous étions octroyée. C'est spontané. Il n'y a rien à forcer. L'élan est premier, le reste vient ensuite. Si je devais à mon tour formuler un vœu pour l'année qui vient, ce serait celui-ci : laissez survenir dans vos cœurs l'élan irrépressible qui enverra valdinguer toutes les tables derrière lesquelles nous nous faisons tant souffrir.

(1) : On dit aussi « la trêve des confiseurs », non pas parce que les fabricants de bonbons prennent un repos bien mérité autour de la cheminée, après avoir beaucoup travaillé, comme je le croyais enfant, mais parce que les débats parlementaires accompagnant la création de la IIIième république (à la fin du XIXième siècle) étaient si virulents qu'on jugea bon de faire une pause entre Noël et le jour de l'An, afin de ne pas nuire aux chiffres d'affaire des commerces parisiens – comme quoi l'emprise du consumérisme sur nos vies ne date pas d'hier ! (source BNF).

(2) : C'est une allusion au dialogue entre Bodhidharma et son disciple Eka. Boddhidharma demanda à ses disciples quel était leur niveau de compréhension de la voie du Bouddha. Trois d'entre eux exposèrent des vérités qui satisfirent Boddhidharma, qui leur rétorqua successivement : « tu as atteint ma peau », « tu as atteint ma chair » et « tu as atteint mes os ». Le quatrième, Eka, ne dit rien et s'inclina. Boddhidharma reconnut alors leur identité absolue. Il lui dit : « Tu as atteint la moelle de mes os ».

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la spirale" publié le 08 juillet 2023.  

 

vendredi 2 janvier 2026

Sur le monde matériel.

C'est le reflux. Noël est passé, le jour de l'an sera bientôt oublié, les montagnes d'aliments et les piles de bouteilles ont toutes été vendues, on décroche les guirlandes et balaie les serpentins. Les services de marketing nous préparent déjà de nouvelles opportunités de dépense, qu'elles se nomment « soldes », « semaine du blanc » ou « janvier en fête ! »... Il faut souvent changer le décor pour ne pas tarir l'enthousiasme du consommateur à dépenser son argent. Les galeries commerciales sont temporairement désertes, mais notre économie de marché polymorphe sait faire preuve d'inventivité pour que les affaires ne s'arrêtent jamais - ainsi va notre monde.

Des millions de smartphone, de tablettes et d'écrans plats, de robots et de poupées qui parlent ont trouvés acquéreurs, avant de partir à la poubelle, remplacés par des modèles plus récents. Des tonnes de friandises, de chocolats, de foie gras et de chapon fins, d’huîtres de homards et de crustacés ont été avalés, digérés et éliminés. Des litres de parfums aspergés sur les peaux, des hectolitres de boissons alcoolisés absorbées et filtrées par nos organes en surchauffe.  Des millions d'euros ont changés de mains, dans la surexcitation, l'euphorie et l'angoisse d'une voracité collective... En quelques semaines, de la plus petite épicerie de campagne jusqu'aux grandes surfaces des mégalopoles, sans oublier bien sûr les moteurs de recherche de nos écrans chéris, des millions de microcosmes mercantiles se sont mis en place afin d'exploiter au maximum toutes les possibilités de cette fête de l'argent qu'est devenu Noël.

Que toutes nos attentes, même les plus profondes, que tous nos moments, même les plus anodins, que toutes nos émotions, même les plus fugaces, soient mises en coupe réglée pour générer du profit me désole et m'afflige, certes, mais je ne renie pas pour autant les choses telles qu'elles sont, diverses et colorées, support de toutes sortes de sensations et d'émotion - ni la joie de partager, d'échanger et d'offrir. Je ne confonds pas dans une même dépréciation société de consommation et vie matérielle. J'aime le monde d'une manière trop viscérale pour chercher à me réfugier dans un ailleurs dématérialisé, une terre pure, la panacée d'un nirvana idéel, indemne de toutes contingences matérielles.

Le monde matériel est revigorant, primordial, instaurateur - mais il ne peut être pris comme une fin en soi, sous peine d'entropie létale. Il a besoin de sa forme complémentaire et antinomique pour ne pas stagner. Pour employer le langage de la pensée traditionnelle chinoise, je dirais que la circulation est bloquée entre l'aspect matériel de notre monde et sa dimension spirituelle – l’énergie d’être en vie, la puissance de l’esprit, la connexion au cœur, l’irrésistible attraction spirituelle. Le yin de nos sociétés s'est engorgé, concrétisé et enkysté dans une voie de garage, un système en vase clos.

Notre monde est à ce point matérialiste qu'il faudrait inventer un nouveau terme pour le qualifier – un terme qui n'aurait même plus d'antonyme qui puisse l'équilibrer. En à peine un siècle, nous sommes passés de la dépréciation de tout ce qui n'est pas pensée rationnelle à la haine de la pensée tout court, avilie en autant d'opinions criardes s'empoignant sur les réseaux sociaux (on appelle cela la liberté d'expression). Les objets d'art contemporains ont été rabaissés à des ersatz « faciles à comprendre », sur le modèle des sachets alimentaires « faciles à ouvrir ». Il s'agit d'assortir les œuvres produites au niveau de compréhension de celles et ceux qui ont les moyens de se les offrir - telle est la loi du marché de l'art. Quant à la culture, elle est partie à vau-l'eau de l'industrie du divertissement. Il y a peu, j'ai découvert le slogan d'un bouquet de chaînes numériques, slogan dont le cynisme m'a laissé sans voix : « Ne laissez pas votre imagination à n'importe qui ! ». Notre « imagination », ces images industrielles faites pour être absorbées en continu, comme un antalgique sous perfusion, en contrepartie d'une redevance mensuelle directement prélevée sur notre compte en banque ?

Cela ne circule pas. Le monde matériel, refermé sur lui-même, s'étiole et s'éteint. Comme le formule le poète argentin Roberto Juarroz : « Rien ne peut ne pas aller au-delà de soi-même. Ce qui ne se transcende pas et se réduit uniquement à soi, est destiné à périr » (1). Le domaine spirituel n'est pas indemne de cette réification du monde. C'est ce que Chogyam Trungpa (un maître du bouddhisme tibétain du vingtième siècle) a nommé le «  matérialisme spirituel » : accumuler toujours plus de nouvelles techniques de méditation ou de développement personnel, comme d’autres les sorbetières ou les ceintures à électrodes dont on prétend qu'elles sont efficaces pour faire fondre la graisse alourdissant notre tour de taille. Puisque nous semblons vouloir acquérir de la sagesse et du bien-être, on nous en offre du tout-fait, livré sur commande, payable en plusieurs fois.

Peu importe que les déceptions successives qui ne manqueront pas de s'accumuler ne fassent que renforcer nos souffrances morales. C'est même tant mieux. Il faut que nous soyons maintenus insatisfaits pour continuer à acheter du tantrisme du rire, du yoga de la voie du chocolat, de la lévitation goût peyotl et autres billevesées mystiques. C'est pour le coup que nous soyons heureux que nous n'achèterions plus rien – n'ayant plus aucune souffrance à convertir en possession. Heureux ? Voir... Le bonheur n'est-il pas justement l'image subliminale présente sur les étiquettes de tous les objets convoités ? Et si cette image d'un bonheur rose, joufflu et triomphant n'était justement qu'un leurre destiné à nous faire prendre le chemin des supermarchés de la spiritualité, un mirage entretenu à dessein pour nous faire acheter du rêve ? 

Plutôt qu'idéaliser un état de félicité intégrale (que nous situons volontiers dans le passé ou dans le futur, ne parvenant pas à le conjuguer au présent) nous devrions plutôt nous intéresser à ce qui déclenche cette frénésie accumulatrice : le manque. Voilà quelque chose de concret que nous pouvons ressentir en nous, sans avoir besoin de se laisser persuader qu'il nous faut acquérir quoi que ce soit pour se l'approprier. Le manque est intransitif, entier et immédiat. Lorsqu'il est là, c'est comme si nous avions mis les doigts dans la prise (2). Le manque n'est pas affectée par la présence ou l'absence, c'est-à-dire qu'il échappe à la terrible mâchoire broyant le monde en une bouillie inepte destinée à l'usage exclusif de notre soi : la peur et l'espoir. Peur de perdre, désir de posséder.

Le manque ne se laissera jamais circonscrire en quelques formes que soient. Le manque n'est pas tributaire des données. Le manque précède toujours son objet. Une chose peut être présente et cependant nous manquer – c'est souvent le cas avec les personnes que l'on aime d'une manière irraisonnable – c'est-à-dire celles que l'on aime tout court, parce qu'il ne semble pas que l'amour sache être raisonnable. Qui d'entre nous n'a pas ressenti cet étrange tourment : nos êtres chers sont là, avec nous, à portée de cœur, ils sont là et pourtant ils nous manquent cruellement, comme s'ils étaient absents ?

Le manque de quelque chose ou de quelqu'un peut nous hanter jusqu'à nous faire tourner la tête, nous pousser à sortir hors de notre nid, nous transformer. Le manque est irraisonnable, insaisissable et incurable. Il creuse un trou dans la chair tendre de nos affects. C'est un vide qui ulcère les matières qui lui servent de support. Car au fond la chose qui nous manque n'est qu'un prétexte, un objet transitoire que nous plaçons entre nous et le manque, dans l'espoir, sinon de le combler, au moins d'en atténuer les effets corrosifs.

Peu importe les propriétés de l'objet avec lequel nous tentons de juguler ce vide. Le manque a tôt fait d'en sucer le suc. L'objet convoité semble progressivement se vider de sa substance. Il se teinte peu à peu d'une indescriptible lumière ambrée, magnifique et poignante, une saudade qui imprègne même nos motifs de joie les plus profonds. C'est le manque qui commence à se faire jour à travers nos formes de prédilection. Bientôt ces formes se disloquent et cèdent. C'est la déroute. Il faut se trouver vite fait d'autres objets de substitution, si l'on ne veut pas être exposé à sa terrible radiation !

Croire qu'il nous manque quelque chose, quand nous souffrons du manque, c'est interpréter d'une manière dualiste ce qui n'a rien à voir avec la dualité. Dans le manque, c'est la nostalgie de l'éveil qui est à l’œuvre en nous. Ce paradoxe est à la source de l'illusion du soi. Nous possédons de plein droit l'éveil, abouti, parfait et insurpassable, nous y avons en permanence accès et pourtant il nous manque comme s'il était hors de notre portée, à l'extérieur de nous-mêmes, cachés dans d'inaccessibles sphères que nous désirons ardemment atteindre, tout en craignant qu'elles nous soient à jamais interdites.

Tout en découle : le chaos des pensées, le karma des actes qui se reproduisent, dans nos vies comme dans l'entrelacs des relations inter-individuelles et inter-générationnelles, le refoulement des choses qui nous semblent mauvaises et la sublimation des bonnes, le ressassement des schémas répétitifs, les efforts désespérés que nous déployons pour nous indemniser du monde, toutes les activités que nous inventons afin qu'elles nous plongent dans un tourbillon apaisant - la recherche effrénée de la consolation, de l'abrutissement et de l'oubli, tous ces phénomènes de partition entre « moi » et « le monde », toutes ces métamorphoses de la peur et de l'espoir sont des ondes de choc que l'appel de l'éveil génère en nous.

(1) : Roberto Juarroz / fragments verticaux / José Corti 1994.

(2) "Où se trouve ce qui manque ? Peut-être seulement ici, ou cela manque." Ibid.  

En écho à ce texte, on peut lire "Sur les visions fugitives" publié le 15 janvier 2023.  

dimanche 21 décembre 2025

Sur les abysses

Selon la tradition chinoise, l'organe humain correspondant à l'hiver, c'est le rein. Pour sentir sa pulsation, il faut chercher un point palpitant situé à côté de l'os de la cheville interne. Lorsqu'on a trouvé le bon endroit, ce que l'on sent battre sous son doigt, c'est le pouls du rein. Une image traditionnelle le décrit ainsi : une main s'enfonce dans un eau sombre et mouvante pour tâter un petit caillou tout au fond.

Je trouve cette image merveilleuse. Elle a pour moi le goût caractéristique de l'hiver. Elle me fait penser au picotement de l'air glacé sur le pourtour et à l'intérieur des narines, aux yeux larmoyant qui s'écarquillent dans la bise, à l'odeur fade et au goût salée d'une mer orgueilleuse dont les embruns nous violentent le visage, quand le vent froid fait fi de nos vêtements molletonnés pour s'insinuer sous nos peaux jusqu'à la moelle de nos os.

Comme le petit caillou au fond de l'eau, au plus profond de l'hiver gisent les forces telluriques recelées par le roc, latentes et verrouillées à double tour. Notre essence vitale se trouve en dépôt dans le secret des reins. C'est notre réserve essentielle – le trésor que l'on ne doit pas dilapider, sous peine de dépérir.

Dans le système analogique de la culture traditionnelle chinoise, tout ce qui est lent, puissant et sous-jacent dépend des reins : la force de la moelle et des os, la croissance des cheveux, celles des dents, les eaux profondes qui humidifient nos organes et nos tissus, les soubassement de notre énergie sexuelle, les sons graves qui font vibrer les oreilles (y compris les acouphènes, lorsque les reins faiblissent), ou bien ce « Han ! » qui nous échappe lorsqu'un effort violent sollicite toutes nos forces. Les livres anciens stipulent que cette énergie vitale doit être toujours maintenue séquestrée, parce qu'elle recèle le feu le plus profond, celui du magma initial, toujours en fusion sous les océans dont la masse obscure et glacée nous est incommensurable.

On peut également appeler cela « les abysses ». Si l'on respire l'hiver par tous ses pores, par toutes ses fibres, si l'on se met à son écoute, pas d'une oreille distraite, mais en s'abandonnant corps et âme, c'est sous cette forme qu'il vient à notre rencontre - immense et invisible.

Ainsi, en ce moment, j’aime la lenteur, les croissances lentes et robustes, la force de concentration des roches. Je voudrais pouvoir goûter toutes les transformations du monde, les plus lentes comme les plus rapides. Je voudrais pouvoir écouter comment le froid pénètre jusqu’au cœur du bois. Je voudrais pourvoir sentir comment la pluie imbibe l'épaisseur des écorces. Je voudrais pouvoir palpiter au rythme d’une dernière feuille sèche qui virevolte, accrochée aux branches d'un arbre nu.

Quelquefois, en faisant ainsi corps avec le bloc de l'hiver, je peux desceller des parfums étonnants de délicatesse,  comme une nostalgie anticipée – une touche de cannelle, un lit d'agrumes et, en guise de note de tête, une pointe tintinnabulante de muguet. Ces effluves intempestifs d'une saison qui n'est plus me font frémir le cœur. Elles sont comme un rappel de la fugacité de l'existence. 

Combien m'en sera-t-il compté encore, de ces merveilleux été que l'on vit ici, initiés par le fauteuil en osier tiré de plus en plus fréquemment sur le perron de la maison exposé au soleil matinal, puis s'épanouissant dans une floraison de fêtes dans les jardins, de festivals, de concerts, de meeting, de rencontres fortuites, au grès des migrations saisonnières de tous ces jeunes gens qui envahissent le plateau à la belle saison, plein d'illusion sur leurs propres rêves, entassés dans des engins de fortune dont on se demande comment ils ont pu tenir jusqu'ici ?

Combien m'en sera-t-il encore donné, de ces baignades nocturnes en solitaire dans l'eau sombre du lac, de ces soirées passées dans le hamac, à absorber la nuit par tous mes pores, de ces promenades matinales pour aller assister au lever du soleil dans le vallon, si précoce que la lune, surprise, est encore haute dans le ciel déjà clair ? Combien d'après-midi passés à la crique, avec pour seul vêtement les mailles irisées de l'eau miroitante, répandant sur le sable des chairs éreintées de soleil ? Combien de courses à vélo, sillonnant les petites routes irriguant le pays comme un réseau de veines sinueuses un cœur battant ? Combien de fois encore pourrai-je participer aux marchés d'été de mon village, où l'on s'attarde volontiers jusqu'à la nuit, pour le plaisir d'être ensemble, apportant chacun.e notre petite pierre sur les tumulus éphémères marquant la croisée de nos chemins ?   

Mais les cycles sont là qui nous brassent. Nous voudrions les anticiper d’après nos prévisions malhabiles, alors qu’ils ont leur propre cohérence qui nous dépasse. Un changement chasse l’autre, les saisons reviennent ou s’achèvent, à grands renforts de jours, de nuits, d’un fatras prodigieux de météores, de phases lunaires ou de courants marins. Des choses tombent des plis de ces déploiements magistraux, d’autres naissent au sein de leur giron. Les cycles sont hospitaliers mais indifférents. Peu leur chaut de savoir ce que nous gagnons ou nous perdons à leurs modifications perpétuelles

En écho à ce texte, on peut lire "Sur les sensations de l'hiver" publié le 28 janvier 2023 

 

Sur un manteau qui n'est pas le mien. J'ai découvert un manteau qui n'était pas le mien, suspendu à la patère à côté de la por...