Sur l'enfant intérieur
Je ne suis pas amateur de souvenirs. J'en ai, bien sûr, comme tout un
chacun. Quand des réminiscences de mon passé viennent me visiter, je leur fais
un petit coucou ému – mais sans perdre mon cap pour autant. Je reste focalisé
sur ce qui fait le sel de ma vie : le moment présent.
Lorsque nous évoluons dans les parages des eaux fréquentées autrefois, des bribes du passé remontent à la surface, dans les turbulences de notre sillage : c'est inévitable. Ces réminiscences involontaires nous procurent une ration de plaisir, quelque soit l'amertume ou la douceur des sensations qui nous reviennent – il semble même que les souvenirs les plus traumatiques soient paradoxalement ceux qui nous fournissent la jouissance la plus intense. Notre esprit étant avide de sensations fortes, il est tentant de réitérer le processus. Il suffit pour cela de convoquer volontairement les ombres furtives qui nous ont émus, de les nourrir, de les enjoliver au besoin, de les recomposer en séquences cohérentes. Les échos du passé sont mis en culture. On se met à fabriquer des souvenirs.
Les souvenirs ne sont pas des données brute offertes à notre conscience. Nous les extrayons de leur milieu naturel, comme s'il s'agissait d'une ressource à exploiter. Nous tentons de leur assigner une utilité dans notre économie psychique. Nous cherchons à domestiquer les traces de notre mémoire pour les ensacher dans des catégories dûment répertoriées dont nous pourrions nous servir à discrétion, lorsqu'une baisse de régime ou le contre-coup des aléas de la vie nous suggèrent le besoin de nous faire une petit shoot de passé.
Cela s'apparente à de la manipulation mentale. La réitération de ces fringales psychopompes finissent par altérer gravement le pays d'où viennent les souvenirs, l'alma mater dont ils sont originaires et vers lesquels ils migrent éternellement, tels des nuages glissant sans fin au firmament de notre ciel intérieur. Cette zone mystérieuse et obscure de nous-même n'a pas vraiment de nom ; on pourrait l'appeler « mémoire » (mais une mémoire qui serait essentiellement oublieuse), ou bien « passé » (mais un passé qui serait toujours présent). Pour ma part, je préfère dire : « enfance ».
Non seulement les souvenirs sont distinct de notre passé – c'est la raison pour laquelle ils finissent toujours pas nous décevoir – mais surtout le recours compulsif à ces fac-similés ponctionne la réserve de passé enfouie en nous, l'altère, l'épuise et, finalement, la terrasse. Il n'y a alors plus de recours. Le passé est indispensable à notre survie. Un être sans passé est un être mort.
Il faut le dire avec force : les souvenirs ne sont pas notre passé. Entre un souvenir et le passé réel, il y a autant d'écart qu'entre cet objet manufacturé, souvent atrocement laid, intitulé « Souvenir de Plougastel » et la présence agissante de Plougastel dans notre vie, l'empreinte que ce lieu a laissé dans notre chair de mémoire, la nuance particulière qu'il a apporté à la palette affective avec laquelle nous colorons le monde – bref, tous les aspects émotifs constituant le grain de sa présence, la spécificité de son « être-là ».
On prétends que le passé est mort. C'est faux. Le passé est immensément
vivant en nous (voyez là-dessus les pages merveilleuses que Proust nous a
laissé). S'il finit par mourir, c'est de notre fait. Car il meurt asphyxié sous
les monceaux de souvenirs que nous fabriquons artificiellement à
partir de sa matière vivante. Des souvenirs mille fois revécus, recomposés,
arrangés comme on retouche une photo forcément trompeuse, au regard de la
« vraie vie » dont elle est issue.
Du point de vue absolu – celui de la voie du zen – toutes solutions concernant notre esprit est erronée, mais les pires d'entre elles sont certainement celles qui propagent le mal qu'elles prétendent guérir. Ainsi sommes-nous persuadés que, si nous n'activions pas notre fabrique à souvenirs, nous n'aurions plus de « moi » auquel nous raccrocher et que, donc, nous ne serions plus personne. Nous sommes fermement convaincus que, sans les souvenirs – et plus généralement sans un flot continu de pensées – nous n'aurions aucune chance d'obtenir ce qui constitue le Saint Graal de toute coercition sociale : une « personnalité ».
En réalité, c'est l'inverse qui se produit. Le passé n'étant pas libre de se déposer en nous, de s'insuffler dans toutes nos fibres, de participer à notre manière unique de nous accorder au monde, nous nous restreignons à n'être que des clones de nous-mêmes, de pâles copies se dupliquant à l'infini dans la routine d'une vie en roue libre.
Il s'agit là d'un syndrome spécifique à notre monde occidental. Nous ne voulons être qu'unité individuelle. Ce n'est pas un hasard si la première image qui m'est venue à l'esprit, lorsqu'il s'est agit de décrire la fabrication des souvenirs, est celle de l'exploitation des ressources dites « naturelles » (il vaudrait mieux dire « communes »). Le système capitaliste à outrance dont nous subissons les conséquences mortifères dans nos vies (ne serait-ce que par l'altération de l'air que nous respirons et de l'eau que nous buvons) est une exacerbation délirante de cet individualisme. Malheureusement, le dénoncer ne sert de rien pour changer le cours des choses : on dirait bien qu'il nous faudra boire ce calice-là jusqu'à la lie.
Il me semble que dans des cultures exogènes à la notre, c'est différent. Je l'ai constaté en Inde, ou récemment à Madagascar. C'est également encore très vivace dans les pays asiatiques : le passé, c'est le domaine des ancêtres. Et les ancêtres n'ont pas disparus. Ils sont là, au quotidien, mêlés à la vie des vivants. En tant qu'occidentaux, nous pourrions nous sentir oppressés à l'idée de partager notre espace vital avec tous ces fantômes – mais on peut également adopter un point de vue différent et considérer qu'alors nous ne possédons pas notre passé en propre, mais qu'il fait plutôt partie d'un bien commun qui permet à chaque personne individuelle de jouir de sa vie présente.
Le passé n'est pas derrière nous : il est toujours devant. Les souvenirs, eux, veulent toujours nous faire revenir en arrière. Ils ne sont pas le passé. Ils font semblant d'être le passé. Ils se sont vêtus avec les oripeaux de notre passé, ils s'essaient (mais avec quelle maladresse !) à employer les expressions de notre passé, ils font semblant de revivre les émotions de notre passé, mais ce ne sont-là que des pis-aller que notre esprit dispose sur notre passage, dans les recoins de notre esprit les plus fréquentés par nos pensées, à l'instar de ces publicités embusquées dans les marges de nos écrans nous incitant à cliquer sur des images spécialement conçues à notre intention par des algorithmes impavibles.
Comme tous les événement mentaux, les souvenirs n'ont pas d'autres forces que celles que nous leur octroyons. Un souvenir que l'on ne sollicitera pas volontairement finira par se résorber de lui-même dans la masse indistincte d'où il est issu – pourvu que nous ne lui tournions pas autour, tels des charognards avides du vif qu'ils peuvent encore y trouver.
Pourvu qu'on le laisse se reposer en nous, sans le manipuler pour lui faire prendre la forme de ce que nous aurions aimé être, peu à peu le passé se dépose. Il nous sustente. Il forme ce « nous » qui nous manque tant. Sa « substantifique moelle », pour reprendre une expression de Rabelais, comble les cavités de nos os de sa manne nourricière. Il amende le familier de nos faits et gestes. Il génère des liens de connivence entre nos îlots individuels. Sa texture agglomérante nous permet d'agréger du nouveau. Il se peut même que le passé ressurgisse d'un bloc dans nos vies (non pas le souvenir des choses passées, mais le vécu réel, intégral et inaltéré) – tel un éclair zébrant soudain un ciel serein.
Ces épiphanies intimes constituent le ferment de la Recherche du temps perdu de Proust. On connaît la fameuse madeleine de la tante Léonie, mais il y a beaucoup d'autres occurrences, dispersées au fil des pages de cette œuvre monumentale, questionnant inlassablement le narrateur sur la profondeur de sa présence au monde : les buissons d'aubépines des chemins de Combray, le petit pan de mur jaune de Swann, les clochers de Martinville, les arbres d'Hudimesnil - précisons, pour les non-proustiens, qu'il s'agit de trois silhouettes d'arbres que le narrateur aperçoit, alors qu'il est en voiture, absorbé dans une conversation mondaine, et dont il pressent qu'ils cherchent à lui délivrer un message qu'il ne parvient pas à déchiffrer. Les arbres lui assènent alors cette terrible sommation : « ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne le sauras jamais ».
Le passé véritable – et non pas les souvenirs du passé – forme la matière de la création artistique. Là encore, le passé dont il s'agit n'est pas « notre » passé, mais la somme des interactions vivantes qui nous constituent. L'art est fait de traces et de fulgurations. Le terreau de la création artistique, c'est la splendeur du présent illuminant (on pourrait même dire radiographiant) l'épaisseur du passé – ce qui vient juste d'apparaître révélant ce qui n'est déjà plus.
Tous leurs sens en éveil, les artistes captent le pouls des choses et des êtres parmi lesquels nous coévoluons. Leurs extrémités sensitives touchent aux fibres de la trame dans laquelle nous sommes viscéralement insérés. La source de leur inspiration n'est pas à chercher dans les hauteurs éthérées, mais dans le concret : la pulsation de la terre. Le passé des mots fermentent dans leurs bouches et fleurissent, irrigués par l'alacrité de leurs salives vivifiantes.
Je repense à une remarque d'Alice Schmidt, l'épouse de l'écrivain Arno
Schmidt, s'émerveillant de l'habileté avec laquelle son mari à fait surgir l'univers
complexe et foisonnant de « Paysage lacustre avec Pocahontas » à partir de
quelques détails insignifiants glanés lors d'un séjour qu'ils avaient effectués ensemble sur les rives du lac Dümmer. « Quel grand poète quand même
qu'Arno ! » s'exclame-t-elle dans son journal (1). Pour ma part, j'y
vois moins une prouesse littéraire qu'une aubaine à saisir : l'auteur pouvait
accéder à la mémoire vive du passé sans être embarrassé de trop de souvenirs
personnels. L'individu Schmidt attendit d'être revenu à la maison pour se
mettre à l'ouvrage, mais l'écrivain Schmidt, lui, n'avait pas quitté les rives
du Dümmersee. Il était resté immergé dans la présence de lac. C'est cette
présence qui, d'elle-même (et à force de travail bien sûr), s'est transformée
en œuvre d'art, comme une plante étrange dont ne sait rien et qu'on regarde
pousser avec curiosité, jusqu'à ce que sa fleur inconnue s'épanouisse au grand
jour.
Contrairement à l'opinion courante, les livres ne sont pas faits d'une compilation de souvenirs transcendés par un savoir-faire artistique. Les artistes ne sont peu nostalgiques – les écrivains moins que les autres. S'ils le deviennent, c'est signe d'une altération de leur fécondité. Lorsqu'un auteur se met à compiler ses souvenirs d'enfance, c'est que le lien vivant avec celle-ci a été perdu. Le voilà réduit à s'auto-administrer un placebo sentimental en feuilletant sur propre album photo. Triste pis-aller...
On connaît le mythe d'Orphée descendant aux enfers pour ramener à la vie sa jeune épouse Eurydice. Grâce à sa sensibilité artistique hors du commun, Orphée avait accès à des territoires de l'esprit que la plupart d'entre nous ignore. Son chant éperdu était parvenu à amadouer les gardiens de la mort : ils l'ont autorisé à ramener Eurydice dans le monde des vivants, à la condition express que, sur le chemin du retour, il ne se retourne pas pour lui parler. Las ! Orphée s'est retourné – c'est-à-dire qu'il a fait d'elle un souvenir – et aussitôt Eurydice est morte – définitivement cette fois.
Nous ne procédons pas différemment. En voulant de toute force nous forger volontairement des souvenirs individuels, nous laissons filer la proie pour l'ombre. Le passé n'est pas un objet extérieur à nous-mêmes, que nous pourrions évoquer grâce à des petites capsules de nostalgie personnelle composées à l'image de ce qui n'est plus – il est à l'intérieur de nous, actif (quoique impalpable) dans l'effervescence de notre présent, là où se fabrique notre bel aujourd'hui, dans l'immédiateté de l'instant.
Il n'est pas anodin de noter que les souvenirs volontaires sont visuels – puisqu'ils procèdent d'images mentales – tandis que la résurgence du passé vivant est plutôt suscitée par les sens les mieux archaïques de notre espèce, à savoir le goût, l'odorat et l'ouïe. Qui n'a pas été replongé dans son enfance en respirant une bouffée de l'odeur de la maison d'autrefois ? Qui n'a pas vu ressurgir, tel un génie d'une bouteille, une émanation de sa vie d'avant, réveillée de son long sommeil par une saveur banale dont le goût lui est pourtant inimitable ? Qui n'a pas été bouleversé en entendant dans la foule une toux identique à celle d'un être aimé depuis longtemps disparu ?
Ces retrouvailles sont d'une évidence imparable.
Nous ne sommes plus dans « l'imagerie mentale » des souvenirs
fabriqués, mais dans le corps. Ces moments d’effervescence sensorielle nous montrent le chemin, tels des petits cailloux semés dans le
fouillis mouvementé de notre « vie comme elle va ». Ce sont des
petits cailloux mouvants, qui ne se laissent pas circonvenir dans une
disposition psychique préétablie, un dispositif récurrent ou un schéma mental
référencé. Ils sont comme des dos de dauphins sur lequel nous ricochons sur la
pointe des pieds – le moindre arrêt, le moindre retour sur soi nous ferait
aussitôt dégringoler la pente fatale menant tout droit aux Enfers...
Bien sûr on ne pas retenir la capacité des sens à faire ressurgir le passé. On ne peut ni le susciter, ni l'anticiper, ni même en être pleinement conscient. Bien sûr nous sommes toujours dans l'après, comme les mortels de la Grèce antique comprenant après-coup qu'ils venaient de parler à des Dieux déguisés en humains en voyant briller dans l'herbe l'empreinte de leurs pas... Nous ne sommes pas maîtres de la résurgence de ces fragments de passé qui nous visitent quelquefois, de l'autre côté brûlé du très pur, comme l'écrit magistralement le poète Salah Stétié (2). Cependant, nous aurions tort de croire que le passé nous échappe parce qu'il se trouve ailleurs qu'en nous-même.
Si ces moments fugaces nous paraissent si extraordinairement vivants, c'est qu'ils déchirent dramatiquement le voile de confusion dans laquelle nous évoluons. Il ne s'agit pas de petites pierre d'éveil dont un Dieu farceur nous bombarderait au moment le plus inopportun ; il ne sert de rien de battre la campagne en s'efforçant de ramasser le plus grand nombre possible de ces pépites, comme si l'aubaine d'un tel trésor nous était inespérée. Cette richesse ne nous appartient pas : nous sommes elle.
Le sésame pour recouvrer notre propre trésor tient en deux syllabes : sentir. Pour cela, il faut s'accorder au diapason sensoriel du monde phénoménal, fait de petites choses, de détails infimes, d'un fatras de bris et de brindilles blottis dans cet « inframince » cher à Marcel Duchamp.
Il nous faut redécouvrir notre capacité à sentir : sentir la texture de l'air que nous respirons (et non pas l'idée que nous en avons), sentir la pression artérielle derrière nos yeux, sentir le frôlement des entités vivantes qui nous cernent et, littéralement, nous submergent, sentir l'énergie frétiller au bout de nos doigts, sentir la voracité d'un chant d'oiseau s'imprimer au plus profond des lobes de notre cerveau.
Tout cela nous est donné, en surplus de notre existence (quelle que soit notre valeur individuelle, notre degré de « réalisation » sur l'échelle du développement spirituel) : il s'agit simplement d'accepter de se laisser envahir, d'ouvrir les vannes des digues maintenant artificiellement nos terres hors de portée de l'océan primordial.
Pourtant, presque à chaque instant, nous refusons, non pas de sentir, ce qui serait impossible, mais d’accepter de sentir. Notre premier réflexe est de solidifier ce qui apparaît pour tenter de se l'approprier (écrire un texte merveilleux à partir de cette expérience, établir des parallèles avec ce que nous gardons en mémoire, justifier de notre existence inadéquate, combler nos manques) ou bien, plus fondamentalement, parce que nous refusons d'interrompre le ruban continu de pensées que nous entretenons secrètement en nous-mêmes, pour ne pas avoir à faire face à qui nous sommes réellement.
Voilà la vérité du monde tel qu'il est – voilà ce que nous avons tellement peur de découvrir. Les petits cailloux mouvants de notre chemin d'expérience sont des lucioles nous invitant à nous enflammer de présence. Leurs lumières s'allument partout autour de nous, mais nous, plutôt que de nous émerveiller de ce miracle, gâchons notre existence à chercher à les chapeauter de notre petit étouffoir portatif (cela s'appelle l'égo), quand nous ne prétendons pas les moucher entre nos doigts, les éteindre de notre souffle ou les noyer d'un crachat (cela s'appelle la névrose) ou pire encore (lorsque nous sommes parvenus au comble de la déréliction) les passer par le fil purificateur d'une épée fulgurante (cela s'appelle la psychose).
J'ai dit plus haut que je préférais appeler la mémoire vivante « enfance », parce qu'elle est dans le droit fil d'un rapport immédiat au monde, une adhésion totale et spontané à ce qui est. On aura compris que, pour moi, l'enfance n'est pas une collection de souvenirs, mais un état d'esprit. L'enfance est viscéralement a-nostalgique. Elle est la réponse pleine et entière à cette injonction démesurée d'Hugo : « Soyons l'immense oui » (3). Certains adultes ont gardé un peu de cette liesse enfantine au fond d'eux-mêmes. On la voit qui brille dans leurs yeux. Lorsque ces adultes-là se rencontrent, ils se reconnaissent immédiatement, sans avoir besoin de dire quoi que ce soit.
Il suffit d’emprunter un chemin intérieur pour partir à la rencontre de l'enfant que nous étions autrefois. Tout le monde peut en faire l’expérience, même et surtout les adultes les plus engoncés dans l'amertume du quant-à-soi. L'enfant est là, tapis quelque part en nous, merveilleusement intact, aussi intransigeant et enthousiaste que lorsque nos âges coïncidaient. C'est un choc lorsqu'on se retrouve face à lui. Le premier moment d'émotion passé, on s’accroupit pour être à sa hauteur. L'enfant et l'adulte qu'il est devenu se sourient mutuellement, étonnés de leur similitude et de leurs différences.
Oui, une telle rencontre est possible !
Mais il y a plus. On jugera peut-être cette seconde assertion encore plus fantaisiste que la première, à moins d'en avoir fait l'expérience : si l'on parvient à rentrer en contact avec son enfant intérieur, cela nous transforme sur le champ. Passé et présent s'en trouvent profondément bouleversés. Les répercussions de notre échange avec l'enfant intérieur parcourent instantanément toute la période temporelle qui nous sépare de lui, jusqu'à ce que ce passé revisité aboutisse au cœur du présent.
Il n'est plus question d'un reliquat d'enfance scintillant au fond d'un gigantesque adulte en grisaille : c'est tout l'adulte qui se retrousse d'un coup, tel le vêtement élimé d'un épouvantail soulevé par une grande bourrasque, tandis que l'enfance envahit instantanément l'intégralité de notre présent. Les yeux deviennent enfants, la bouche devient enfant, les oreilles deviennent enfant, les doigts (ces antennes extralucides), les pieds (ces mailloches sonnant le grand tambour de la peau du monde), les dents (incisant joyeusement la chair de l'instant présent, même si c'est parfois atrocement amer) – tout ce qui forme notre corps sensoriel devient enfant...
En façade, le costume d'adulte demeure, il le faut bien. Mais c'est un adulte pour de faux – un adulte pour rire. Un épouvantail fait pour effrayer les velléités inquisitrices de celles et ceux qui n'y connaissent rien en enfance.
Ainsi, tous les corps successifs dont nous sommes formés se trouvent transfigurés : du nourrisson ébahi par le monde qui l'entoure, dont l'unique souci est de croître et de se maintenir, en passant par l'enfant prompt à l'émerveillement, l'adolescent pusillanime puis la jeune personne velléitaire, enfin l'adulte entreprenant et jusqu'à la vieille personne, dont la trame de vie est si douce et usée que l'infini brille à travers - tous ces « moi » que nous avons été ou que nous serons, tous ces formes emboîtées les unes dans les autres se transforment sous les yeux ébahis de l'enfant. Elles recouvrent instantanément leur part originelle d'enfance, jusqu'à ce grand moment d'aujourd'hui, le moment de notre rencontre avec notre enfant intérieur.
Savez-vous quelle est la réaction de l'enfant devant une tette révolution ? Il éclate de rire !.. De ce rire irrésistible qui retrousse les plis de peau et la fait sursauter sur les os du visage...
Comme il est beau alors le rire de l'enfant. La joie quasi sanguinaire qui brille dans ses yeux est le plus beau cadeau qui soit !
(1) Arno à tombeau ouvert, de Claude Riehl, in « Tina ou l'immortalité », Arno Schmidt, ed. Tristram.
(2) L'autre côté du très pur », Salah Stétié, Gallimard.
(3) Pleurs dans la nuit, in « Les contemplations », Victor Hugo.