Sur la parole
Il me semble que les définitions des dictionnaires ne mettent pas le doigt sur ce qu'est la parole. Elles se contentent de stipuler que le terme désigne la faculté humaine de s'exprimer via un langage articulé. C'est un peu court, ce me semble, s'agissant d'un terme recelant tant d'acceptions essentielles à notre rapport au monde, comme on le verra dans la suite de ce texte.
Commençons
par tenter de pallier à l’insuffisance des dictionnaires. Il est évident que la
parole, comme toute pensée exprimée à
l'aide des mots, est ce que l'on pourrait appeler « un acte
locutoire ». Mais il me semble que la parole a quelque chose de plus qui
la distingue en propre. Elle possède une densité, une intentionnalité
particulière que n'ont pas les autres opérations de mise en mots auxquelles
nous pouvons procéder.
L'usage de la langue ne s'y trompe pas, qui lui donne une tournure toute matérielle, comme s'il s'agissait d'un objet. Si je passe la parole à quelqu'un, je peux ensuite la lui reprendre, ou encore la garder, ou bien encore la couper - ce qui nous vaut d'ordinaire l'ire de nos interlocuteurs – puisque couper la parole à quelqu'un, c'est une chose qui ne se fait pas, comme de lui marcher sur les pieds.
Toutes les expressions forgées à partir de la parole lui confèrent un aspect matériel, une valeur de chose. Elle peut se distribuer comme les cartes d'un jeu, se réguler comme un flux, se boire comme eau de source, avoir ou n'avoir pas de direction (comme dans l'expression « parler à tort ou à travers »). Elle possède des qualités qui lui sont propres : elle peut être en l'air, être d'or, être belle. On peut la tenir ou même la porter lorsqu'elle est déléguée à des émissaires spéciaux que l'on appelle alors des porte-paroles.
Si une parole est nécessairement faite de mots, tous les assemblages de mots ne forment pas paroles. Les mots de tous les jours sont des passe-partout qui transmettent uniquement des informations. Ils n'ont pas besoin d'être marqués de notre empreinte pour signifier. On pourrait même dire que leur anonymat facilite la fluidité des discours.
A l'inverse, la parole se doit d'être à la fois singulière et authentique. Elle est unique. A rebours de la volatilité des propos utilitaires, elle est logée dans un corps qui commence et se termine quelque part. Cette corporéité de la parole peut même parfois être en-acté par un objet concret que l'on tient à la main pour signifier qu'on est en train de l'exercer : le bâton de parole.
Le poids de la parole lui est conféré par la personne qui la profère. Il s'alourdit singulièrement lorsqu'on passe de « la » parole en général à « une » parole en particulier.
Lorsqu'une parole m'est attribuée personnellement, lorsqu'il s'agit de « ma » parole, elle me représente pleinement, elle fait foi de « moi » aux yeux des autres. Mes paroles forment le sceau attestant de l'authenticité de mon discours. Autant dire le cœur de moi-même, le noyau unique autour duquel s'élabore qui je suis.
La parole, ce sont des mots qui valent pour soi. Elle nous engage. Lorsqu'on la donne, c'est du sérieux. Donner la parole à quelqu'un, ou donner sa parole à quelqu'un, cela n'est pas du tout la même chose !
A
l'inverse, lorsque le degré d'intensité de la parole s'allège, lorsqu'elle
n'est plus indexée à l'individu qui l'exprime, qu'elle n'a plus valeur de
chiffre, de sigle, de soi (glissant de « ma parole » à
« la parole», et de « la parole » à « les
paroles »), elle devient labile, légère, immatérielle et un tant soit peu
futile. Elle n'est plus lestée du poids d'un corps vivant.
Les paroles passent, les écrits restent. Elles s'envolent, telles de délicieuses pelures de mots ne portant pas à conséquence. La frivolité des paroles d'une chanson nous enchantent, parce que, n'étant la propriété de personne, elles sont le bien de tous. Nous savons que c'est « pour du faux », mais c'est un faux qu'on ne se lasse pas d'entendre.
Ainsi, lorsque Dalida rétorque « Paroles ! Paroles ! Paroles ! » aux platitudes sentimentales ânonnées par Alain Delon, elle lui signifie qu'il aura beau faire, elle ne sera pas la dupe de ses mots doux, qui ne sont à ses yeux qu'écorces sans substance - vaines paroles.
3.
Regardons maintenant du côté de l'étymologie – autrement dit de l'archéologie du sens des mots. Nous y trouvons des informations qui corroborent ce que nous a appris l'usage de la langue.
Le mot « parole » est issu d'une double ascendance : une contraction du terme bas latin « parabola » qui servait à désigner une comparaison, une similitude, auquel s'est adjoint au fil du temps l'idée d'une densité exceptionnelle, en le rapprochant du terme hébreu « pārehāl » signifiant un discours grave et inspiré. (1)
Voilà une explication étymologique que je trouve particulièrement « parlante », si l'on me permet ce jeu de mots un peu facile ! La parole, c'est une parabole qui a du poids. Elle est la parabole du soi – et le soi pèse plus ou moins selon le contexte où la parole est émise.
On retrouve dans d'autres cultures que la notre cette équivalence entre soi et paroles. Ainsi, dans la langue des indiens guarani, il n'y a pas de mot pour dire de quelqu'un qu'il est mort. On dit seulement qu'« il n'a plus de parole ».
En Europe, jusqu'au milieu du XVIième siècle, le terme servait à désigner un engagement solennel, notamment dans l'expression « parole de présent » qu'on utilisait pour officialiser la décision de s'épouser. C'était avant que le mariage religieux ne soit institué par le concile de Trente.
De même, ce lien de vérité unissant une parole à l'être – mais cette fois l'être suprême ! - se retrouve aujourd'hui dans le rite de la messe, au moment de la lecture de l'évangile, auquel le prêtre apporte ce bref commentaire attestant de la véracité incontestable de ce qui vient d'être dit : « La parole de Dieu ».
Notons que le prêtre dit « la » parole et non pas « les » paroles. Les évangiles ne sont évidemment pas une transcription littérale des mots que Dieu aurait prononcés (il aurait fallu pour ce faire qu'il eut une bouche dotée d'un organe phonatoire!) mais un recueil de récits qui valent / expriment quelque chose d'indicible, quelque chose qui ne peut pas être dit avec des mots : la vérité divine.
Nous retrouvons la deuxième origine historique du mot « parole », le latin « parabola ». C'est un décalque du mot grec « parabolé », signifiant comparaison. Ce mot a été élaboré en joignant deux termes : « para » qui veut dire à côté, et « bolé » qui veut dire lancer.
J'aime beaucoup cette image. Une parabole s'élabore en se situant au plus proche d'une chose, pour ainsi dire à ses côtés. Il faut une familiarité préalable à quelque chose pour mieux lancer ensuite le « pourquoi » de cette chose dans un ère de signification autre- ou, plus globalement, dans un ailleurs inatteignable.
4.
On voit bien désormais comment s'équilibre la polarité inhérente de la parole, selon sa plus ou moins grande proximité avec l'unicité de la personne qui l'exprime. La parole est un acte d'énonciation indexé sur le soi.
C'est ce que nous a confirmé l'étymologie du mot : la parole est quelque chose de grave, d'important - « pārehāl » en hébreu. Ce qu'elle annonce vaut pour quelque chose d'autre, elle exprime une signification plus profonde, qu'il faut projeter sur un autre plan pour en saisir le véritable sens : elle atteste de l'être.
Ainsi, le poids moral du mensonge ne porte pas tant sur l'absence de véracité d'un propos que sur la duplicité du locuteur qui l'a tenu. Un mensonge, ce n'est pas tant dire quelque chose qui est faux que produire une fac-similé de parole : c'est-à-dire fouler du pied le pacte ancestral liant les mots et le soi.
Donner sa parole, c'est mettre dans la balance tout ce que nous sommes. Pour lui donner encore plus de poids, on peut même la gager. Ce sont alors sur des « têtes » que l'on jure : celles de nos mères, de nos enfants, de nos proches.
Il est vrai que nous ne pratiquons plus guère ces serments solennels. Sans doute l'enjeu nous parait-il démesuré. Car, si nous manquions à notre parole, ou si elle s'avérait fausse, nous serions censés accepter de perdre celles et ceux auxquels nous tenons le plus.
Dans cette optique morale, la parole est performative : elle est fait acte. Sa formulation permet de démêler le vrai du faux, le certain de l'incertain – car si la personne le jure, si elle nous donne sa parole, c'est alors que c'est vrai. Comment autrement s'y retrouver dans ce monde fluctuant où tout peut à tout moment devenir son inverse ?
5.
Allons maintenant chercher notre pitance très loin, sur les rives du Gange, dans les Upanishad, cette série de textes écrits lors du premier millénaire avant notre ère. Leur particularité est de formuler pour la première fois des questionnements spirituels à partir de l'immuabilité des rites védiques. La plus ancienne d'entre elles, la Brihadaranyaka Upanishad nous raconte comment la parole est née.
Mrityu, le néant-qui-dévore-tout, désireux d'altérité, engendra le temps, en absorbant sa propre semence. Il le mit au monde et l'éleva pendant un laps de temps équivalent à une année. Puis il voulut l'avaler, comme il le faisait de tout ce qu'il avait engendré. Mais, au moment précis où le néant allait l'engloutir, le temps ouvrit la bouche et un son explosa : « bhan ! ». La parole était née.
Surpris par ce « bhan ! » initial – c'est-à-dire la naissance du souffle – le néant le laissa filer. Les années épargnées commencèrent à s'écouler. Depuis le processus ne s'est jamais arrêté. Plus le néant dévore, plus la parole crée. Plus la parole crée, plus le néant dévore.
Dans le mythe, c'est le temps qui donne naissance à la parole. Il a fallu un acte de rébellion du temps, refusant de disparaître dans le chaos primordial, pour créer la parole. Mais aussi – c'est sur cet aspect que les premières strophes de la Brihadaranyaka Upanishad insistent – ce que le temps détruit, la parole le reconstitue au fur et à mesure, sous une autre forme. Telles des graines de cosmos contenant la germination de fleurs à venir.
Temps et parole sont en relation duelle. Ce sont deux opposés qui s'engendrent l'un l'autre. Sans parole, pas de temps, mais une éternelle dévoration du présent par lui-même. Sans temps, pas de parole, mais des sons sans strates ne signifiant rien. L'un n'existe pas sans l'autre. Ou plutôt : tout ce qui existe n'est que mouvement de l'un à l'autre, transformation immédiate, renversement instantané.
6.
Prenons bonne note de cette mention du souffle, cadeau de cette Upanishad (notion combien essentielle à la compréhension des traditions indiennes – ne pourrait-on pas dire que toutes les techniques de yogas visent à actualiser dans son corps le souffle fondamental ? ). Nous y reviendrons tout-à-l'heure. Avant cela, il me semble important de dissiper une confusion qui pourrait naître dans nos esprit occidentaux, à l'écoute de ce mythe : celle de confondre parole et récit.
La parole se fait sur le moment. Lestée du poids du corps qui la prononce, elle est ce « bhan » primordial que rapporte la Brihadaranyaka Upanishad. Parole grave, donc (pārehāl), d'importance, parole qui engage et qui vaut pour une dimension autre – disons, métaphysique – qu'il faut décrypter, ou plutôt transposer (parabola) à une autre échelle. Notons sans nous y attarder que la parabole est justement le principe germinatif du mythe – les mythes étant en quelque sorte des paraboles élevées à la puissance x d'un grand inconnu...
Le récit, quant à lui, est un assemblage a posteriori de diverses paroles. Une compilation élaborée en vue de conserver l'élan, la spontanéité, la jeunesse éternelle de la parole. De la même manière qu'il ne suffit pas de parler pour faire acte de parole, jamais les paroles seules ne formeront récit. Il faut pour cela un effort mental, une composition. Le récit est du côté de l'épopée, quand la parole est de celui du mythe.
Les récits sont des recyclages de la parole, auxquelles on octroie toutes sortes de qualité qu'elles n'ont pas initialement : un sens global, une chronologie, une finalité, une moralité – et surtout un locuteur identifié. Car le récit est du côté de l'individu (c'est lui qui signe) - tandis que la parole est du côté de l'être (c'est lui qui atteste, on pourrait même dire : c'est lui qui vaut).
Les récits naissent à partir de la mise en branle des cycles de l'histoire. Or, la parole n'est que dans l'instant : le temps 0. Ne peut-on pas envisager la poésie comme une tentative de faire jaillir la spontanéité de la parole hors de la gangue trop contrainte des récits ?
7.
Je crois qu'on saisit maintenant pourquoi la parole a tant d'importance pour moi. Nous ne sommes que paroles. Paroles libres surgissant d'elles-mêmes, toujours neuves comme le bouillonnement transparent d'une source, ou bien paroles enchâssées dans des récits eux-mêmes enchâssés dans d'autres récits, telles les histoires sans fin des Mille et une nuit.
Tout n'est que paroles. Paroles adressées aux autres êtres vivants, au lecteur idéal, aux puissances phénoménales, aux Dieux - mais avant tout à soi-même.
Car qu'est-ce donc qu'une pensée, sinon une parole que l'on s'adresse à soi-même ? A l'inverse du postulat cartésien, qui fonde le « je » sur la pensée, la pensée, parole qu'on s'adresse à soi-même, le ruine au contraire, en le subdivisant – une partie de soi formulant à l'autre sa pensée – parthénogenèse mentale engendrant d'abord deux "je", puis quatre, puis cent, puis mille – tel l'écho infini d'un miroir reflétant un miroir...
Qu'il y ait pensées (c'est-à-dire paroles), cela est incontestable (il suffit de s'octroyer quelques minutes de non-activité pour les voir défiler dans son esprit!) - mais qu'il en faille afférer un « soi » autonome et constant, voilà, pour nous « exprimer avec modération » (pour reprendre l'expression ironique de Nietzsche, citée précédemment dans le chronique sur la confusion mentale), « une simple hypothèse ».
Penser, c'est soliloquer, c'est-à-dire s'adresser la parole à soi-même, ou plutôt à une partie de nous-mêmes que nous désignons comme destinataire d'un discours que nous identifions comme nôtre. Quelquefois nous faisons porter à cet avatar le masque de notre propre visage, et quelquefois celui d'une autre personne.
Nous entretenons ces dialogues fictifs afin de rôder les arguments que nous pourrions apporter à un échange à venir, mais aussi bien en guise de réparation d'une conversation lacunaire. Nous pouvons ainsi poursuivre et modifier un échange manqué avec une personne aimée, ou bien répondre à un affront qui sur le moment nous a laissé sans voix. Comme on les aime et comme on les déteste, tous ces interlocuteurs imaginaires !
Rappelons que « personne » vient d'un mot latin, d'origine étrusque, désignant le masque des acteurs. Ils s'en trouvent une infinité en nous – même si nous avons bien sûr nos figures de prédilection. Ils nous servent également à poursuivre le dialogue avec nos morts – et, dans ce cas, l'instance de projection de nos paroles ne se situent ni dans un passé à rectifier ni dans l'expectative d'un futur idéal.
Certaines personnes s'adressent également à Dieu. Plutôt qu'à son visage, l'avatar est cette fois identifié à l'image de ce qu'est pour nous la divinité, ou bien à une émotion de référence, souvent vêtue durant l'enfance, à laquelle elles nous nous référons lorsque nous l'invoquons. Le masque est différent, mais le principe reste le même : l'élaboration de notre pensée se fait par l'entremise d'un dialogue avec nous-mêmes.
Notre esprit tourbillonne inlassablement entre tous les masques animant notre théâtre intérieur. C'est une navette avec laquelle nous tissons inlassablement les récits qui nous sont propres – et lorsqu'ils sont achevés, nous les déposons du métier pour en faire de belles tapisseries que nous sommes très fiers d'exposer à nos proches, pour leur montrer enfin qui nous sommes !
8.
C'est drôle, au fond... Terrible, en un sens (si l'on adopte le point de vue de la nature véritable de l'esprit, dont la lumière omniprésente dévoile impitoyablement l'absurdité de ce théâtre intérieur) – mais aussi : scintillant d'intelligence. De cette intelligence incandescente qui toujours confine à la folie.
La dualité n'a pas bonne presse. Tout ce qui est dual est devenu suspect, depuis que nous avons pris conscience que notre espèce s'avère nuisible au maintien de la vie sur terre. On reproche à Descartes, l'auteur du fameux « cogito », d'avoir instauré une dichotomie entre l'esprit (la res cogitans) et le corps, c'est-à-dire la matière (la res extensa). Ce serait la cause principale de notre vision matérialiste du monde, qui considère tout ce qui n'est pas l'esprit humain comme une matière première que nous avons le droit d’assujettir à notre volonté.
En nous assurant la maîtrise des lois de la nature (acquise grâce à la science, dont ce serait-là la finalité), la raison triomphante nous aurait délivré une sorte de blanc-seing épistémologique nous laissant libre de domestiquer et d'exploiter le monde à notre guise - ce qui nous mène droit à l'abîme.
Le constat est certain, même si la cause ne doit pas être imputable au seul héritage cartésien. Mais cette injonction à jeter aux orties les vieilles lunes de la dualité me semble pour le moins oiseuse. D'abord et avant tout parce que nous ne pouvons pas faire autrement, pour conceptualiser quelque chose, que de le projeter dans une relation duale.
Mais surtout, à supposer que nous puissions nous en exempter, par quoi la remplacerions nous ? Une unicité univoque, déconnecté de l'expérience ? Un « grand tout » cosmique inspiré des cultures que nous jugeons, avec notre condescendance affriolée d'occidentaux, « primitives » ? Un panthéisme béat se réclamant d'un Spinoza qu'on a compris tout de travers ?
Il n'y a pas de paroles sans dualité, soit. Toute dualité est fictive et (lorsqu'elle s'enkyste durablement dans nos schémas mentaux), mortifère. C'est vrai encore. Mais doit-on pour autant aspirer à passer outre ?
Il me
semble que la démarche spirituelle – disons plutôt, pour parler de ce que je
connais, le cheminement bouddhiste – ne propose pas de se débarrasser de quoi
que ce soit, mais plutôt de faire en sorte de dissoudre les deux termes d'un
rapport, au profit de leur relation mutuelle.
9.
Un jour (il y a longtemps), j'ai réalisé que, si nous supposions deux points reliés par un trait, l'erreur serait de croire que le trait qui les relie dépend de l'existence préalable de ces deux points. C'est ce que j'ai appelé le théorème des deux points et du trait.
Dans les faits (c'est-à-dire dans la réalité de notre esprit tel qu'il est, et non pas tel que nous croyons qu'il est), quelques soient les entités que l'on considère, elles ne précèdent pas la relation qui les lie, mais c'est au contraire cette relation qui les fondent, sur le moment, dans l'instantanéité de leur co-émergence.
Tout est alors renversé. Le stable devient mouvant et le mouvant stable. Bien sûr, il est troublant de constater à quel point le monde perd alors de sa réalité – mais il devient surtout intensément vivant – car qui y a-t-il de plus vivant qu'une relation fulgurante, éphémère et spontané, comme l'épanouissement d'un sourire prodigieux ?
On voit bien (du moins je l'espère) le lien entre ce théorème et le dédoublement nécessaire à la parole. C'est la parole, je devrais même plutôt dire le jaillissement de la parole, qui crée immédiatement les deux pôles complémentaires du locuteur et du destinataire. Peu importe l'identité de ces deux pôles - puisqu'en réalité ils n'en ont pas.
On trouvera ce théorème sans doute bien étrange, biscornu ou simpliste. L'important à mes yeux est que je l'ai « inventé », comme l'on dit d'une personne qui a découvert un trésor qu'elle l'a « inventé ».
Il m'a servi à m'orienter dans la confusion inhérente aux idées et aux faits. C'est un outil que je me suis forgé moi-même, à ma propre mesure – et qui m'a permis de démolir joyeusement bien des décors de mes théâtres fictifs.
10.
Reprenons le fil de notre sujet – duquel nous n'étions éloigné qu'en apparence, puisque nous nous trouvons maintenant au cœur de ce qu'est la parole.
L'onomatopée (c'est à dire un son qui vaut pour un acte) a mis en branle la vibration de l'être : « Bhan ! ». Dans la culture hindou, cette naissance se manifeste par le souffle, prāṇa, terme qui ne désigne pas seulement la circulation de l'air dans notre corps, mais également l'actualisation et – selon des techniques spécifiques – un accroissement de notre énergie vitale pouvant mener jusqu'à la transformation radicale de notre être (prāṇahuti).
Pour le comprendre, il faut en faire l'expérience dans son propre corps, comme une « découverte incarnée » – sinon il ne s'agit que d'une suite de mots abstraits dont l'assemblage suscite un vague intérêt vite résorbé dans la grisaille ordinaire de notre esprit.
L'image qui me vient à l'esprit pour décrire prāṇa est celle d'un charbon ardent – ou d'un brandon incandescent – qui semble palpiter au cœur de l'obscurité. Il est le point de conjonction entre la puissance de l'esprit qui, comme l'on sait, souffle là où il veut, et le feu ravageur, autrement dit l'énergie de l'amour.
Ce joyau incandescent est toujours actif en nous – et il le sera jusqu'à notre dernier souffle. C'est pourquoi toutes les techniques de méditation l'utilisent.
Le souffle vivant qui nous anime est l'échelle impalpable nous permettant de nous extraire peu à peu de notre confusion ordinaire pour gagner ce « là-bas » qui, selon Plotin, n'est pas différent de notre « ici » – mais dont nous sommes pourtant séparés par toute l'épaisseur de notre ignorance.
11.
Avec la vibration (spanda en sancrit), nous touchons à ce qui est au delà de la parole. A ce qui l'entoure, la génère, la parachève : le silence. Les contrepoids donnant de l'élan à la parole – le temps, le soi, l'être – ne s'avèrent qu'émissaires de cet espace à la fertilité insatiable.
Il m'a fallu du temps pour le réaliser : ce n'est pas tant sur la parole que je souhaitais écrire que sur le silence. C'est le vrai visage de ce texte, qui s'est dessiné peu à peu, à force d'accumuler des mots, des phrases, des images et des comparaisons, mesurant mes propos en paragraphes dûment numérotées.
Parler du silence est un défi pour qui se targue d'écrire. Autant demander au jour de dire ce qu'est la nuit. Les deux termes sont antinomiques et pourtant indissociablement liés.
La nuit précède le jour. Elle le supporte, le nourrie, l'abonde, le contient. C'était ce qu'a compris Francis Ponge, lorsqu'à force de travaux d'écriture, cherchant à formuler ce qu'est le bleu du ciel, au lieu dit la Mounine (2) , il a finit par y déceler la présence obscure des espaces sidéraux.
Toute parole ne vaut que si elle est trempée de silence. Sans doute est-ce pour moi le vrai sujet – moi qui sait depuis longtemps que le silence aura été la grande affaire de ma vie – mais saurais-je un jour l'écrire ? Ou bien l'écriture ne sera-t-elle toujours qu'en deçà, secondaire, une fruition instantanée et toujours inattendue du silence ?
Car c'est de ce « là-bas » (qui n'est pas distinct d'"ici") que provient la profusion de mots jaillissant dans le foyer de mon esprit, ou même directement sous les lobes de mes doigts, lorsque j'écris. Ce n'est d'ailleurs pas tant moi qui écrit que la langue qui écrit à travers moi : je ne fais qu'écouter sa musique intérieure – son silence – pour la retranscrire en mots.
Maître Dogen, un moine zen du XIIIième siècle de notre ère, a fait ce constat magnifique, au sujet du monde phénoménal : tout parle. C'est un paradoxe zen, car dans le monde de l'éveil, si tout parle, c'est parce qu'il n'y a rien qui ne vienne du silence.
Citons un poème du même Dogen :
Lorsque, sans penser,
Seulement j’écoute,
Une goutte de pluie
Au bord du toit,
C’est moi. (3)
12.
Où nous ont menés tous ces méandres autour de la parole ? A rien, certainement. La parole n'est que dans le moment de son jaillissement pur. Avant d'émerger, elle n'est pas, après, elle n'est plus. Ce n'est que lorsqu'elle jaillit que se produit l'inaltérable – un scintillement, une irisation – un surcroît de signification, une connaissance plus profonde et plus lointaine que le seul sens véhiculé par l'attelage des mots qui la composent.
Faire des tours et des détours n'est jamais inutile (on peut lire à ce sujet ma chronique sur la spirale). Chacun des numéros de ce texte est un méandre, empruntant une boucle particulière, épousant une forme toujours différente de la précédente. Toutes ces boucles densifiant, épaississant la parole – dont l'essence n'est pourtant que performative – pour employer un terme de linguistique désignant les paroles qui sont également des actes, tels que « je le jure » ou « je te maudis ».
Sans doute a-t-on souvent perdu le fil reliant chacun de ses numéros (et moi aussi, au fil des jours durant lesquels j'ai rédigé ce texte, je l'ai perdu, retrouvé, reperdu). Cela n'a pas d'importance, au fond. Il suffit qu'une phrase, qu'un paragraphe, qu'une partie vous ait parlé, touché, interpellé, pour que ma peine s'en trouve récompensée.
Effectuer un travail d'écriture, c'est progresser à l'aveugle dans un labyrinthe inconnu. Une fois le trajet achevé, le fil paraît évident, naturel et facile – y compris pour celle ou celui qui a écrit.
Enfin, cela parle. Tout est clair, comme lorsqu'on sort à l'air libre après avoir séjourné longuement dans l'obscurité. Tout texte se donnant à lire est nimbé de cette vibration de rescapé des aléas.
Mais le chemin vers la parole ne s'est pas fait sans tâtonnement. Et quelquefois (souvent) des textes en devenir disparaissent à jamais. Leurs circonvolutions dans le labyrinthe des mots les ont menés là où l'esprit ne doit jamais aller. Ils ont été dévorés par le monstre intérieur qui sommeille en nous.
(2) Francis Ponge / La rage de l'expression.
(3) Poèmes zen de Maître Dogen.