L'escargot buissonnier

Textes & Poèmes

dimanche 12 avril 2026

 Sur la parole

 1.

Il me semble que les définitions des dictionnaires ne mettent pas le doigt sur ce qu'est la parole. Elles se contentent de stipuler que le terme désigne la faculté humaine de s'exprimer via un langage articulé. C'est un peu court, ce me semble, s'agissant d'un terme recelant tant d'acceptions essentielles à notre rapport au monde, comme on le verra dans la suite de ce texte. 

Commençons par tenter de pallier à l’insuffisance des dictionnaires. Il est évident que la parole,  comme toute pensée exprimée à l'aide des mots, est ce que l'on pourrait appeler « un acte locutoire ». Mais il me semble que la parole a quelque chose de plus qui la distingue en propre. Elle possède une densité, une intentionnalité particulière que n'ont pas les autres opérations de mise en mots auxquelles nous pouvons procéder.

L'usage de la langue ne s'y trompe pas, qui lui donne une tournure toute matérielle, comme s'il s'agissait d'un objet. Si je passe la parole à quelqu'un, je peux ensuite la lui reprendre, ou encore la garder, ou bien encore la couper - ce qui nous vaut d'ordinaire l'ire de nos interlocuteurs – puisque couper la parole à quelqu'un, c'est une chose qui ne se fait pas, comme de lui marcher sur les pieds.

Toutes les expressions forgées à partir de la parole lui confèrent un aspect matériel, une valeur de chose. Elle peut se distribuer comme les cartes d'un jeu, se réguler comme un flux, se boire comme eau de source, avoir ou n'avoir pas de direction (comme dans l'expression « parler à tort ou à travers »). Elle possède des qualités qui lui sont propres : elle peut être en l'air, être d'or, être belle. On peut la tenir ou même la porter lorsqu'elle est déléguée à des émissaires spéciaux que l'on appelle alors des porte-paroles.

Si une parole est nécessairement faite de mots, tous les assemblages de mots ne forment pas paroles. Les mots de tous les jours sont des passe-partout qui transmettent uniquement des informations. Ils n'ont pas besoin d'être marqués de notre empreinte pour signifier. On pourrait même dire que leur anonymat facilite la fluidité des discours. 

A l'inverse, la parole se doit d'être à la fois singulière et authentique. Elle est unique. A rebours de la volatilité des propos utilitaires, elle est logée dans un corps qui commence et se termine quelque part. Cette corporéité de la parole peut même parfois être en-acté par un objet concret que l'on tient à la main pour signifier qu'on est en train de l'exercer : le bâton de parole.

 

 2.

 

Le poids de la parole lui est conféré par la personne qui la profère. Il s'alourdit singulièrement lorsqu'on passe de « la » parole en général à « une » parole en particulier. 

Lorsqu'une parole m'est attribuée personnellement, lorsqu'il s'agit de « ma » parole, elle me représente pleinement, elle fait foi de « moi » aux yeux des autres. Mes paroles forment le sceau attestant de l'authenticité de mon discours. Autant dire le cœur de moi-même, le noyau unique autour duquel s'élabore qui je suis.

La parole, ce sont des mots qui valent pour soi. Elle nous engage. Lorsqu'on la donne, c'est du sérieux. Donner la parole à quelqu'un, ou donner sa parole à quelqu'un, cela n'est pas du tout la même chose !

A l'inverse, lorsque le degré d'intensité de la parole s'allège, lorsqu'elle n'est plus indexée à l'individu qui l'exprime, qu'elle n'a plus valeur de chiffre, de sigle, de soi (glissant de « ma parole » à « la parole», et de « la parole » à « les paroles »), elle devient labile, légère, immatérielle et un tant soit peu futile. Elle n'est plus lestée du poids d'un corps vivant.

Les paroles passent, les écrits restent. Elles s'envolent, telles de délicieuses pelures de mots ne portant pas à conséquence. La frivolité des paroles d'une chanson nous enchantent, parce que, n'étant la propriété de personne, elles sont le bien de tous. Nous savons que c'est « pour du faux », mais c'est un faux qu'on ne se lasse pas d'entendre.

Ainsi, lorsque Dalida rétorque « Paroles ! Paroles ! Paroles ! » aux platitudes sentimentales ânonnées par Alain Delon, elle lui signifie qu'il aura beau faire, elle ne sera pas la dupe de ses mots doux, qui ne sont à ses yeux qu'écorces sans substance - vaines paroles. 

 

3.

 

Regardons maintenant du côté de l'étymologie – autrement dit de l'archéologie du sens des mots. Nous  y trouvons des informations qui corroborent ce que nous a appris l'usage de la langue. 

Le mot « parole » est issu d'une double ascendance : une contraction du terme bas latin « parabola » qui servait à désigner une comparaison, une similitude, auquel s'est adjoint au fil du temps l'idée d'une densité exceptionnelle, en le rapprochant du terme hébreu « pārehāl  » signifiant un discours grave et inspiré. (1)

Voilà une explication étymologique que je trouve particulièrement « parlante », si l'on me permet  ce jeu de mots un peu facile ! La parole, c'est une parabole qui a du poids. Elle est la parabole du soi – et le soi pèse plus ou moins selon le contexte où la parole est émise. 

On retrouve dans d'autres cultures que la notre cette équivalence entre soi et paroles. Ainsi, dans la langue des indiens guarani, il n'y a pas de mot pour dire de quelqu'un qu'il est mort. On dit seulement qu'« il n'a plus de parole ».

En Europe, jusqu'au milieu du XVIième siècle, le terme servait à désigner un engagement solennel, notamment dans l'expression « parole de présent » qu'on utilisait pour officialiser la décision de s'épouser. C'était avant que le mariage religieux ne soit institué par le concile de Trente.

De même, ce lien de vérité unissant une parole à l'être – mais cette fois l'être suprême ! - se retrouve aujourd'hui dans le rite de la messe, au moment de la lecture de l'évangile, auquel le prêtre apporte ce bref commentaire attestant de la véracité incontestable de ce qui vient d'être dit : « La parole de Dieu ».

Notons que le prêtre dit « la » parole et non pas « les » paroles. Les évangiles ne sont évidemment pas une transcription littérale des mots que Dieu aurait prononcés (il aurait fallu pour ce faire qu'il eut une bouche dotée d'un organe phonatoire!) mais un recueil de récits qui valent / expriment quelque chose d'indicible, quelque chose qui ne peut pas être dit avec des mots : la vérité divine. 

Nous retrouvons la deuxième origine historique du mot « parole », le latin « parabola ». C'est un décalque du mot grec « parabolé », signifiant comparaison. Ce mot a été élaboré en joignant deux termes : « para » qui veut dire à côté, et « bolé » qui veut dire lancer. 

J'aime beaucoup cette image. Une parabole s'élabore en se situant au plus proche d'une chose, pour ainsi dire à ses côtés. Il faut une familiarité préalable à quelque chose pour mieux lancer ensuite le « pourquoi » de cette chose dans un ère de signification autre-  ou, plus globalement, dans un ailleurs inatteignable.

 

4.

 

On voit bien désormais comment s'équilibre la polarité inhérente de la parole, selon sa plus ou moins grande proximité avec l'unicité de la personne qui l'exprime. La parole est un acte d'énonciation indexé sur le soi. 

C'est ce que nous a confirmé l'étymologie du mot : la parole est quelque chose de grave, d'important - « pārehāl » en hébreu. Ce qu'elle annonce vaut pour quelque chose d'autre, elle exprime une signification plus profonde, qu'il faut projeter sur un autre plan pour en saisir le véritable sens : elle atteste de l'être.

Ainsi, le poids moral du mensonge ne porte pas tant sur l'absence de véracité d'un propos que sur la duplicité du locuteur qui l'a tenu. Un mensonge, ce n'est pas tant dire quelque chose qui est faux que produire une fac-similé de parole : c'est-à-dire fouler du pied le pacte ancestral liant les mots et le soi.

Donner sa parole, c'est mettre dans la balance tout ce que nous sommes. Pour lui donner encore plus de poids, on peut même la gager. Ce sont alors sur des « têtes » que l'on jure : celles de nos mères, de nos enfants, de nos proches.

Il est vrai que nous ne pratiquons plus guère ces serments solennels. Sans doute l'enjeu nous parait-il démesuré. Car, si nous manquions à notre parole, ou si elle s'avérait fausse, nous serions censés accepter de perdre celles et ceux auxquels nous tenons le plus.

Dans cette optique morale, la parole est performative : elle est fait acte. Sa formulation permet de démêler le vrai du faux, le certain de l'incertain – car si la personne le jure, si elle nous donne sa parole, c'est alors que c'est vrai. Comment autrement s'y retrouver dans ce monde fluctuant où tout peut à tout moment devenir son inverse ?

 

5.

 

Allons maintenant chercher notre pitance très loin, sur les rives du Gange, dans les Upanishad, cette série de textes écrits lors du premier millénaire avant notre ère. Leur particularité est de formuler pour la première fois des questionnements spirituels à partir de l'immuabilité des rites védiques. La plus ancienne d'entre elles, la Brihadaranyaka Upanishad nous raconte comment la parole est née.

Mrityu, le néant-qui-dévore-tout, désireux d'altérité, engendra le temps, en absorbant sa propre semence. Il le mit au monde et l'éleva pendant un laps de temps équivalent à une année. Puis il voulut l'avaler, comme il le faisait de tout ce qu'il avait engendré. Mais, au moment précis où le néant allait l'engloutir, le temps ouvrit la bouche et un son explosa : « bhan ! ». La parole était née.

Surpris par ce « bhan ! » initial – c'est-à-dire la naissance du souffle –  le néant le laissa filer. Les années épargnées commencèrent à s'écouler. Depuis le processus ne s'est jamais arrêté. Plus le néant dévore, plus la parole crée. Plus la parole crée, plus le néant dévore.

Dans le mythe, c'est le temps qui donne naissance à la parole. Il a fallu un acte de rébellion du temps, refusant de disparaître dans le chaos primordial, pour créer la parole. Mais aussi – c'est sur cet aspect que les premières strophes de la Brihadaranyaka Upanishad insistent – ce que le temps détruit, la parole le reconstitue au fur et à mesure, sous une autre forme. Telles des graines de cosmos contenant la germination de fleurs à venir.

Temps et parole sont en relation duelle. Ce sont deux opposés qui s'engendrent l'un l'autre. Sans parole, pas de temps, mais une éternelle dévoration du présent par lui-même. Sans temps, pas de parole, mais des sons sans strates ne signifiant rien. L'un n'existe pas sans l'autre. Ou plutôt : tout ce qui existe n'est que mouvement de l'un à l'autre, transformation immédiate, renversement instantané.   

 

6.

 

Prenons bonne note de cette mention du souffle, cadeau de cette Upanishad (notion combien essentielle à la compréhension des traditions indiennes – ne pourrait-on pas dire que toutes les techniques de yogas visent à actualiser dans son corps le souffle fondamental ? ). Nous y reviendrons tout-à-l'heure. Avant cela, il me semble important de dissiper une confusion qui pourrait naître dans nos esprit occidentaux, à l'écoute de ce mythe : celle de confondre parole et récit.

La parole se fait sur le moment. Lestée du poids du corps qui la prononce, elle est ce « bhan » primordial que rapporte la Brihadaranyaka Upanishad. Parole grave, donc (pārehāl), d'importance, parole qui engage et qui vaut pour une dimension autre – disons, métaphysique – qu'il faut décrypter, ou plutôt transposer (parabola) à une autre échelle. Notons sans nous y attarder que la parabole est justement le principe germinatif du mythe – les mythes étant en quelque sorte des paraboles élevées à la puissance x d'un grand inconnu...

Le récit, quant à lui, est un assemblage a posteriori de diverses paroles. Une compilation élaborée en vue de conserver l'élan, la spontanéité, la jeunesse éternelle de la parole. De la même manière qu'il ne suffit pas de parler pour faire acte de parole, jamais les paroles seules ne formeront récit. Il faut pour cela un effort mental, une composition. Le récit est du côté de l'épopée, quand la parole est de celui du mythe. 

Les récits sont des recyclages de la parole, auxquelles on octroie toutes sortes de qualité qu'elles n'ont pas initialement : un sens global, une chronologie, une finalité, une moralité – et surtout un locuteur identifié. Car le récit est du côté de l'individu (c'est lui qui signe) -  tandis que la parole est du côté de l'être (c'est lui qui atteste, on pourrait même dire : c'est lui qui vaut).

Les récits naissent à partir de la mise en branle des cycles de l'histoire. Or, la parole n'est que dans l'instant : le temps 0. Ne peut-on pas envisager la poésie comme une tentative de faire jaillir la spontanéité de la parole hors de la gangue trop contrainte des récits ?

 

7.

 

Je crois qu'on saisit maintenant pourquoi la parole a tant d'importance pour moi. Nous ne sommes que paroles. Paroles libres surgissant d'elles-mêmes, toujours neuves comme le bouillonnement transparent d'une source, ou bien paroles enchâssées dans des récits eux-mêmes enchâssés dans d'autres récits, telles les histoires sans fin des Mille et une nuit.

Tout n'est que paroles. Paroles adressées aux autres êtres vivants, au lecteur idéal, aux puissances phénoménales, aux Dieux - mais avant tout à soi-même.

Car qu'est-ce donc qu'une pensée, sinon une parole que l'on s'adresse à soi-même ? A l'inverse du postulat cartésien, qui fonde le « je » sur la pensée, la pensée, parole qu'on s'adresse à soi-même, le ruine au contraire, en le subdivisant – une partie de soi formulant à l'autre sa pensée – parthénogenèse mentale engendrant d'abord deux "je", puis quatre, puis cent, puis mille – tel l'écho infini d'un miroir reflétant un miroir...

Qu'il y ait pensées (c'est-à-dire paroles), cela est incontestable (il suffit de s'octroyer quelques minutes de non-activité pour les voir défiler dans son esprit!) - mais qu'il en faille afférer un « soi » autonome et constant, voilà, pour nous « exprimer avec modération » (pour reprendre l'expression ironique de Nietzsche, citée précédemment dans le chronique sur la confusion mentale), « une simple hypothèse ».

Penser, c'est soliloquer, c'est-à-dire s'adresser la parole à soi-même, ou plutôt à une partie de nous-mêmes que nous désignons comme destinataire d'un discours que nous identifions comme nôtre. Quelquefois nous faisons porter à cet avatar le masque de notre propre visage, et quelquefois celui d'une autre personne.

Nous entretenons ces dialogues fictifs afin de rôder les arguments que nous pourrions apporter à un échange à venir, mais aussi bien en guise de réparation d'une conversation lacunaire. Nous pouvons ainsi poursuivre et modifier un échange manqué avec une personne aimée, ou bien répondre à un affront qui sur le moment nous a laissé sans voix. Comme on les aime et comme on les déteste, tous ces interlocuteurs imaginaires ! 

Rappelons que « personne » vient d'un mot latin, d'origine étrusque, désignant le masque des acteurs. Ils s'en trouvent une infinité en nous – même si nous avons bien sûr nos figures de prédilection. Ils nous servent également à poursuivre le dialogue avec nos morts – et, dans ce cas, l'instance de projection de nos paroles ne se situent ni dans un passé à rectifier ni dans l'expectative d'un futur idéal.

Certaines personnes s'adressent également à Dieu. Plutôt qu'à son visage, l'avatar est cette fois identifié à l'image de ce qu'est pour nous la divinité, ou bien à une émotion de référence, souvent vêtue durant l'enfance, à laquelle elles nous nous référons lorsque nous l'invoquons. Le masque est différent, mais le principe reste le même : l'élaboration de notre pensée se fait par l'entremise d'un dialogue avec nous-mêmes.

Notre esprit tourbillonne inlassablement entre tous les masques animant notre théâtre intérieur. C'est une navette avec laquelle nous tissons inlassablement les récits qui nous sont propres – et lorsqu'ils sont achevés, nous les déposons du métier pour en faire de belles tapisseries que nous sommes très fiers d'exposer à nos proches, pour leur montrer enfin qui nous sommes !

 

8.

 

C'est drôle, au fond... Terrible, en un sens (si l'on adopte le point de vue de la nature véritable de l'esprit, dont la lumière omniprésente dévoile impitoyablement l'absurdité de ce théâtre intérieur) – mais aussi : scintillant d'intelligence. De cette intelligence incandescente qui toujours confine à la folie.

La dualité n'a pas bonne presse. Tout ce qui est dual est devenu suspect, depuis que nous avons pris conscience que notre espèce s'avère nuisible au maintien de la vie sur terre. On reproche à Descartes, l'auteur du fameux « cogito », d'avoir instauré une dichotomie entre l'esprit (la res cogitans) et le corps, c'est-à-dire la matière (la res extensa). Ce serait la cause principale de notre vision matérialiste du monde, qui considère tout ce qui n'est pas l'esprit humain comme une matière première que nous avons le droit d’assujettir à notre volonté.

En nous assurant la maîtrise des lois de la nature (acquise grâce à la science, dont ce serait-là la finalité), la raison triomphante nous aurait délivré une sorte de blanc-seing épistémologique nous laissant libre de domestiquer et d'exploiter le monde à notre guise - ce qui nous mène droit à l'abîme.

Le constat est certain, même si la cause ne doit pas être imputable au seul héritage cartésien. Mais cette injonction à jeter aux orties les vieilles lunes de la dualité me semble pour le moins oiseuse. D'abord et avant tout parce que nous ne pouvons pas faire autrement, pour conceptualiser quelque chose, que de le projeter dans une relation duale. 

Mais surtout, à supposer que nous puissions nous en exempter, par quoi la remplacerions nous ? Une unicité univoque, déconnecté de l'expérience ? Un « grand tout » cosmique inspiré des cultures que nous jugeons, avec notre condescendance affriolée d'occidentaux, « primitives » ? Un panthéisme béat se réclamant d'un Spinoza qu'on a compris tout de travers ?

Il n'y a pas de paroles sans dualité, soit. Toute dualité est fictive et (lorsqu'elle s'enkyste durablement dans nos schémas mentaux), mortifère. C'est vrai encore. Mais doit-on pour autant aspirer à passer outre ?

Il me semble que la démarche spirituelle – disons plutôt, pour parler de ce que je connais, le cheminement bouddhiste – ne propose pas de se débarrasser de quoi que ce soit, mais plutôt de faire en sorte de dissoudre les deux termes d'un rapport, au profit de leur relation mutuelle. 

 

9.

 

Un jour (il y a longtemps), j'ai réalisé que, si nous supposions deux points reliés par un trait, l'erreur serait de croire que le trait qui les relie dépend de l'existence préalable de ces deux points. C'est ce que j'ai appelé le théorème des deux points et du trait. 

Dans les faits (c'est-à-dire dans la réalité de notre esprit tel qu'il est, et non pas tel que nous croyons qu'il est), quelques soient les entités que l'on considère, elles ne précèdent pas la relation qui les lie, mais c'est au contraire cette relation qui les fondent, sur le moment, dans l'instantanéité de leur co-émergence.

Tout est alors renversé. Le stable devient mouvant et le mouvant stable. Bien sûr, il est troublant de constater à quel point le monde perd alors de sa réalité – mais il devient surtout intensément vivant – car qui y a-t-il de plus vivant qu'une relation fulgurante, éphémère et spontané, comme l'épanouissement d'un sourire prodigieux ?

On voit bien (du moins je l'espère) le lien entre ce théorème et le dédoublement nécessaire à la parole. C'est la parole, je devrais même plutôt dire le jaillissement de la parole, qui crée immédiatement les deux pôles complémentaires du locuteur et du destinataire. Peu importe l'identité de ces deux pôles - puisqu'en réalité ils n'en ont pas.

On trouvera ce théorème sans doute bien étrange, biscornu ou simpliste. L'important à mes yeux est que je l'ai « inventé », comme l'on dit d'une personne qui a découvert un trésor qu'elle l'a « inventé ». 

Il m'a servi à m'orienter dans la confusion inhérente aux idées et aux faits. C'est un outil que je me suis forgé moi-même, à ma propre mesure – et qui m'a permis de démolir joyeusement bien des décors de mes théâtres fictifs. 

 

10.

 

Reprenons le fil de notre sujet – duquel nous n'étions éloigné qu'en apparence, puisque nous nous trouvons maintenant au cœur de ce qu'est la parole.

L'onomatopée (c'est à dire un son qui vaut pour un acte) a mis en branle la vibration de l'être : « Bhan ! ». Dans la culture hindou, cette naissance se manifeste par le souffle, prāṇa, terme qui ne désigne pas seulement la circulation de l'air dans notre corps, mais également l'actualisation et – selon des techniques spécifiques – un accroissement de notre énergie vitale pouvant mener jusqu'à la transformation radicale de notre être (prāṇahuti).

Pour le comprendre, il faut en faire l'expérience dans son propre corps, comme une « découverte incarnée » – sinon il ne s'agit que d'une suite de mots abstraits dont l'assemblage suscite un vague intérêt vite résorbé dans la grisaille ordinaire de notre esprit.

L'image qui me vient à l'esprit pour décrire prāṇa est celle d'un charbon ardent – ou d'un brandon incandescent – qui semble palpiter au cœur de l'obscurité. Il est le point de conjonction entre la puissance de l'esprit qui, comme l'on sait, souffle là où il veut, et le feu ravageur, autrement dit l'énergie de l'amour.

Ce joyau incandescent est toujours actif en nous – et il le sera jusqu'à notre dernier souffle. C'est pourquoi toutes les techniques de méditation l'utilisent. 

Le souffle vivant qui nous anime est l'échelle impalpable nous permettant de nous extraire peu à peu de notre confusion ordinaire pour gagner ce « là-bas » qui, selon Plotin, n'est pas différent de notre « ici » – mais dont nous sommes pourtant séparés par toute l'épaisseur de notre ignorance.

 

11.

 

Avec la vibration (spanda en sancrit), nous touchons à ce qui est au delà de la parole. A ce qui l'entoure, la génère, la parachève : le silence. Les contrepoids donnant de l'élan à la parole – le temps, le soi, l'être – ne s'avèrent qu'émissaires de cet espace à la fertilité insatiable.

Il m'a fallu du temps pour le réaliser : ce n'est pas tant sur la parole que je souhaitais écrire que sur le silence. C'est le vrai visage de ce texte, qui s'est dessiné peu à peu, à force d'accumuler des mots, des phrases, des images et des comparaisons, mesurant mes propos en paragraphes dûment numérotées.

Parler du silence est un défi pour qui se targue d'écrire. Autant demander au jour de dire ce qu'est la nuit. Les deux termes sont antinomiques et pourtant indissociablement liés. 

La nuit précède le jour. Elle le supporte, le nourrie, l'abonde, le contient. C'était ce qu'a compris Francis Ponge, lorsqu'à force de travaux d'écriture, cherchant à formuler ce qu'est le bleu du ciel, au lieu dit la Mounine (2) , il a finit par y déceler la présence obscure des espaces sidéraux.

Toute parole ne vaut que si elle est trempée de silence. Sans doute est-ce pour moi le vrai sujet – moi qui sait depuis longtemps que le silence aura été la grande affaire de ma vie – mais saurais-je un jour l'écrire ? Ou bien l'écriture ne sera-t-elle toujours qu'en deçà, secondaire, une fruition instantanée et toujours inattendue du silence ?

Car c'est de ce « là-bas » (qui n'est pas distinct d'"ici") que provient la profusion de mots jaillissant dans le foyer de mon esprit, ou même directement sous les lobes de mes doigts, lorsque j'écris. Ce n'est d'ailleurs pas tant moi qui écrit que la langue qui écrit à travers moi : je ne fais qu'écouter sa musique intérieure – son silence – pour la retranscrire en mots. 

Maître Dogen, un moine zen du XIIIième siècle de notre ère, a fait ce constat magnifique, au sujet du monde phénoménal : tout parle. C'est un paradoxe zen, car dans le monde de l'éveil, si tout parle, c'est parce qu'il n'y a rien qui ne vienne du silence.

Citons un poème du même Dogen :

 

Lorsque, sans penser,

Seulement j’écoute,

Une goutte de pluie

Au bord du toit,

C’est moi. (3)  

 

12.

 

Où nous ont menés tous ces méandres autour de la parole ? A rien, certainement. La parole n'est que dans le moment de son jaillissement pur. Avant d'émerger, elle n'est pas, après, elle n'est plus. Ce n'est que lorsqu'elle jaillit que se produit l'inaltérable – un scintillement, une irisation – un surcroît de signification, une connaissance plus profonde et plus lointaine que le seul sens véhiculé par l'attelage des mots qui la composent.

Faire des tours et des détours n'est jamais inutile (on peut lire à ce sujet ma chronique sur la spirale). Chacun des numéros de ce texte est un méandre, empruntant une boucle particulière, épousant une forme toujours différente de la précédente. Toutes ces boucles densifiant, épaississant la parole – dont l'essence n'est pourtant que performative – pour employer un terme de linguistique désignant les paroles qui sont également des actes, tels que « je le jure » ou « je te maudis ».

Sans doute a-t-on souvent perdu le fil reliant chacun de ses numéros (et moi aussi, au fil des jours durant lesquels j'ai rédigé ce texte, je l'ai perdu, retrouvé, reperdu). Cela n'a pas d'importance, au fond. Il suffit qu'une phrase, qu'un paragraphe, qu'une partie vous ait parlé, touché, interpellé, pour que ma peine s'en trouve récompensée. 

Effectuer un travail d'écriture, c'est progresser à l'aveugle dans un labyrinthe inconnu. Une fois le trajet achevé, le fil paraît évident, naturel et facile – y compris pour celle ou celui qui a écrit.

Enfin, cela parle. Tout est clair, comme lorsqu'on sort à l'air libre après avoir séjourné longuement dans l'obscurité. Tout texte se donnant à lire est nimbé de cette vibration de rescapé des aléas.

Mais le chemin vers la parole ne s'est pas fait sans tâtonnement. Et quelquefois (souvent) des textes en devenir disparaissent à jamais. Leurs circonvolutions dans le labyrinthe des mots les ont menés là où l'esprit ne doit jamais aller. Ils ont été dévorés par le monstre intérieur qui sommeille en nous.

 (1) Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

(2) Francis Ponge / La rage de l'expression. 

(3) Poèmes zen de Maître Dogen.  

  

 

vendredi 20 mars 2026

Sur l'enfant intérieur

Je ne suis pas amateur de souvenirs. J'en ai, bien sûr, comme tout un chacun. Quand des réminiscences de mon passé viennent me visiter, je leur fais un petit coucou ému – mais sans perdre mon cap pour autant. Je reste focalisé sur ce qui fait le sel de ma vie : le moment présent.

Lorsque nous évoluons dans les parages des eaux fréquentées autrefois, des bribes du passé remontent à la surface, dans les turbulences de notre sillage : c'est inévitable. Ces réminiscences involontaires nous procurent une ration de plaisir, quelque soit l'amertume ou la douceur des sensations qui nous reviennent – il semble même que les souvenirs les plus traumatiques soient paradoxalement ceux qui nous fournissent la jouissance la plus intense. Notre esprit étant avide de sensations fortes, il est tentant de réitérer le processus. Il suffit pour cela de convoquer volontairement les ombres furtives qui nous ont émus, de les nourrir, de les enjoliver au besoin, de les recomposer en séquences cohérentes. Les échos du passé sont mis en culture. On se met à fabriquer des souvenirs.   

Les souvenirs ne sont pas des données brute offertes à notre conscience. Nous les extrayons volontairement de leur milieu naturel, comme s'il s'agissait d'une ressource à exploiter. Nous tentons de leur assigner une utilité dans notre économie psychique. Nous cherchons à domestiquer les traces de notre mémoire pour les ensacher dans des catégories dûment répertoriées dont nous pourrions nous servir à discrétion, lorsqu'une baisse de régime ou le contre-coup des aléas de la vie nous suggèrent le besoin de nous faire une petit shoot de passé.  

Cela s'apparente à de la manipulation mentale. La réitération de ce procédé compulsif finit par altérer gravement le pays d'où viennent les souvenirs, l'alma mater dont ils sont originaires et vers lesquels ils migrent éternellement, tels des nuages glissant sans fin au firmament de notre ciel intérieur. Cette zone mystérieuse et obscure de nous-même n'a pas vraiment de nom ; on pourrait l'appeler « mémoire » (mais une mémoire qui serait essentiellement oublieuse), ou bien « passé » (mais un passé qui serait toujours présent). Pour ma part, je préfère dire : « enfance ».

Non seulement les souvenirs sont distinct de notre passé – c'est la raison pour laquelle ils finissent toujours pas nous décevoir – mais surtout l'usage abusif de ces fac-similés ponctionne la réserve de passé enfouie en nous, l'altère, l'épuise et, finalement, l'assèche. Il n'y a alors plus de recours. Le passé est indispensable à notre survie. Un être sans passé est un être mort.

Il faut le dire avec force : les souvenirs ne sont pas notre passé. Entre un souvenir et le passé réel, il y a autant d'écart qu'entre cet objet manufacturé, souvent atrocement laid, intitulé « Souvenir de Plougastel » et la présence agissante de Plougastel dans notre vie, l'empreinte que ce lieu a laissé dans notre chair de mémoire, la nuance particulière qu'il a ajouté à la palette affective avec laquelle nous colorons le monde – c'est-à-dire tous les aspects émotifs constituant le grain de sa présence, la spécificité de son « être-là ».

On prétends que le passé est mort. C'est faux. Le passé est immensément vivant en nous (voyez là-dessus les pages merveilleuses que Proust nous a laissé). S'il finit par mourir, c'est de notre fait. Car il meurt asphyxié sous les monceaux de souvenirs que nous fabriquons artificiellement à partir de sa matière vivante. Des souvenirs mille fois revécus, recomposés, arrangés comme on retouche une photo forcément trompeuse, au regard de la « vraie vie » dont elle est issue.

Du point de vue absolu – celui de la voie du zen – toutes solutions concernant notre esprit est erronée, mais les pires d'entre elles sont certainement celles qui propagent le mal qu'elles prétendent guérir. Ainsi sommes-nous persuadés que, si nous n'activions pas notre fabrique à souvenirs, nous n'aurions plus de « moi » auquel nous raccrocher et que, donc, nous ne serions plus personne. Nous sommes fermement convaincus que, sans les souvenirs – et plus généralement sans un flot continu de pensées – nous n'aurions aucune chance d'obtenir ce qui constitue le Saint Graal de toute coercition sociale : une « personnalité ».

En réalité, c'est l'inverse qui se produit. Le passé n'étant pas libre de se déposer en nous, de s'insuffler dans toutes nos fibres, de participer à notre manière unique de nous accorder au monde, nous nous restreignons à n'être que des clones de nous-mêmes, de pâles copies se dupliquant à l'infini dans la routine d'une vie en roue libre.  

Il s'agit là d'un syndrome spécifique à notre monde occidental. Nous ne voulons être qu'unité individuelle. Ce n'est pas un hasard si la première image qui m'est venue à l'esprit, lorsqu'il s'est agit de décrire la fabrication des souvenirs, est celle de l'exploitation des ressources dites « naturelles » (il vaudrait mieux dire « communes »). Le système capitaliste à outrance dont nous subissons les conséquences mortifères dans nos vies (ne serait-ce que par l'altération de l'air que nous respirons et de l'eau que nous buvons) est une exacerbation délirante de cet individualisme. Malheureusement, le dénoncer ne change en rien le cours des choses : on dirait bien qu'il nous faudra boire ce calice-là jusqu'à la lie.

Il me semble que dans des cultures exogènes à la notre, c'est différent. Je l'ai constaté en Inde, ou récemment à Madagascar. C'est également encore très vivace dans les pays asiatiques : le passé, c'est le domaine des ancêtres. Et les ancêtres n'ont pas disparus. Ils sont là, au quotidien, mêlés à la vie des vivants. En tant qu'occidentaux, nous pourrions nous sentir oppressés à l'idée de partager notre espace vital avec tous ces fantômes – mais on peut également adopter un point de vue différent et considérer qu'alors nous ne possédons pas notre passé en propre, mais qu'il fait plutôt partie d'un bien commun qui permet à chaque personne individuelle de jouir de sa vie présente.

Le passé n'est pas derrière nous : il est toujours devant. Les souvenirs, eux, veulent toujours nous faire revenir en arrière. Ils ne sont pas le passé. Ils font semblant d'être le passé. Ils se sont vêtus avec les oripeaux de notre passé, ils s'essaient (mais avec quelle maladresse !) à employer les expressions de notre passé, ils font semblant de revivre les émotions de notre passé, mais ce ne sont-là que des pis-aller que notre esprit dispose sur notre passage, dans les recoins de notre esprit les plus fréquentés par nos pensées, à l'instar de ces publicités embusquées dans les marges de nos écrans  nous incitant à cliquer sur des images spécialement conçues à notre intention par des algorithmes impavibles.  

Comme tous les événement mentaux, les souvenirs n'ont pas d'autres forces que celles que nous leur octroyons. Un souvenir que l'on ne sollicitera pas volontairement finira par se résorber de lui-même dans la masse indistincte d'où il est issu – pourvu que nous ne lui tournions pas autour, tels des charognards avides du vif qu'ils peuvent encore y trouver. 

Le passé a besoin d'obscurité et de silence. Laissons-le se reposer en nous, sans le manipuler pour lui faire prendre la forme de ce que nous aurions aimé être. Il se dépose peu à peu. Il nous sustente. Il forme ce « nous » qui nous manque tant. Sa « substantifique moelle », pour reprendre une expression de Rabelais, comble les cavités de nos os de sa manne nourricière. Il amende le familier de nos faits et gestes. Il génère des liens de connivence entre nos îlots individuels. Sa texture agglomérante nous permet d'agréger du nouveau. Il se peut même qu'il ressurgisse d'un bloc dans nos vies (non pas le souvenir des choses passées, mais le vécu réel, intégral et inaltéré) – tel un éclair zébrant soudain un ciel serein. 

Ces épiphanies intimes constituent le ferment de la Recherche du temps perdu de Proust. On connaît la fameuse madeleine de la tante Léonie, mais il y a beaucoup d'autres occurrences, dispersées au fil des pages de cette œuvre monumentale, questionnant inlassablement le narrateur sur la profondeur de sa présence au monde : les buissons d'aubépines des chemins de Combray, le petit pan de mur jaune de Swann, les clochers de Martinville, les arbres d'Hudimesnil -  précisons, pour les non-proustiens, qu'il s'agit de trois silhouettes d'arbres que le narrateur aperçoit, alors qu'il est en voiture, pris dans  une conversation mondaine qui l'empêche de comprendre ce que ces arbres veulent lui dire, lorsqu'ils lui assènent cette terrible sommation : « ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne le sauras jamais ».

Le passé véritable – et non pas les souvenirs du passé – forme la matière de la création artistique. Là encore, le passé dont il s'agit n'est pas « notre » passé, mais la somme des interactions vivantes qui nous constituent. L'art est fait de traces et de fulgurations. Le terreau de la création artistique, c'est la splendeur du présent illuminant (on pourrait même dire radiographiant) l'épaisseur du passé – ce qui vient juste d'apparaître révélant ce qui n'est déjà plus. 

Tous leurs sens en éveil, les artistes captent le pouls des choses et des êtres parmi lesquels nous coévoluons. Leurs extrémités sensitives touchent aux fibres de la trame dans laquelle nous sommes viscéralement insérés. La source de leur inspiration n'est pas à chercher dans les hauteurs éthérées, mais dans le concret : la pulsation de la terre. Le passé des mots fermentent dans leurs bouches et fleurissent, irrigués par l'alacrité de leurs salives. 

Je repense à une remarque d'Alice Schmidt, l'épouse de l'écrivain Arno Schmidt, s'émerveillant de l'habileté avec laquelle son mari à fait surgir l'univers complexe et foisonnant de « Paysage lacustre avec Pocahontas » à partir de quelques détails insignifiants glanés lors d'un séjour qu'ils avaient effectués ensemble sur les rives du lac Dümmer. « Quel grand poète quand même qu'Arno ! » s'exclame-t-elle dans son journal (1). Pour ma part, j'y vois moins une prouesse littéraire qu'une aubaine à saisir : l'auteur pouvait accéder à la mémoire vive du passé sans être embarrassé de trop de souvenirs personnels. L'individu Schmidt attendit d'être revenu à la maison pour se mettre à l'ouvrage, mais l'écrivain Schmidt, lui, n'avait pas quitté les rives du Dümmersee. Il était resté immergé dans la présence de lac. C'est cette présence qui, d'elle-même (et à force de travail bien sûr), s'est transformée en œuvre d'art, comme une plante étrange dont ne sait rien et qu'on regarde pousser avec curiosité, jusqu'à ce que sa fleur inconnue s'épanouisse au grand jour. 

Contrairement à l'opinion courante, les livres ne sont pas faits d'une collection de souvenirs transcendés par un savoir-faire artistique. Les artistes ne sont pas nostalgiques  – et les écrivains moins que les autres. S'ils le deviennent, c'est signe d'une altération de leur fécondité. Lorsqu'un auteur se met à compiler ses souvenirs d'enfance, c'est que le lien vivant avec celle-ci a été perdu. Le voilà réduit à s'auto-administrer un placebo sentimental en feuilletant sur propre album photo. Triste pis-aller...

On connaît le mythe d'Orphée descendant aux enfers pour ramener à la vie sa jeune épouse Eurydice. Grâce à sa sensibilité artistique hors du commun, Orphée avait accès à des territoires de l'esprit que la plupart d'entre nous ignore. Son chant éperdu était parvenu à amadouer les gardiens des Enfers : ils l'ont autorisé à ramener Eurydice dans le monde des vivants, à la condition express que, sur le chemin du retour, il ne se retourne pas pour lui parler. Las ! Orphée s'est retourné – c'est-à-dire qu'il a fait d'elle un souvenir – et aussitôt Eurydice est morte – définitivement cette fois.

Nous ne procédons pas différemment. En voulant de toute force nous forger volontairement des souvenirs individuels, nous laissons filer la proie pour l'ombre. Le passé n'est pas un objet extérieur à nous-mêmes, que nous pourrions évoquer grâce à des petites capsules de nostalgie personnelle composées à l'image de ce qui n'est plus – il est à l'intérieur de nous, actif (quoique impalpable) dans l'effervescence de notre présent, là où se fabrique notre bel aujourd'hui, dans l'immédiateté de l'instant.

Il n'est pas anodin de noter que les souvenirs volontaires sont visuels – puisqu'ils procèdent d'images mentales – tandis que la résurgence du passé vivant est plutôt suscitée par les sens les mieux archaïques de notre espèce, à savoir le goût, l'odorat et l'ouïe. Qui n'a pas été replongé dans son enfance en respirant une bouffée de l'odeur de la maison d'autrefois ? Qui n'a pas vu ressurgir, tel un génie d'une bouteille, une émanation de sa vie d'avant, éveillée par une saveur banale dont le goût lui est pourtant inimitable ? Qui n'a pas été bouleversé en entendant dans la foule une toux identique à celle d'un être aimé depuis longtemps disparu ?

Ces retrouvailles sont d'une évidence imparable. Nous ne sommes plus dans « l'imagerie mentale » des souvenirs fabriqués, mais dans le corps. Ces moments d’effervescence sensorielle nous montrent le chemin, tels des petits cailloux semés dans le fouillis mouvementé de notre « vie comme elle va ». Ce sont des petits cailloux mouvants, qui ne se laissent pas circonvenir dans une disposition psychique préétablie, un dispositif récurrent ou un schéma mental référencé. Ils sont comme des dos de dauphins sur lequel nous ricochons sur la pointe des pieds – le moindre arrêt, le moindre retour sur soi nous ferait aussitôt dégringoler la pente fatale menant tout droit aux Enfers...

Bien sûr on ne pas retenir la capacité des sens à faire ressurgir le passé. On ne peut ni le susciter, ni l'anticiper, ni même en être pleinement conscient. Bien sûr nous sommes toujours dans l'après, comme les mortels de la Grèce antique comprenant après-coup qu'ils venaient de parler à des Dieux déguisés en humains, en voyant briller dans l'herbe l'empreinte de leurs pas... Nous ne sommes pas maîtres de la résurgence de ces fragments de passé qui nous visitent quelquefois, de l'autre côté brûlé du très pur, comme l'écrit magistralement le poète Salah Stétié (2). Cependant, nous aurions tort de croire que le passé nous échappe parce qu'il se trouve ailleurs qu'en nous-même.  

Si ces moments fugaces nous paraissent si extraordinairement vivants, c'est qu'ils déchirent tout à coup le voile de confusion dans laquelle nous évoluons. Il ne s'agit pas de petites pierre d'éveil dont un Dieu farceur nous bombarderait au moment le plus inopportun ; en conséquence il ne sert de rien de battre la campagne en s'affairant à ramasser un maximum de pépites, comme si l'aubaine d'un tel trésor nous était inespérée. Cette richesse ne nous appartient pas : nous sommes elle.

Le sésame pour recouvrer ce trésor que nous sommes tient en deux syllabes : sentir. Pour ce faire, il faut s'accorder au diapason sensoriel du monde phénoménal, fait de petites choses, de détails infimes blottis dans cet « inframince » cher à Marcel Duchamp. 

Il nous faut redécouvrir notre capacité à sentir : sentir la texture de l'air que nous respirons (et non pas l'idée que nous en avons), sentir la pression artérielle derrière nos yeux, sentir le frôlement des entités vivantes qui nous cernent et, littéralement, nous submergent, sentir l'énergie frétiller au bout de nos doigts, sentir la voracité d'un chant d'oiseau s'imprimer au plus profond des lobes de notre cerveau.

Tout cela nous est donné, en surplus de notre existence (quelle que soit notre valeur individuelle, notre degré de « réalisation » sur l'échelle du développement spirituel) : il s'agit simplement d'accepter de se laisser envahir, d'oser ouvrir les vannes des digues maintenant artificiellement nos terres hors de portée de l'océan primordial.

Pourtant, presque à chaque instant, nous refusons, non pas de sentir, ce qui serait impossible, mais d’accepter de sentir. Notre premier réflexe est de solidifier ce qui apparaît pour tenter de se l'approprier (composer un merveilleux récit à partir de cette expérience, établir des parallèles avec ce que nous gardons en mémoire, justifier de notre existence inadéquate, combler nos manques) ou bien, plus fondamentalement, parce que nous refusons d'interrompre le ruban continu de pensées que nous entretenons secrètement en nous-mêmes, pour ne pas avoir à faire face à qui nous sommes réellement.

Voilà la vérité du monde tel qu'il est – voilà ce que nous avons tellement peur de découvrir. Les petits cailloux mouvants de notre chemin d'expérience sont des lucioles nous invitant à nous enflammer de présence. Leurs lumières s'allument partout autour de nous, mais nous, plutôt que de nous émerveiller de ce miracle, gâchons notre existence à chercher à les chapeauter de notre petit étouffoir portatif (cela s'appelle l'égo), quand nous ne prétendons pas les moucher entre nos doigts, les éteindre de notre souffle ou les noyer d'un crachat (cela s'appelle la névrose) ou pire encore (lorsque nous sommes parvenus au comble de la déréliction) les passer par le fil purificateur d'une épée fulgurante (cela s'appelle la psychose). 

J'ai dit plus haut que je préférais appeler la mémoire vivante « enfance », parce qu'elle est dans le droit fil d'un rapport immédiat au monde, une adhésion totale et spontané à ce qui est. On aura compris que, pour moi, l'enfance n'est pas une collection de souvenirs, mais un état d'esprit. L'enfance est viscéralement a-nostalgique. Elle est la réponse pleine et entière à cette injonction démesurée d'Hugo :  « Soyons l'immense oui » (3). Certains adultes ont gardé un peu de cette liesse enfantine au fond d'eux-mêmes. On la voit qui brille dans leurs yeux. Lorsque ces adultes-là se rencontrent, ils se reconnaissent immédiatement, sans avoir besoin de dire quoi que ce soit. 

Il suffit d’emprunter un chemin intérieur pour partir à la rencontre de l'enfant que nous étions autrefois. Tout le monde peut en faire l’expérience, même et surtout les adultes les plus engoncés dans l'amertume du quant-à-soi. L'enfant est là, tapis quelque part en nous, merveilleusement intact, aussi intransigeant et enthousiaste que lorsque nos âges coïncidaient. C'est un choc lorsqu'on se retrouve face à lui. Le premier moment d'émotion passé, on s’accroupit pour être à sa hauteur. L'enfant et l'adulte qu'il est devenu se sourient  mutuellement, étonnés de leur similitude et de leurs différences.

Oui, une telle rencontre est possible !

Mais il y a plus. On jugera peut-être cette seconde assertion encore plus fantaisiste que la première, à moins d'en avoir fait l'expérience : si l'on parvient à rentrer en contact avec son enfant intérieur, cela nous transforme sur le champ. Passé et présent s'en trouvent bouleversés de fond en comble. Les répercussions de notre échange avec l'enfant intérieur parcourent instantanément toute la période temporelle qui nous sépare de lui, jusqu'à ce que ce passé revisité aboutisse au cœur du présent.

Il n'est plus question d'un reliquat d'enfance scintillant au fond d'un gigantesque adulte en grisaille : c'est tout l'adulte qui se retrousse d'un coup, tel le vêtement élimé d'un épouvantail soulevé par une grande bourrasque, tandis que l'enfance envahit instantanément l'intégralité de notre présent. Les yeux deviennent enfants, la bouche devient enfant, les oreilles deviennent enfant, les doigts (ces antennes extralucides...), les pieds (ces mailloches percutant le tambour de la peau du monde...), les dents (incisant joyeusement la chair du monde, et tant pis si c'est parfois atrocement amer !..) – tout ce qui forme notre corps sensoriel devient enfant.

En façade, le costume d'adulte demeure, il le faut bien. Mais c'est un adulte pour de faux – un adulte pour rire. Un épouvantail fait pour effrayer les velléités inquisitrices de celles et ceux qui n'y connaissent rien en enfance.  

Ainsi, tous les corps successifs qui nous constituent sont transfigurés : du nourrisson ébahi par le monde qui l'entoure, dont l'unique souci est de croître et de se maintenir, en passant par l'enfant prompt à l'émerveillement, l'adolescent pusillanime puis la jeune personne velléitaire, enfin l'adulte entreprenant et jusqu'à la vieille personne, dont la trame de vie est si douce et usée que l'infini brille à travers - tous ces « moi » que nous avons été ou que nous serons, tous ces formes emboîtées les unes dans les autres se transforment sous les yeux ébahis de l'enfant. Elles recouvrent instantanément leur part originelle d'enfance, jusqu'à ce grand moment d'aujourd'hui, le moment de notre rencontre avec notre enfant intérieur.

Savez-vous quelle est la réaction de l'enfant devant un tel bouleversement ? Il éclate de rire !.. De ce rire irrésistible qui retrousse les plis de peau et fait sursauter les os de son visage...

Comme il est beau alors le rire de l'enfant. La joie quasi sanguinaire qui brille dans ses yeux est le plus beau cadeau qui soit !

(1)    Arno à tombeau ouvert, de Claude Riehl, in « Tina ou l'immortalité », Arno Schmidt, ed. Tristram.

(2)    L'autre côté du très pur », Salah Stétié, Gallimard.

(3)    Pleurs dans la nuit, in « Les contemplations », Victor Hugo.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur le sens des mots" publié le 7 octobre 2025.   

 

jeudi 5 mars 2026

Sur l'eau.

Il n'est pas rare qu'une averse soudaine me bouleverse au point de m'inciter à quitter la maison pour aller courir les chemins, la cape de pluie jetée à la hâte sur le dos, l'esprit alerte et les sens en éveil... Cette abondance d'eau est une fête. Il me suffit de marcher à perdre haleine, en me laissant griser par toutes les odeurs affolantes que l'eau fait jaillir autour d'elle, pour perdre pied de celui que je suis – ou plutôt que je suis censé être – et me retrouver mélangé aux êtres et aux choses, tel un animal indissociablement imbriqué dans son univers.

L'eau de la pluie agit comme un révélateur. Elle transforme tout ce qu'elle touche. Elle est au cœur du panorama émotif des saisons : l'effervescence oxygénée des ondées de printemps, âpres, sûres et stridulantes, puis la chaleur charnelle des pluies de l'été, bombée d'une sueur imperceptible, mouillant à peine la  sécheresse urticante des broussailles enchevêtrées - puis l'opulence organique des averses d'automne, grasses et nauséabondes, auxquelles succèdent les précipitations aiguisées de l'hiver, ouvrant de vastes espaces où caracoler dans une lumière cinglante...

En dissolvant les rigidités inhérentes à nos concrétions mentales, l'eau libère un inépuisable potentiel de bouleversements psychiques. Être ému, c'est être mu. L'eau, c'est la fluidité. Dès que l'émotion survient, cela circule. Ce qui était disjoint communique à nouveau. Les larmes aux yeux, l'eau à la bouche, le sexe humide, la goutte au nez, les aisselles transpirantes ou la sueur au front : quelque chose se produit en nous, maintenant, dans l'instant. Les fluides lubrifient, assouplissent, dissolvent, transportent et transforment aussi bien les substances tourbeuses que les instances éthérées.

Bain lustral ou onction sacrale, l'eau est de tous les rites ancestraux. L'eau consacre les fêtes de passage, lorsqu'il s'agit de desceller le clos, de défaire l'acquis pour s'ouvrir à l'inconnu. Dans la tradition bouddhiste, soleil et pluie mélangés sont les signes d'une réalisation spirituelle ultime et instantanée - le paranirvana – qu'un arc-en-ciel  impromptu vient consacrer.

Car l'autre face de l'eau, c'est la lumière. Elle est la véritable nature de l'esprit – profuse, inépuisable et illimitée – tandis que l'eau est le véhicule qui purifie le mélangé, décante l'épais vers toujours plus de subtil. 

Lumière et eau, l'une et l'autre unies, c'est une pentecôte. Tout est alors accompli. Le frétillement lumineux de la truite ayant inspiré tant de poètes, l'or des Nibelungen luisant au fond du Rhin, le serpentin ondulant de la lune sur les vagues mouvantes, un sourire illuminant des lèvres mouillées – toutes ces noces de lumière et d'eau nous réjouissent au delà du raisonnable, au plus profond de nous-mêmes.

 

mercredi 18 février 2026

Sur une pluie fine.

Après une semaine de tempête éprouvante, le vent est tombé. Une pluie fine s'installe, qui mouille à peine les choses – presqu’une bruine. Elle exhale en sourdine un bruissement jouissif évoquant le chuintement d'une peau moite se décollant d'une surface hydrofuge. C'est une ondée qui ne trempe pas mais madéfie subrepticement, par vagues continues de molles imprégnations. Bien sûr, tout comme ses sœurs les autres pluies, elle sait glisser à l’improviste une rigole malicieuse entre le col et la peau du cou – mais, globalement, elle n'imbibe pas les vêtements et n'entrave pas la marche.

Ce genre de pluie invite aux déambulations. Je profite des dernières lueurs du jour pour gravir le chemin qui monte vers la crête où se trouvent les grandes éoliennes. Il suffit de quelques minutes d’ascension pour qu'une gouttière se forme à la pointe de mon nez et à l'extrémité de mes sourcils. J’ai l’impression de traverser des buissons liquides. Des masses indistinctes migrent autour de moi, la nuque basse, l'allure lasse – groupe d'animaux nonchalants, bosquets noyés, nuées informes, monstres hybrides ? - puis s’effacent inexorablement dans le déclin d'une lumière engorgée de liquidités fluctuantes. 

Étrange de constater combien le flou du monde génère d'apparitions. Car ce brassage de la terre et de l'eau est trop vaste – trop englobant – pour être mis à l'index d'un épiphénomène. Il n'y a pas de cadre à ce paysage, pas de marge stable permettant une mise à distance, un ensachage dans la catégorie "spectacle pittoresque dramatisé par un ressenti subjectif". C'est tout – « ça » et « moi » – ensemble et tout d'un coup, qui se délite et se mélange, résiste et cède, se désagrège et se libère.

Comme la terre détrempée s’éboulant sous mon talon, cette marche amphibie débourbe mes pensées des lourdeurs accumulées durant les mois d'hiver. L’humidité générale fait délirer d'étranges odeurs embusquées dans les branches. Je suis lavé par cette mer de terre, pas moins vaste et puissante que sa sœur maritime, tout aussi illimité qu’elle, tout autant sauvage et laborieuse.

Nulle fleur encore, pas même de feuille, à peine quelques traces d'une lèpre verte et industrieuse commençant, en catimini, à rogner le gris terne du bois mort, les coulures noirâtres et la lividité lamentable des pierres - et cependant, au détour d'une petite poche d'air rébarbatif : oh ! un parfum inconnu, aussitôt disparu...

Au détour d'une pensée toute grise à force d'avoir été mille fois ressassée... Au détour d'un monde noyé jusqu'à l'énigme... Au détour des instances d'un ciel lessivant sans fin ses noirceurs ambulantes... 

Replié dans la matrice de cette brassée phénoménale, le vivant dans la terre œuvre déjà à son grand retour – mais c'est si ténébreux encore, souterrain et obscur – alors comment ces odeurs enchanteresses peuvent-elles survenir ? D'où viennent-elles ? Sont-ce des essences de fleurs prémonitoires qui éclosent dans la vacuité du monde ressuyé d'hiver - ou bien d'invisibles fées parcourant l'air incognito, que seules leurs effluves parfumées révèlent ?

Au sommet de la crête, dans le crépuscule, impossible de savoir où s’arrêtent les proéminences du paysage et où commencent les masses liquides. Air mouillé et terre brumeuse forment un continuum. J’ai  l’impression de m’évaporer dans les nuées. La marche et l'eau m'ont délesté de tout agrégat inutile. Le surplus s’est mêlé à cette tourbe sombre et forclose qui s'étend à perte de vue - et dont je sens au plus profond de moi qu'elle fomente déjà sa prochaine explosion de vigueur printanière.

jeudi 12 février 2026

Sur un manteau qui n'est pas le mien.

J'ai découvert un manteau qui n'était pas le mien, suspendu à la patère à côté de la porte d'entrée de ma maison. Je l'ai enfilé. Il était trop ample pour moi, mais je l'ai trouvé léger et enveloppant. C'est étrange de porter un vêtement qui n'est pas le sien. Lorsqu'il commence à se réchauffer, grâce à ce phénomène d'homéostasie que l'on appelle la thermorégulation, on pense au corps inconnu qui l'a porté avant nous, le façonnant jour après jour à son usage. Cela procure une émotion ambiguë, comme lorsqu'on enfile une paire de chaussures d'occasion trouvée dans une friperie.

Ce manteau-là a vécu. Ses poches ont du contenir beaucoup de choses, à en juger par les résidus de matières organiques – miettes, poussières, graines – qui se trouvaient au fond. J'y ai également découvert des petites bouts de papiers sur lesquels étaient écrits une dizaine de textes courts. Difficile d'y trouver une unité de style ou de propos. Ils sont plutôt obscurs. On dirait qu'il leur manque quelque chose pour qu'on puisse comprendre de quoi ils parlent réellement.   

Il me semble qu'il faut les prendre comme les amusements de quelqu'un qui a eu une idée incongrue à propos d'un objet ou d'une chose familière, et qui l'a aussitôt griffonné sur ce qu'il avait sous la main : ticket de tram, papier d'emballage, marge arrachée à une feuille de journal. Lorsqu'il y a plusieurs textes inscrits sur le même papier, ils ont été écrits dans tous les sens et avec des stylos différents, ce qui laisse à penser que la personne à qui ce manteau appartient les a notés à des moments distincts.

En voici deux, choisis parmi ceux qui m'ont parus les plus compréhensibles :

 

L'empreinte

 longue forme incrustée dans la glaise
s'y allonger procure
un apaisement instantané
 
les bourrasques de vent
changent alors de nature
sans rien perdre de leur virulence
 
elles n'ont plus d'intention
elles s’emboîtent
se complètent
 
elles se donnent la main
 

La bonne question

Un jour le poète Tranströmer (1)
arrêté devant des madriers 
jetés en tas dans la neige
leur demanda : 
m'accompagnerez-vous dans l'enfance ?  
 

les madriers ont dit oui
 
l'étonnant n'est pas la réponse
les choses répondent toujours oui
quand nous les interrogeons
 
l'étonnant est qu'un homme fait
sache encore poser
cette bonne question

J'ai défroissé les papiers et je les ai couché entre les feuilles d'un cahier, mais ensuite je me suis demandé si c'était pertinent de procéder ainsi. Les petits bouts de papier avaient l'air tout perdus. Ils ressemblaient à ces brindilles sèches qu'on classe dans un herbier sous le nom mirobolant de magnifiques fleurs sauvages. J'ai eu l'intuition que leur propos était indissociable de la matière sur laquelle ils avaient été écrits. Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de les chiffonner à nouveau et de les remettre dans leur milieu naturel (à savoir les poches de ce manteau), afin de leur laisser vivre leurs destins de petits bouts de papier. 

Les papiers s'altèrent très vite lorsqu'on les manipule machinalement au fond de nos poches. Ils s'enflent et s'érodent, se fendent aux pliures, s'effilochent peu à peu en devenant de plus en plus doux sous les lobes des doigts (les bords épais et boursouflés des plaies de papier sont à la fois des blessures et des cicatrices). A force de pétrissage, ils se transforment en une boulette de charpie qui s’incruste dans les doublures, ou bien s'agglomère en concrétion spongieuse que l'on retrouve dans le tambour de la machine à laver.

Cette série de mutations n'est qu'un petite boucle au sein du grand cycle auquel appartient le papier, cycle le reliant à la jeune pousse d'arbre, l'arbre fait au tronc débité en grumes, les grumes aux pièces de bois formant les meubles où je m'assois dans la journée et me couche la nuit, à la table sur laquelle je prends mes repas, au plancher sur lequel je me tiens debout, à la charpente du toit que j'ai au dessus de la tête, aux cartons dans lesquels je reçois les livres commandés, aux livres eux-mêmes, aux flammes infusant de la chaleur dans le poêle avec lequel je me chauffe, et jusqu'au papier sur lequel j'écris ce texte. Si un jour les arbres cessaient d'exister, je me retrouverai entre quatre murs nus, à même le sol et grelottant de froid – autant dire que je ne survivrai pas longtemps.

N'importe quel bout de papier, même le plus humble, fait partie de cette vaste et noble famille. Lorsqu'on pose une feuille de papier à côté d'un arbre, d'une étagère ou du corps d'ébène de ma clarinette, il se passe quelque chose. Ils se reconnaissent. Leur retrouvaille produit une qualité de silence qui vaut acquiescement.

Voilà ce à quoi je pensais en contemplant les bouts de papier étalés sur les feuilles du cahier. C'est alors que j'ai compris pourquoi j'avais voulu circonscrire ces textes dans le périmètre artificiel d'un livret. Cela tient à mon enfance, plus précisément au moment où j'ai commencé à écrire mes premiers textes. Je devais avoir 9 ans, puisque l'un d'entre eux parlait de ma clarinette, instrument auquel j'ai commencé à m'exercer à cet âge. 

Ma mère m'a demandé de les lui confier les bouts de papier sur lesquels j'avais écrit ce qu'aujourd'hui je qualifierai d'esquisses de poèmes. Elle est allé chercher l'énorme machine à écrire en métal qui sommeillait sur un étagère du grenier, recouverte d'une housse grise et rigide dont l'odeur désagréable me paraissait encore plus rébarbative que la machine elle-même. Le monstre mécanique installé sur le bureau, elle a entrepris de taper mes textes les uns à la suite des autres, chacun précédé d'un titre en majuscule. Cela formait une sorte de recueil, dont je n'étais pas peu fier.

Des paroles d'encouragement auraient sans doute eu un effet inhibiteur sur moi, qui n'avais même pas conscience d'avoir fait quelque chose de spécial en agençant des mots pour décrire les choses ou les êtres vivants qui m'entouraient. Par cet acte décisif, ma mère a su m'inculquer la conviction que ce que j'écrivais pouvait avoir assez de valeur pour être retranscrit et gardé par devers soi.

Bien sûr, on ne garde jamais rien par devers soi. Ma mère n'est plus. La machine à écrire et sa housse ont depuis longtemps disparues dans le néant où disparaissent les objets. La maison où nous avons vécu a été vendue et les affaires de mes parents dispersées. Les quelques feuillets typographiés par ma mère ont disparus dans la tourmente d'une adolescence très tôt jetée sur les routes de l'existence. Je n'ai gardé ni copie ni mémoire de ces premiers poèmes - qui a mon avis n'en valaient pas la peine.

Mais le procédé de ma mère, lui, continue à vivre à travers moi. Je n'écris plus de poèmes, je les trouve dans les vastes poches d'un manteau tellement enveloppant qu'il finit par être à la taille de l'univers. Ma mère n'est plus là pour rassembler mes petits bouts de papier épars, mais une grande main invisible continue la collecte à sa place - recueille, compile inlassablement dans ma tête les mots qui font sens pour moi, un à moment donné de ma vie, dans l'endroit spécifique où s'actualise mon présent. 

Enfin, alors que l'on ne souvient plus guère de ce qu'étaient les machines à écrire, les textes formés au grès de mon commerce avec le monde continuent leurs migrations vagabondes, transitant rêveusement de bouts de papier épars jusqu'aux fichiers dûment référencés de mon ordinateur portable. Le silence y a gagné en sérénité. Le clapotis discret des touches d'ordinateur a remplacé le fracas des lancettes métalliques (chacune piquée dans une lettre de l'alphabet) que l'on utilisait encore en ces temps héroïques.   

(1) Tomas Tranströmer est un poète suédois décédé en 2015.     

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la Terre-mère " publié le 19 février 2023.  

 

 

  Sur la parole  1. Il me semble que les définitions des dictionnaires ne mettent pas le doigt sur ce qu'est la parole. Elles se conte...