L'escargot buissonnier

Textes & Poèmes

vendredi 20 mars 2026

Sur l'enfant intérieur

Je ne suis pas amateur de souvenirs. J'en ai, bien sûr, comme tout un chacun. Quand des réminiscences de mon passé viennent me visiter, je leur fais un petit coucou ému – mais sans perdre mon cap pour autant. Je reste focalisé sur ce qui fait le sel de ma vie : le moment présent.

Lorsque nous évoluons dans les parages des eaux fréquentées autrefois, des bribes du passé remontent à la surface, dans les turbulences de notre sillage : c'est inévitable. Ces réminiscences involontaires nous procurent une ration de plaisir, quelque soit l'amertume ou la douceur des sensations qui nous reviennent – il semble même que les souvenirs les plus traumatiques soient paradoxalement ceux qui nous fournissent la jouissance la plus intense. Notre esprit étant avide de sensations fortes, il est tentant de réitérer le processus. Il suffit pour cela de convoquer volontairement les ombres furtives qui nous ont émus, de les nourrir, de les enjoliver au besoin, de les recomposer en séquences cohérentes. Les échos du passé sont mis en culture. On se met à fabriquer des souvenirs.   

Les souvenirs ne sont pas des données brute offertes à notre conscience. Nous les extrayons de leur milieu naturel, comme s'il s'agissait d'une ressource à exploiter. Nous tentons de leur assigner une utilité dans notre économie psychique. Nous cherchons à domestiquer les traces de notre mémoire pour les ensacher dans des catégories dûment répertoriées dont nous pourrions nous servir à discrétion, lorsqu'une baisse de régime ou le contre-coup des aléas de la vie nous suggèrent le besoin de nous faire une petit shoot de passé.  

Cela s'apparente à de la manipulation mentale. La réitération de ces fringales psychopompes finissent par altérer gravement le pays d'où viennent les souvenirs, l'alma mater dont ils sont originaires et vers lesquels ils migrent éternellement, tels des nuages glissant sans fin au firmament de notre ciel intérieur. Cette zone mystérieuse et obscure de nous-même n'a pas vraiment de nom ; on pourrait l'appeler « mémoire » (mais une mémoire qui serait essentiellement oublieuse), ou bien « passé » (mais un passé qui serait toujours présent). Pour ma part, je préfère dire : « enfance ».

Non seulement les souvenirs sont distinct de notre passé – c'est la raison pour laquelle ils finissent toujours pas nous décevoir – mais surtout le recours compulsif à ces fac-similés ponctionne la réserve de passé enfouie en nous, l'altère, l'épuise et, finalement, la terrasse. Il n'y a alors plus de recours. Le passé est indispensable à notre survie. Un être sans passé est un être mort.

Il faut le dire avec force : les souvenirs ne sont pas notre passé. Entre un souvenir et le passé réel, il y a autant d'écart qu'entre cet objet manufacturé, souvent atrocement laid, intitulé « Souvenir de Plougastel » et la présence agissante de Plougastel dans notre vie, l'empreinte que ce lieu a laissé dans notre chair de mémoire, la nuance particulière qu'il a apporté à la palette affective avec laquelle nous colorons le monde – bref, tous les aspects émotifs constituant le grain de sa présence, la spécificité de son « être-là ».

On prétends que le passé est mort. C'est faux. Le passé est immensément vivant en nous (voyez là-dessus les pages merveilleuses que Proust nous a laissé). S'il finit par mourir, c'est de notre fait. Car il meurt asphyxié sous les monceaux de souvenirs que nous fabriquons artificiellement à partir de sa matière vivante. Des souvenirs mille fois revécus, recomposés, arrangés comme on retouche une photo forcément trompeuse, au regard de la « vraie vie » dont elle est issue.

Du point de vue absolu – celui de la voie du zen – toutes solutions concernant notre esprit est erronée, mais les pires d'entre elles sont certainement celles qui propagent le mal qu'elles prétendent guérir. Ainsi sommes-nous persuadés que, si nous n'activions pas notre fabrique à souvenirs, nous n'aurions plus de « moi » auquel nous raccrocher et que, donc, nous ne serions plus personne. Nous sommes fermement convaincus que, sans les souvenirs – et plus généralement sans un flot continu de pensées – nous n'aurions aucune chance d'obtenir ce qui constitue le Saint Graal de toute coercition sociale : une « personnalité ».

En réalité, c'est l'inverse qui se produit. Le passé n'étant pas libre de se déposer en nous, de s'insuffler dans toutes nos fibres, de participer à notre manière unique de nous accorder au monde, nous nous restreignons à n'être que des clones de nous-mêmes, de pâles copies se dupliquant à l'infini dans la routine d'une vie en roue libre.  

Il s'agit là d'un syndrome spécifique à notre monde occidental. Nous ne voulons être qu'unité individuelle. Ce n'est pas un hasard si la première image qui m'est venue à l'esprit, lorsqu'il s'est agit de décrire la fabrication des souvenirs, est celle de l'exploitation des ressources dites « naturelles » (il vaudrait mieux dire « communes »). Le système capitaliste à outrance dont nous subissons les conséquences mortifères dans nos vies (ne serait-ce que par l'altération de l'air que nous respirons et de l'eau que nous buvons) est une exacerbation délirante de cet individualisme. Malheureusement, le dénoncer ne sert de rien pour changer le cours des choses : on dirait bien qu'il nous faudra boire ce calice-là jusqu'à la lie.

Il me semble que dans des cultures exogènes à la notre, c'est différent. Je l'ai constaté en Inde, ou récemment à Madagascar. C'est également encore très vivace dans les pays asiatiques : le passé, c'est le domaine des ancêtres. Et les ancêtres n'ont pas disparus. Ils sont là, au quotidien, mêlés à la vie des vivants. En tant qu'occidentaux, nous pourrions nous sentir oppressés à l'idée de partager notre espace vital avec tous ces fantômes – mais on peut également adopter un point de vue différent et considérer qu'alors nous ne possédons pas notre passé en propre, mais qu'il fait plutôt partie d'un bien commun qui permet à chaque personne individuelle de jouir de sa vie présente.

Le passé n'est pas derrière nous : il est toujours devant. Les souvenirs, eux, veulent toujours nous faire revenir en arrière. Ils ne sont pas le passé. Ils font semblant d'être le passé. Ils se sont vêtus avec les oripeaux de notre passé, ils s'essaient (mais avec quelle maladresse !) à employer les expressions de notre passé, ils font semblant de revivre les émotions de notre passé, mais ce ne sont-là que des pis-aller que notre esprit dispose sur notre passage, dans les recoins de notre esprit les plus fréquentés par nos pensées, à l'instar de ces publicités embusquées dans les marges de nos écrans  nous incitant à cliquer sur des images spécialement conçues à notre intention par des algorithmes impavibles.  

Comme tous les événement mentaux, les souvenirs n'ont pas d'autres forces que celles que nous leur octroyons. Un souvenir que l'on ne sollicitera pas volontairement finira par se résorber de lui-même dans la masse indistincte d'où il est issu – pourvu que nous ne lui tournions pas autour, tels des charognards avides du vif qu'ils peuvent encore y trouver. 

Pourvu qu'on le laisse se reposer en nous, sans le manipuler pour lui faire prendre la forme de ce que nous aurions aimé être, peu à peu le passé se dépose. Il nous sustente. Il forme ce « nous » qui nous manque tant. Sa « substantifique moelle », pour reprendre une expression de Rabelais, comble les cavités de nos os de sa manne nourricière. Il amende le familier de nos faits et gestes. Il génère des liens de connivence entre nos îlots individuels. Sa texture agglomérante nous permet d'agréger du nouveau. Il se peut même que le passé ressurgisse d'un bloc dans nos vies (non pas le souvenir des choses passées, mais le vécu réel, intégral et inaltéré) – tel un éclair zébrant soudain un ciel serein. 

Ces épiphanies intimes constituent le ferment de la Recherche du temps perdu de Proust. On connaît la fameuse madeleine de la tante Léonie, mais il y a beaucoup d'autres occurrences, dispersées au fil des pages de cette œuvre monumentale, questionnant inlassablement le narrateur sur la profondeur de sa présence au monde : les buissons d'aubépines des chemins de Combray, le petit pan de mur jaune de Swann, les clochers de Martinville, les arbres d'Hudimesnil -  précisons, pour les non-proustiens, qu'il s'agit de trois silhouettes d'arbres que le narrateur aperçoit, alors qu'il est en voiture, absorbé dans une conversation mondaine, et dont il pressent qu'ils cherchent à lui délivrer un message qu'il ne parvient pas à déchiffrer. Les arbres lui assènent alors cette terrible sommation : « ce que tu n'apprends pas de nous aujourd'hui, tu ne le sauras jamais ».

Le passé véritable – et non pas les souvenirs du passé – forme la matière de la création artistique. Là encore, le passé dont il s'agit n'est pas « notre » passé, mais la somme des interactions vivantes qui nous constituent. L'art est fait de traces et de fulgurations. Le terreau de la création artistique, c'est la splendeur du présent illuminant (on pourrait même dire radiographiant) l'épaisseur du passé – ce qui vient juste d'apparaître révélant ce qui n'est déjà plus. 

Tous leurs sens en éveil, les artistes captent le pouls des choses et des êtres parmi lesquels nous coévoluons. Leurs extrémités sensitives touchent aux fibres de la trame dans laquelle nous sommes viscéralement insérés. La source de leur inspiration n'est pas à chercher dans les hauteurs éthérées, mais dans le concret : la pulsation de la terre. Le passé des mots fermentent dans leurs bouches et fleurissent, irrigués par l'alacrité de leurs salives vivifiantes. 

Je repense à une remarque d'Alice Schmidt, l'épouse de l'écrivain Arno Schmidt, s'émerveillant de l'habileté avec laquelle son mari à fait surgir l'univers complexe et foisonnant de « Paysage lacustre avec Pocahontas » à partir de quelques détails insignifiants glanés lors d'un séjour qu'ils avaient effectués ensemble sur les rives du lac Dümmer. « Quel grand poète quand même qu'Arno ! » s'exclame-t-elle dans son journal (1). Pour ma part, j'y vois moins une prouesse littéraire qu'une aubaine à saisir : l'auteur pouvait accéder à la mémoire vive du passé sans être embarrassé de trop de souvenirs personnels. L'individu Schmidt attendit d'être revenu à la maison pour se mettre à l'ouvrage, mais l'écrivain Schmidt, lui, n'avait pas quitté les rives du Dümmersee. Il était resté immergé dans la présence de lac. C'est cette présence qui, d'elle-même (et à force de travail bien sûr), s'est transformée en œuvre d'art, comme une plante étrange dont ne sait rien et qu'on regarde pousser avec curiosité, jusqu'à ce que sa fleur inconnue s'épanouisse au grand jour. 

Contrairement à l'opinion courante, les livres ne sont pas faits d'une compilation de souvenirs transcendés par un savoir-faire artistique. Les artistes ne sont peu nostalgiques  – les écrivains moins que les autres. S'ils le deviennent, c'est signe d'une altération de leur fécondité. Lorsqu'un auteur se met à compiler ses souvenirs d'enfance, c'est que le lien vivant avec celle-ci a été perdu. Le voilà réduit à s'auto-administrer un placebo sentimental en feuilletant sur propre album photo. Triste pis-aller...

On connaît le mythe d'Orphée descendant aux enfers pour ramener à la vie sa jeune épouse Eurydice. Grâce à sa sensibilité artistique hors du commun, Orphée avait accès à des territoires de l'esprit que la plupart d'entre nous ignore. Son chant éperdu était parvenu à amadouer les gardiens de la mort : ils l'ont autorisé à ramener Eurydice dans le monde des vivants, à la condition express que, sur le chemin du retour, il ne se retourne pas pour lui parler. Las ! Orphée s'est retourné – c'est-à-dire qu'il a fait d'elle un souvenir – et aussitôt Eurydice est morte – définitivement cette fois.

Nous ne procédons pas différemment. En voulant de toute force nous forger volontairement des souvenirs individuels, nous laissons filer la proie pour l'ombre. Le passé n'est pas un objet extérieur à nous-mêmes, que nous pourrions évoquer grâce à des petites capsules de nostalgie personnelle composées à l'image de ce qui n'est plus – il est à l'intérieur de nous, actif (quoique impalpable) dans l'effervescence de notre présent, là où se fabrique notre bel aujourd'hui, dans l'immédiateté de l'instant.

Il n'est pas anodin de noter que les souvenirs volontaires sont visuels – puisqu'ils procèdent d'images mentales – tandis que la résurgence du passé vivant est plutôt suscitée par les sens les mieux archaïques de notre espèce, à savoir le goût, l'odorat et l'ouïe. Qui n'a pas été replongé dans son enfance en respirant une bouffée de l'odeur de la maison d'autrefois ? Qui n'a pas vu ressurgir, tel un génie d'une bouteille, une émanation de sa vie d'avant, réveillée de son long sommeil par une saveur banale dont le goût lui est pourtant inimitable ? Qui n'a pas été bouleversé en entendant dans la foule une toux identique à celle d'un être aimé depuis longtemps disparu ?

Ces retrouvailles sont d'une évidence imparable. Nous ne sommes plus dans « l'imagerie mentale » des souvenirs fabriqués, mais dans le corps. Ces moments d’effervescence sensorielle nous montrent le chemin, tels des petits cailloux semés dans le fouillis mouvementé de notre « vie comme elle va ». Ce sont des petits cailloux mouvants, qui ne se laissent pas circonvenir dans une disposition psychique préétablie, un dispositif récurrent ou un schéma mental référencé. Ils sont comme des dos de dauphins sur lequel nous ricochons sur la pointe des pieds – le moindre arrêt, le moindre retour sur soi nous ferait aussitôt dégringoler la pente fatale menant tout droit aux Enfers...

Bien sûr on ne pas retenir la capacité des sens à faire ressurgir le passé. On ne peut ni le susciter, ni l'anticiper, ni même en être pleinement conscient. Bien sûr nous sommes toujours dans l'après, comme les mortels de la Grèce antique comprenant après-coup qu'ils venaient de parler à des Dieux déguisés en humains en voyant briller dans l'herbe l'empreinte de leurs pas... Nous ne sommes pas maîtres de la résurgence de ces fragments de passé qui nous visitent quelquefois, de l'autre côté brûlé du très pur, comme l'écrit magistralement le poète Salah Stétié (2). Cependant, nous aurions tort de croire que le passé nous échappe parce qu'il se trouve ailleurs qu'en nous-même.  

Si ces moments fugaces nous paraissent si extraordinairement vivants, c'est qu'ils déchirent dramatiquement le voile de confusion dans laquelle nous évoluons. Il ne s'agit pas de petites pierre d'éveil dont un Dieu farceur nous bombarderait au moment le plus inopportun ; il ne sert de rien de battre la campagne en s'efforçant de ramasser le plus grand nombre possible de ces pépites, comme si l'aubaine d'un tel trésor nous était inespérée. Cette richesse ne nous appartient pas : nous sommes elle.

Le sésame pour recouvrer notre propre trésor tient en deux syllabes : sentir. Pour cela, il faut s'accorder au diapason sensoriel du monde phénoménal, fait de petites choses, de détails infimes, d'un fatras de bris et de brindilles blottis dans cet « inframince » cher à Marcel Duchamp. 

Il nous faut redécouvrir notre capacité à sentir : sentir la texture de l'air que nous respirons (et non pas l'idée que nous en avons), sentir la pression artérielle derrière nos yeux, sentir le frôlement des entités vivantes qui nous cernent et, littéralement, nous submergent, sentir l'énergie frétiller au bout de nos doigts, sentir la voracité d'un chant d'oiseau s'imprimer au plus profond des lobes de notre cerveau.

Tout cela nous est donné, en surplus de notre existence (quelle que soit notre valeur individuelle, notre degré de « réalisation » sur l'échelle du développement spirituel) : il s'agit simplement d'accepter de se laisser envahir, d'ouvrir les vannes des digues maintenant artificiellement nos terres hors de portée de l'océan primordial.

Pourtant, presque à chaque instant, nous refusons, non pas de sentir, ce qui serait impossible, mais d’accepter de sentir. Notre premier réflexe est de solidifier ce qui apparaît pour tenter de se l'approprier (écrire un texte merveilleux à partir de cette expérience, établir des parallèles avec ce que nous gardons en mémoire, justifier de notre existence inadéquate, combler nos manques) ou bien, plus fondamentalement, parce que nous refusons d'interrompre le ruban continu de pensées que nous entretenons secrètement en nous-mêmes, pour ne pas avoir à faire face à qui nous sommes réellement.

Voilà la vérité du monde tel qu'il est – voilà ce que nous avons tellement peur de découvrir. Les petits cailloux mouvants de notre chemin d'expérience sont des lucioles nous invitant à nous enflammer de présence. Leurs lumières s'allument partout autour de nous, mais nous, plutôt que de nous émerveiller de ce miracle, gâchons notre existence à chercher à les chapeauter de notre petit étouffoir portatif (cela s'appelle l'égo), quand nous ne prétendons pas les moucher entre nos doigts, les éteindre de notre souffle ou les noyer d'un crachat (cela s'appelle la névrose) ou pire encore (lorsque nous sommes parvenus au comble de la déréliction) les passer par le fil purificateur d'une épée fulgurante (cela s'appelle la psychose). 

J'ai dit plus haut que je préférais appeler la mémoire vivante « enfance », parce qu'elle est dans le droit fil d'un rapport immédiat au monde, une adhésion totale et spontané à ce qui est. On aura compris que, pour moi, l'enfance n'est pas une collection de souvenirs, mais un état d'esprit. L'enfance est viscéralement a-nostalgique. Elle est la réponse pleine et entière à cette injonction démesurée d'Hugo :  « Soyons l'immense oui » (3). Certains adultes ont gardé un peu de cette liesse enfantine au fond d'eux-mêmes. On la voit qui brille dans leurs yeux. Lorsque ces adultes-là se rencontrent, ils se reconnaissent immédiatement, sans avoir besoin de dire quoi que ce soit. 

Il suffit d’emprunter un chemin intérieur pour partir à la rencontre de l'enfant que nous étions autrefois. Tout le monde peut en faire l’expérience, même et surtout les adultes les plus engoncés dans l'amertume du quant-à-soi. L'enfant est là, tapis quelque part en nous, merveilleusement intact, aussi intransigeant et enthousiaste que lorsque nos âges coïncidaient. C'est un choc lorsqu'on se retrouve face à lui. Le premier moment d'émotion passé, on s’accroupit pour être à sa hauteur. L'enfant et l'adulte qu'il est devenu se sourient  mutuellement, étonnés de leur similitude et de leurs différences.

Oui, une telle rencontre est possible !

Mais il y a plus. On jugera peut-être cette seconde assertion encore plus fantaisiste que la première, à moins d'en avoir fait l'expérience : si l'on parvient à rentrer en contact avec son enfant intérieur, cela nous transforme sur le champ. Passé et présent s'en trouvent profondément bouleversés. Les répercussions de notre échange avec l'enfant intérieur parcourent instantanément toute la période temporelle qui nous sépare de lui, jusqu'à ce que ce passé revisité aboutisse au cœur du présent.

Il n'est plus question d'un reliquat d'enfance scintillant au fond d'un gigantesque adulte en grisaille : c'est tout l'adulte qui se retrousse d'un coup, tel le vêtement élimé d'un épouvantail soulevé par une grande bourrasque, tandis que l'enfance envahit instantanément l'intégralité de notre présent. Les yeux deviennent enfants, la bouche devient enfant, les oreilles deviennent enfant, les doigts (ces antennes extralucides), les pieds (ces mailloches sonnant le grand tambour  de la peau du monde), les dents (incisant joyeusement la chair de l'instant présent, même si c'est parfois atrocement amer) – tout ce qui forme notre corps sensoriel devient enfant... 

En façade, le costume d'adulte demeure, il le faut bien. Mais c'est un adulte pour de faux – un adulte pour rire. Un épouvantail fait pour effrayer les velléités inquisitrices de celles et ceux qui n'y connaissent rien en enfance.  

Ainsi, tous les corps successifs dont nous sommes formés se trouvent transfigurés : du nourrisson ébahi par le monde qui l'entoure, dont l'unique souci est de croître et de se maintenir, en passant par l'enfant prompt à l'émerveillement, l'adolescent pusillanime puis la jeune personne velléitaire, enfin l'adulte entreprenant et jusqu'à la vieille personne, dont la trame de vie est si douce et usée que l'infini brille à travers - tous ces « moi » que nous avons été ou que nous serons, tous ces formes emboîtées les unes dans les autres se transforment sous les yeux ébahis de l'enfant. Elles recouvrent instantanément leur part originelle d'enfance, jusqu'à ce grand moment d'aujourd'hui, le moment de notre rencontre avec notre enfant intérieur.

Savez-vous quelle est la réaction de l'enfant devant une tette révolution ? Il éclate de rire !.. De ce rire irrésistible qui retrousse les plis de peau et la fait sursauter sur les os du visage...

Comme il est beau alors le rire de l'enfant. La joie quasi sanguinaire qui brille dans ses yeux est le plus beau cadeau qui soit !

(1)    Arno à tombeau ouvert, de Claude Riehl, in « Tina ou l'immortalité », Arno Schmidt, ed. Tristram.

(2)    L'autre côté du très pur », Salah Stétié, Gallimard.

(3)    Pleurs dans la nuit, in « Les contemplations », Victor Hugo.

 

jeudi 5 mars 2026

Sur l'eau.

Il n'est pas rare qu'une averse soudaine me bouleverse au point de m'inciter à quitter la maison pour aller courir les chemins, la cape de pluie jetée à la hâte sur le dos, l'esprit alerte et les sens en éveil... Cette abondance d'eau est une fête. Il me suffit de marcher à perdre haleine, en me laissant griser par toutes les odeurs affolantes que l'eau fait jaillir autour d'elle, pour perdre pied de celui que je suis – ou plutôt que je suis censé être – et me retrouver mélangé aux êtres et aux choses, tel un animal indissociablement imbriqué dans son univers.

L'eau de la pluie agit comme un révélateur. Elle transforme tout ce qu'elle touche. Elle est au cœur du panorama émotif des saisons : l'effervescence oxygénée des ondées de printemps, âpres, sûres et stridulantes, puis la chaleur charnelle des pluies de l'été, bombée d'une sueur imperceptible, mouillant à peine la  sécheresse urticante des broussailles enchevêtrées - puis l'opulence organique des averses d'automne, grasses et nauséabondes, auxquelles succèdent les précipitations aiguisées de l'hiver, ouvrant de vastes espaces où caracoler dans une lumière cinglante...

En dissolvant les rigidités inhérentes à nos concrétions mentales, l'eau libère un inépuisable potentiel de bouleversements psychiques. Être ému, c'est être mu. L'eau, c'est la fluidité. Dès que l'émotion survient, cela circule. Ce qui était disjoint communique à nouveau. Les larmes aux yeux, l'eau à la bouche, le sexe humide, la goutte au nez, les aisselles transpirantes ou la sueur au front : quelque chose se produit en nous, maintenant, dans l'instant. Les fluides lubrifient, assouplissent, dissolvent, transportent et transforment aussi bien les substances tourbeuses que les instances éthérées.

Bain lustral ou onction sacrale, l'eau est de tous les rites ancestraux. L'eau consacre les fêtes de passage, lorsqu'il s'agit de desceller le clos, de défaire l'acquis pour s'ouvrir à l'inconnu. Dans la tradition bouddhiste, soleil et pluie mélangés sont les signes d'une réalisation spirituelle ultime et instantanée - le paranirvana – qu'un arc-en-ciel  impromptu vient consacrer.

Car l'autre face de l'eau, c'est la lumière. Elle est la véritable nature de l'esprit – profuse, inépuisable et illimitée – tandis que l'eau est le véhicule qui purifie le mélangé, décante l'épais vers toujours plus de subtil. 

Lumière et eau, l'une et l'autre unies, c'est une pentecôte. Tout est alors accompli. Le frétillement lumineux de la truite ayant inspiré tant de poètes, l'or des Nibelungen luisant au fond du Rhin, le serpentin ondulant de la lune sur les vagues mouvantes, un sourire qui illuminant des lèvres mouillées – toutes ces noces de lumière et d'eau nous réjouissent au delà du raisonnable, au plus profond de nous-mêmes.

 

mercredi 18 février 2026

Sur une pluie fine.

Après une semaine de tempête éprouvante, le vent est tombé. Une pluie fine s'installe, qui mouille à peine les choses – presqu’une bruine. Elle exhale en sourdine un bruissement jouissif évoquant le chuintement d'une peau moite se décollant d'une surface hydrofuge. C'est une ondée qui ne trempe pas mais madéfie subrepticement, par vagues continues de molles imprégnations. Bien sûr, tout comme ses sœurs les autres pluies, elle sait glisser à l’improviste une rigole malicieuse entre le col et la peau du cou – mais, globalement, elle n'imbibe pas les vêtements et n'entrave pas la marche.

Ce genre de pluie invite aux déambulations. Je profite des dernières lueurs du jour pour gravir le chemin qui monte vers la crête où se trouvent les grandes éoliennes. Il suffit de quelques minutes d’ascension pour qu'une gouttière se forme à la pointe de mon nez et à l'extrémité de mes sourcils. J’ai l’impression de traverser des buissons liquides. Des masses indistinctes migrent autour de moi, la nuque basse, l'allure lasse – groupe d'animaux nonchalants, bosquets noyés, nuées informes, monstres hybrides ? - puis s’effacent inexorablement dans le déclin d'une lumière engorgée de liquidités fluctuantes. 

Étrange de constater combien le flou du monde génère d'apparitions. Car ce brassage de la terre et de l'eau est trop vaste – trop englobant – pour être mis à l'index d'un épiphénomène. Il n'y a pas de cadre à ce paysage, pas de marge stable permettant une mise à distance, un ensachage dans la catégorie "spectacle pittoresque dramatisé par un ressenti subjectif". C'est tout – « ça » et « moi » – ensemble et tout d'un coup, qui se délite et se mélange, résiste et cède, se désagrège et se libère.

Comme la terre détrempée s’éboulant sous mon talon, cette marche amphibie débourbe mes pensées des lourdeurs accumulées durant les mois d'hiver. L’humidité générale fait délirer d'étranges odeurs embusquées dans les branches. Je suis lavé par cette mer de terre, pas moins vaste et puissante que sa sœur maritime, tout aussi illimité qu’elle, tout autant sauvage et laborieuse.

Nulle fleur encore, pas même de feuille, à peine quelques traces d'une lèpre verte et industrieuse commençant, en catimini, à rogner le gris terne du bois mort, les coulures noirâtres et la lividité lamentable des pierres - et cependant, au détour d'une petite poche d'air rébarbatif : oh ! un parfum inconnu, aussitôt disparu...

Au détour d'une pensée toute grise à force d'avoir été mille fois ressassée... Au détour d'un monde noyé jusqu'à l'énigme... Au détour des instances d'un ciel lessivant sans fin ses noirceurs ambulantes... 

Replié dans la matrice de cette brassée phénoménale, le vivant dans la terre œuvre déjà à son grand retour – mais c'est si ténébreux encore, souterrain et obscur – alors comment ces odeurs enchanteresses peuvent-elles survenir ? D'où viennent-elles ? Sont-ce des essences de fleurs prémonitoires qui éclosent dans la vacuité du monde ressuyé d'hiver - ou bien d'invisibles fées parcourant l'air incognito, que seules leurs effluves parfumées révèlent ?

Au sommet de la crête, dans le crépuscule, impossible de savoir où s’arrêtent les proéminences du paysage et où commencent les masses liquides. Air mouillé et terre brumeuse forment un continuum. J’ai  l’impression de m’évaporer dans les nuées. La marche et l'eau m'ont délesté de tout agrégat inutile. Le surplus s’est mêlé à cette tourbe sombre et forclose qui s'étend à perte de vue - et dont je sens au plus profond de moi qu'elle fomente déjà sa prochaine explosion de vigueur printanière.

jeudi 12 février 2026

Sur un manteau qui n'est pas le mien.

J'ai découvert un manteau qui n'était pas le mien, suspendu à la patère à côté de la porte d'entrée de ma maison. Je l'ai enfilé. Il était trop ample pour moi, mais je l'ai trouvé léger et enveloppant. C'est étrange de porter un vêtement qui n'est pas le sien. Lorsqu'il commence à se réchauffer, grâce à ce phénomène d'homéostasie que l'on appelle la thermorégulation, on pense au corps inconnu qui l'a porté avant nous, le façonnant jour après jour à son usage. Cela procure une émotion ambiguë, comme lorsqu'on enfile une paire de chaussures d'occasion trouvée dans une friperie.

Ce manteau-là a vécu. Ses poches ont du contenir beaucoup de choses, à en juger par les résidus de matières organiques – miettes, poussières, graines – qui se trouvaient au fond. J'y ai également découvert des petites bouts de papiers sur lesquels étaient écrits une dizaine de textes courts. Difficile d'y trouver une unité de style ou de propos. Ils sont plutôt obscurs. On dirait qu'il leur manque quelque chose pour qu'on puisse comprendre de quoi ils parlent réellement.   

Il me semble qu'il faut les prendre comme les amusements de quelqu'un qui a eu une idée incongrue à propos d'un objet ou d'une chose familière, et qui l'a aussitôt griffonné sur ce qu'il avait sous la main : ticket de tram, papier d'emballage, marge arrachée à une feuille de journal. Lorsqu'il y a plusieurs textes inscrits sur le même papier, ils ont été écrits dans tous les sens et avec des stylos différents, ce qui laisse à penser que la personne à qui ce manteau appartient les a notés à des moments distincts.

En voici deux, choisis parmi ceux qui m'ont parus les plus compréhensibles :

 

L'empreinte

 longue forme incrustée dans la glaise
s'y allonger procure
un apaisement instantané
 
les bourrasques de vent
changent alors de nature
sans rien perdre de leur virulence
 
elles n'ont plus d'intention
elles s’emboîtent
se complètent
 
elles se donnent la main
 

La bonne question

Un jour le poète Tranströmer (1)
arrêté devant des madriers 
jetés en tas dans la neige
leur demanda : 
m'accompagnerez-vous dans l'enfance ?  
 

les madriers ont dit oui
 
l'étonnant n'est pas la réponse
les choses répondent toujours oui
quand nous les interrogeons
 
l'étonnant est qu'un homme fait
sache encore poser
cette bonne question

J'ai défroissé les papiers et je les ai couché entre les feuilles d'un cahier, mais ensuite je me suis demandé si c'était pertinent de procéder ainsi. Les petits bouts de papier avaient l'air tout perdus. Ils ressemblaient à ces brindilles sèches qu'on classe dans un herbier sous le nom mirobolant de magnifiques fleurs sauvages. J'ai eu l'intuition que leur propos était indissociable de la matière sur laquelle ils avaient été écrits. Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de les chiffonner à nouveau et de les remettre dans leur milieu naturel (à savoir les poches de ce manteau), afin de leur laisser vivre leurs destins de petits bouts de papier. 

Les papiers s'altèrent très vite lorsqu'on les manipule machinalement au fond de nos poches. Ils s'enflent et s'érodent, se fendent aux pliures, s'effilochent peu à peu en devenant de plus en plus doux sous les lobes des doigts (les bords épais et boursouflés des plaies de papier sont à la fois des blessures et des cicatrices). A force de pétrissage, ils se transforment en une boulette de charpie qui s’incruste dans les doublures, ou bien s'agglomère en concrétion spongieuse que l'on retrouve dans le tambour de la machine à laver.

Cette série de mutations n'est qu'un petite boucle au sein du grand cycle auquel appartient le papier, cycle le reliant à la jeune pousse d'arbre, l'arbre fait au tronc débité en grumes, les grumes aux pièces de bois formant les meubles où je m'assois dans la journée et me couche la nuit, à la table sur laquelle je prends mes repas, au plancher sur lequel je me tiens debout, à la charpente du toit que j'ai au dessus de la tête, aux cartons dans lesquels je reçois les livres commandés, aux livres eux-mêmes, aux flammes infusant de la chaleur dans le poêle avec lequel je me chauffe, et jusqu'au papier sur lequel j'écris ce texte. Si un jour les arbres cessaient d'exister, je me retrouverai entre quatre murs nus, à même le sol et grelottant de froid – autant dire que je ne survivrai pas longtemps.

N'importe quel bout de papier, même le plus humble, fait partie de cette vaste et noble famille. Lorsqu'on pose une feuille de papier à côté d'un arbre, d'une étagère ou du corps d'ébène de ma clarinette, il se passe quelque chose. Ils se reconnaissent. Leur retrouvaille produit une qualité de silence qui vaut acquiescement.

Voilà ce à quoi je pensais en contemplant les bouts de papier étalés sur les feuilles du cahier. C'est alors que j'ai compris pourquoi j'avais voulu circonscrire ces textes dans le périmètre artificiel d'un livret. Cela tient à mon enfance, plus précisément au moment où j'ai commencé à écrire mes premiers textes. Je devais avoir 9 ans, puisque l'un d'entre eux parlait de ma clarinette, instrument auquel j'ai commencé à m'exercer à cet âge. 

Ma mère m'a demandé de les lui confier les bouts de papier sur lesquels j'avais écrit ce qu'aujourd'hui je qualifierai d'esquisses de poèmes. Elle est allé chercher l'énorme machine à écrire en métal qui sommeillait sur un étagère du grenier, recouverte d'une housse grise et rigide dont l'odeur désagréable me paraissait encore plus rébarbative que la machine elle-même. Le monstre mécanique installé sur le bureau, elle a entrepris de taper mes textes les uns à la suite des autres, chacun précédé d'un titre en majuscule. Cela formait une sorte de recueil, dont je n'étais pas peu fier.

Des paroles d'encouragement auraient sans doute eu un effet inhibiteur sur moi, qui n'avais même pas conscience d'avoir fait quelque chose de spécial en agençant des mots pour décrire les choses ou les êtres vivants qui m'entouraient. Par cet acte décisif, ma mère a su m'inculquer la conviction que ce que j'écrivais pouvait avoir assez de valeur pour être retranscrit et gardé par devers soi.

Bien sûr, on ne garde jamais rien par devers soi. Ma mère n'est plus. La machine à écrire et sa housse ont depuis longtemps disparues dans le néant où disparaissent les objets. La maison où nous avons vécu a été vendue et les affaires de mes parents dispersées. Les quelques feuillets typographiés par ma mère ont disparus dans la tourmente d'une adolescence très tôt jetée sur les routes de l'existence. Je n'ai gardé ni copie ni mémoire de ces premiers poèmes - qui a mon avis n'en valaient pas la peine.

Mais le procédé de ma mère, lui, continue à vivre à travers moi. Je n'écris plus de poèmes, je les trouve dans les vastes poches d'un manteau tellement enveloppant qu'il finit par être à la taille de l'univers. Ma mère n'est plus là pour rassembler mes petits bouts de papier épars, mais une grande main invisible continue la collecte à sa place - recueille, compile inlassablement dans ma tête les mots qui font sens pour moi, un à moment donné de ma vie, dans l'endroit spécifique où s'actualise mon présent. 

Enfin, alors que l'on ne souvient plus guère de ce qu'étaient les machines à écrire, les textes formés au grès de mon commerce avec le monde continuent leurs migrations vagabondes, transitant rêveusement de bouts de papier épars jusqu'aux fichiers dûment référencés de mon ordinateur portable. Le silence y a gagné en sérénité. Le clapotis discret des touches d'ordinateur a remplacé le fracas des lancettes métalliques (chacune piquée dans une lettre de l'alphabet) que l'on utilisait encore en ces temps héroïques.   

(1) Tomas Tranströmer est un poète suédois décédé en 2015.     

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la Terre-mère " publié le 19 février 2023.  

 

 

samedi 24 janvier 2026

Sur la confusion mentale.

Dialogue entre deux personnes, ou bien deux aspects complémentaires de moi-même. Appelons-les « Ligne de Crête » et « Balle de riz ».

Balle de riz : Tu parles souvent de confusion mentale, mais au fond qu'est-ce que c'est ?

Ligne de Crête : C'est une drôle de question que tu me poses-là. S'il y a une chose dont l'expérience me semble commune à tous les humains, c'est bien la confusion mentale !

B. : Qu'est-ce que tu veux dire ?

L. : Eh bien, il suffit de décider de ne rien faire, dans un endroit calme et protégé, où il n'y a pas de sollicitations extérieures, et de regarder ce qui se passe dans son esprit, sans tenter de modifier quoi que ce soit. C'est une expérience très instructive, je t'assure !

B. : Oui, oui, je connais. Moi aussi j'ai essayé d'être « zen ». Je me suis assis sur une pile de bouquin avec les pieds croisés en lotus. J'ai voulu voir ce qui se passait.

L. : Et alors ?

B. : Alors, je pensais que j'allais progressivement m’enfoncer dans un état de bien-être psychique confinant à la béatitude, mais il semble que mon esprit en avait décidé tout autrement !

L. : Çà ne s'est pas bien passé ?

B. : En tout cas ça ne s'est pas passé comme je l'avais prévu ! Au lieu de calme et de zénitude, tous mes soucis du moment sont remontés à la surface... De vieilles choses que j'avais laissé de côté sont venues faire leur petit tour de piste, histoire de me signaler qu'elles étaient bien vivaces... Et puis toutes sortes d'insupportables jugements sur moi-même et les autres... Et là-dessus des rengaines absurdes que je me suis répété jusqu'à la nausée... Et puis des bouts de conversations que j'ai repris je ne sais pas pourquoi... Et encore des sensations vagues pas toujours agréables... Et puis des douleurs physiques insupportables à des endroits de mon corps dont je ne soupçonnais même pas l'existence... Et puis...

L.(en riant) : Stop ! N'en jettes plus ! Je pense que tu as eu une expérience suffisante de la confusion mentale !

B. : Oui, mais alors, je te repose la question, ce salmigondis de pensées involontaires, qu'est-ce que c'est ?

: D'abord, je note l'adjectif que tu as employé pour qualifier ces pensées : « involontaires ». C'est important de le garder à l'esprit. Ensuite, avant de te répondre, permets moi de te poser une question à mon tour.

B. : Bien sûr. Vas-y.

L. : Lorsque tu étais assis sur tes dictionnaires en quête de calme intérieur, penses-tu que cette cacophonie que tu as constaté venait de ta volonté exceptionnelle de ne rien réguler, de ne pas susciter ou rejeter quoi que ce soit ? Ou bien étais-ce pour toi comme une petite fenêtre ouvert sur le fond ordinaire de ton esprit ?

B. : Je vois où tu veux en venir. Eh bien, je dirais que ce qui était exceptionnel, c'était la lucidité avec laquelle je percevais cette expérience. En dehors des moments où je raisonne avec des pensées construites, il y a certainement dans une journée beaucoup de moments où je suis confronté à cette confusion mentale, mais puisqu'elle est mélangée à toutes sortes de sollicitations extérieures (et sans doute aussi à l'impact de la confusion mentale des gens qui m'entourent!), je n'en suis pas conscient avec une telle acuité.

L.: Bravo ! Voilà qui est bien raisonné. Ça me semble effectivement une excellente manière de décrire la réalité telle qu'elle est.

B.: Bon, alors je te repose ma question : cette confusion mentale, d'où vient-elle, pourquoi est-elle là ?

L. : Eh bien, la raison de ce que tu as si justement constaté, c'est le karma.

B.: Le karma ?

L. : Oui.

B.: Tu veux dire que je subis les conséquences de mes existences passées ? Comme une sorte de fatalité ? Que ma confusion actuelle serait une punition pour m'être mal comporté dans mes vies antérieures ? Parce que j'étais autrefois un être méchant qui a fait des actions infâmes, le Grand Dieu du Ciel et du Tonnerre m'aurait réincarné avec un esprit tout de travers  ?

L. : Excellent ! Le Grand Dieu du Ciel et du Tonnerre t'as également doté du sens de la formule, à ce qu'il semble !

B. : Ne cherches pas à me flatter pour éviter de répondre à ma question...

L.: Non, sérieusement. La réaction est tout à fait compréhensible. Lorsque l'on évoque le karma, c'est ce genre d'images qui viennent tout de suite à l'esprit. C'est la manière ordinaire de l'envisager, dans notre monde moderne occidental. Pourtant, cette acception du terme n'a pas grand chose à voir avec le principe du karma tel que le bouddhisme l'expose.

B. : C'est-à-dire ?

L. : Et bien, on pourrait dire que toute action – quelle soit mentale ou non, d'ailleurs – toute action est posée sur la crête d'un courant d'énergie qui la porte. Selon le point de vue que l'on adopte, on peut ne voir que l'action sans l'énergie qui lui est propre, ou bien seulement l'énergie, ou bien les deux.

B. (en faisant la grimace) : Encore ta manière sibylline de parler ! Tu ne peux pas être plus clair ? De quel point de vue parles-tu ?

L. : Et bien, d'un point de vue centré sur le soi, ou bien d'un point de vue décentré, plus vaste, incluant l'ensemble de la situation.

B. : Hum... C'est censé m'aider à comprendre le karma ?

L. : Bon, on va procéder différemment. Revenons à l'expérience que tu as vécue assis sur ta pile de bouquin. Il faut la simplifier un peu pour bien la comprendre, lui donner un aspect plus schématique qu'elle n'avait en réalité.

B. : D'accord.

L.: Supposons qu'au départ il n'y ait rien, aucune pensée. Tu es juste assis là, sans idée préconçue, uniquement concentré à ne rien faire.

B. : Très bien.

L. : Après quelques temps, des velléités mentales apparaissent très clairement, toujours captivantes – bien que pas toujours agréables – qui sont des formes vides – pas encore des pensées, plutôt des amorces de pensées.

Q. : Oui, j'ai vu cela aussi.

L. : A partir de ces amorces, si l'esprit n'est pas encore assez reposé en lui-même, des pensées se fixent « toutes faites », comme à autant d’hameçons lorsqu'un banc de petits poissons vient à passer dans un lac. Ce ne sont pas encore des raisonnements, mais plutôt des images mentales, des bribes de souvenirs, des mots sans suite, etc. Pensées que, seulement ensuite, après les avoir agencé (j'essaie de pointer le nœud entre karma et conscience de soi) on « s'expose » à soi-même, si je puis dire.

B.: On s'expose à soi-même ?

L.: Oui, c'est comme si on se scindait en deux, une partie qui observe, et une partie qui s'expose.

B. : Un peu comme si on était son propre microscope ?

L.: Oui, on peut dire ça. C'est le moment où, tout en s'en détachant, nous nous identifions à nos flux mentaux. A ce stade, souvent, on vocalise mentalement un dialogue avec soi-même ou un interlocuteur imaginaire, en oubliant que le microscope, tout comme l'œil qui s'applique à l'extrémité de son tube, sont autant des formes vides que les formes vides qu'ils auscultent.

B. : Mais des formes de quoi?

L.: Eh bien, c'est pour cela que je parlais d'énergie tout à l'heure... De quelque chose que je visualise comme un bouillonnement transparent – on pourrait dire aussi le cœur du présent, puisque, lorsque l'esprit y repose, il n'y a plus d'avant ni d'après. Ce bouillonnement transparent, c'est de l'énergie à partir de laquelle nous nous reconstruisons sans cesse, et sans laquelle notre « moi » s'effondrerait comme un pantin dont on coupe les fils.

B. : D'accord. Je commence à entrevoir comment cela fonctionne. 

L.: A partir de ce bouillonnement initial, tout se construit en un mouvement d'aller et de retour. C'est comme si ce phénomène de construction d'une conscience de soi individuelle revenait sur ses pas pour effacer ses traces. Ce pseudo tout d'un bloc est flouté par une houle d'agitation mentale. Cela donne l'impression angoissante de toujours louper des marches entre un univers mental que l'on subi tout fait et le moment présent qui nous sollicite âprement : c'est la confusion mentale ordinaire.

B. : D'accord pour la confusion, je crois avoir compris. Mais maintenant c'est le lien avec le karma qui m'échappe...

L.: Oui, bien sûr. C'est parce qu'il faut changer notre point de vue sur notre objet d'étude pour comprendre qu'il s'agit là du karma.

B. : tu veux dire, adopter le point de vue plus vaste dont tu parlais tout à l'heure ?

L. : Tout à fait.

B. : Voir les choses du point de vue des cycles énergétiques récurrents, et non du point de vue de leur contenus ? Ou même, pour être plus précis : de ce que ces contenus évoquent pour nous ?

L. : Exactement. Tu as tout compris. Les pensées sont comme des bancs de petits poissons qui ont leurs propres cycles. Elles tournent dans le lac et viennent quand elles le veulent transiter dans nos eaux et s'accrocher à l'hameçon de notre esprit.

B. : Ah ! Oui, cela me parle...

L. : Oui ?

B. : En fait, cela me rappelle l'image qui m'a traversé l'esprit tout à l'heure, quand tu disais qu'il fallait simplifier l'expérience de son propre esprit pour bien le comprendre. Je me suis dis que, pour les besoins de notre discussion, nous ne suivions qu'une seule trajectoire de pensée, alors que, dans la réalité, toutes les trajectoires de toutes mes pensées sont présentes en même temps dans mon esprit. Je me représente cela comme des milliers de balles qui rebondissent toutes à leurs propres rythmes, tout en se catapultant quelquefois... D'où cette confusion extrême dont nous faisons le constat sans cesse.

L. : Exactement. C'est très juste. Tes images sont décidément appropriées. Laissons tomber le banc de poissons. J'aime ton image de balles rebondissantes, parce qu'elle implique l'idée d’une force initiale. Si nous n'agissons pas, les cycles de rebond vont devenir de plus en plus courts puis s'arrêter d'eux-mêmes. Par contre si nous intervenons – que ce soit pour refréner une pensée, la contester ou l'approuver – nous relançons la balle à nouveau, avec d'autant plus de force...

B.: Donc, si j'ai bien compris, ces cycles enchevêtrés, c'est ce qui forme le karma ?

L. : Oui.

B.. : Du point de vue centré sur soi, cela s'appelle la confusion. Tandis que du point de vue plus vaste, cela s'appelle le karma.

L.: Oui.

B. : Donc, les pensées qui nous agitent viennent toutes du passé, c'est un enchevêtrement d'échos inextricables que nous relançons à chaque fois que nous intervenons dans nos pensées.

L. : Oui. C'est involontaire, comme tu le disais tout à l'heure. Les pensées viennent d'un passé qui n'existent plus, selon leurs propres cycles. Lorsqu'elles sont présentes, elles n'ont pourtant pas plus de consistance qu'un écho dans le vide. Et elles finissent par disparaître nul part.

B. : Formulé comme cela, cela paraît presque effrayant !

L.: Oui, d'un certain côté, il y a de quoi avoir froid dans le dos, en effet ! Je voudrais te citer quelque chose à ce propos. C'est une phrase de Nietzsche. J'avais lu ça quand j'avais une vingtaine d'année, ça m'avait abasourdi. C'est quelque part dans « Par delà le bien et le mal ». Ah, voilà, j'ai trouvé :  Une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c'est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du « prédicat » pense. Quelque chose pense, mais ce quelque chose soit justement l'antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude immédiate » .

B. : Oui, c'est saisissant, effectivement.

L. : S'ils avaient vraiment compris la portée de cette remarque, il me semble que les épigones de la philosophie occidentale auraient eu du mal à s'en remettre !

B. : Oui, sans doute. Il me reste encore une question à te poser. Est-ce que faire l'expérience de ce dont nous venons de parler, c'est à dire assister au fonctionnement ordinaire de son esprit – à son niveau zéro - c'est cela qu'on appelle zazen ?

L. : La réponse est : non. Ce n'est absolument pas ça.

B. : Pourtant, durant zazen, on observe bien ses pensées ?

L. : Non. Zazen est au delà de l'intervention ou de la non-intervention sur les cycles de pensées. En réalité, zazen n'est pas concerné par les pensées. Bien sûr, au début, on ne voit qu'elles. Ensuite on s'aperçoit qu'elles peuvent cesser d'elles-mêmes, justement parce qu'on arrête de les observer. Puis il devient parfaitement indifférent que les pensées soient apaisées ou virulentes, qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas. C'est comme une nuée plus ou moins dense que l'on peut traverser sans encombre, parce qu'il ne s'agit plus « d'une nuée » et de « nous ». On va résolument au delà.

B. : C'est-à-dire?

L.: Justement rien. Il n'y a rien à en dire. Il faut en faire l'expérience soi-même. Apprendre à pratiquer zazen et le faire réellement, un peu tous les jours et tous les jours un petit plus. La conversation que nous avons ne sert qu'à poser des jalons qui peut-être te serviront quand tu feras l'expérience par toi-même de ce dont nous venons de parler. 

B. : C'est préventif, en quelque sorte ?

L.: Les mots sont comme une carte. On peut bien sûr parcourir une carte des yeux, sans bouger de chez soi, mais cela n'a rien à voir avec faire réellement le voyage soi-même. Cependant, si on se décide à partir, il est fortement recommandé d'avoir avec soi une carte du pays où l'on se rend, parce qu'elle peut nous servir à un moment ou à un autre du voyage. En se référant aux témoignages de personnes qui ont traversé ces contrées avant nous, nous pourrons éviter de perdre trop de temps dans des chemins de traverses ou des voies sans issues.

B. : Je comprends.

L. : Parfait. Alors, si tu comprends, on peut s'arrêter là. Pour terminer cette longue conversation, je pense qu'il est approprié de reprendre la merveilleuse formule du Genjo Koan de Maître Dogen, qui résume ainsi les étapes du chemin spirituel  : Étudier la voie du Bouddha, c'est s'étudier soi-même. S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même. S'oublier soi-même, c'est être attesté par toutes les existences. Être attesté par toutes les existences, c'est se dépouiller du corps et l'esprit, comme du corps et de l'esprit de l'autre. C'est voir disparaître toute trace d'éveil, et faire naître l'éveil sans trace.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur les pensées (2) " publié le 24 janvier 2026.  

Sur les pensées (2)

Incroyable bonne nouvelle : nos pensées n’ont aucune consistance. Les fugaces, les légères, les rêveuses comme les routinières, les obsédantes, les dégradantes ou les pénibles - toutes ces pensées familières qui semblent nous  caractériser aussi intimement que notre odeur corporelle – toutes les pensées ne sont qu’une illusion provoquée par notre croyance infondée en un « soi » qui serait notre.  

Si nos pensées n’ont plus aucune valeur, tout change. Non seulement je ne les considère plus de la même façon, mais surtout je n’agis plus d’après elles, ni d’après ce que je souhaite ou crains que les autres m’attribuent comme pensées – y compris Dieu, ce grand Autre dont l’œil unique est continuellement braqué sur moi. Je ne suis plus tributaire de mon activité mentale. Je ne suis plus personne, hors la conscience d'être au monde, nue, jaillissante et spontanée, absolument pure de tout assujettissement.

Soit, me dira-t-on, c'est joliment formulé, mais la réalité de notre esprit est toute autre... Au quotidien, les pensées ne cessent de se manifester bruyamment, de faire du tapage pour occuper la place, d'agiter des colliers de verroteries pour attirer notre attention (le désir, la colère ou l'envie sont des colifichets auxquelles il nous est presque impossible de résister). Qui ne s'est jamais surpris à ressasser une rengaine inepte, à remâcher de vieilles rancunes, à soliloquer sans fin, plutôt que de laisser enfin le silence se faire en soi ?

Il n'en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où le processus gardait une certaine mesure. Lorsque nous étions enfants, nos pensées étaient moins centrées sur nous-mêmes. Elles formaient le contre-chant spontané d'un monde dont nous étions imbus jusqu'à l'ivresse. Elle étaient des balles que nous jetait le monde et que nous saisissions au bond.

Nous n'en sommes plus là. A force de guetter une image de nous-même en nous-mêmes, nous avons multiplié à l'envi les réflexions d'un miroir dans un autre miroir. Avec le temps, ce jeu du "comme si" s'est emballé. Il a proliféré jusqu'à nous faire vivre l'enfer sur terre. Nous nous retrouvons bouclés à double tour en nous-mêmes, incarcérés dans un carcan de pensées indociles, parfois jusqu'à la folie.

A force de ressasser des futilités, de rabâcher nos idées fixes, nous avons perdu cette sensation enfantine d'être de plain-pied avec le monde. A force de tirer sur nos vieilles ficelles (et même si nous n'en sommes plus les dupes) nous laissons leurs nœuds coulants nous étrangler.

Les pensées nous échappent, et pourtant il nous semble qu'elles nous définissent (ais-je besoin de rappeler le célèbre adage cartésien : « je pense donc je suis »?). Sans « moi », pas de pensée. Sans pensées, pas de « moi ». C'est comme un postulat fondateur, un diktat auquel nous sommes instamment prier de croire - mais que peut-on fonder sur du mouvant et du vide ? Fascinés par les mouvements que notre main lui inculque, nous nous sommes fabriqués une marionnette à laquelle nous posons notre question favorite : « Qui es-tu ? ».

En accumulant toutes sortes de pensées inconsistantes, nous solidifions des lubies en autant de réalités incontestables contre lesquelles nous livrons bataille, tels des Don Quichotte montant à l'assaut de moulins à vents qu'ils prennent pour des géants. Et cependant – c'est paradoxal – nous ignorons tout du dispositif à l’œuvre dans notre propre esprit. Nous le subissons tout fait, telle une fatalité qui nous est imposée par je ne sais quelle iniquité retorse (nous postulons vaguement que les autres en sont indemnes, et qu'ils nous jugent).

Pourtant, la situation n'est pas aussi désespérée qu'elle n'y parait. L'aléatoire apparent de nos pensées n'est pas fortuit. Le dispositif générateur de flux mentaux a une raison d'être, qu'une pratique assidue d'attention sur soi-même permets de discerner. Nous avons les moyens de comprendre comment cette mécanique s'est enkystée dans notre esprit.

Au départ, presque rien : juste une irisation glissant à la surface étale de notre esprit. Une vibration infime, à peine un frisson. Une pliure advenue à la surface parfaitement lisse de la conscience fondamentale. C'est comme si sa démesure suscitait en nous une panique métaphysique. C'est presque rien, mais un rien qui est à l'origine de tout. Dès qu'elle se produit, cette rétractation de l'ouvert génère une division entre entités duelles. Ce qui advient à notre conscience est transcrit en « ceci » et « cela », autant de paires d'opposés auxquelles nous octroyons des polarités nous incitant à en désirer certains et à en rejeter d'autres.

Tout est prêt alors pour que surviennent les pensées - tourbillonnantes, volatiles, incohérentes, irrépressibles. Si elles émergent de la partie consciente de notre esprit, nous croyons naïvement pouvoir nous en rendre maître. Nous nous imaginons qu'elles sont des instruments mentaux mis à notre disposition, comme la fourchette et le couteau dont nous nous servons pour déguster un bon repas, tout en restant dans les règles convenues de la bienséance. Et si, à l'inverse, les pensées surgissent de notre inconscient, nous nous en effrayons comme des razzia d'ogres affamés risquant de renverser le bel ordonnancement de notre dîner – nous cramponnant à cette table d'hôte dont nous sommes à la fois le tenancier et le convive. Mais pour qui cette table est-elle vraiment dressée ?.. Mystère...

Au regard du flux et du reflux incessant de notre activité mentale, notre aptitude humaine à l’abstraction ne sert de rien. Croire que la pensée dirigée puisse être d’une quelconque aide pour maîtriser notre esprit, c’est croire que le déferlement d’une rivière en crue puisse être résorbée grâce à notre capacité à disposer trois brindilles en un triangle parfaitement isocèle.

Pour ne pas nous retrouver submergés, nous sommes amenés à solidifier un certain nombre de cadres, à nous doter d'une idée de conscience, à instituer un observateur intérieur. Et, pour parachever l'ensemble, nous le recouvrons d'un voile d'ignorance, occultant le fait qu'il s'agit de bout en bout d'une élaboration mentale. Lorsque la pression est trop forte – c'est-à-dire, dans la plupart des circonstances de notre vie, à chaque instant – cette ignorance prend la forme d'une absence à nous-même. Un blanc saturé, dont nous revenons les yeux vides, l'esprit hagard, au moment où un trait saillant de notre environnement nous sort soudain de notre torpeur. 

Cela a lieu en permanence. A chaque seconde de notre existence, nous sommes le jouet de cette machinerie incontrôlable. A chaque grain de notre présence au monde, le processus a lieu.  

Comme tout ce qui est physiologique, les pensées sont cycliques. C’est la force propre de son cycle qui explique la prégnance d’une pensée - et non pas son contenu. Si on relance la roue des pensées, elle est repartie pour un tour. Si on la laisse tourner toute seule, elle finit par s’arrêter d’elle-même. Toute pratique un tant soit peu assidue d'une technique de méditation permet de prendre conscience de ce processus. De l'observer comme un simple phénomène, sans intervenir. La solution consiste à laisser se défaire peu à peu cet imbroglio de confusion mentale qui nous fait tant souffrir.

L'étonnant est qu'il n'y ait rien à faire. C'est une chose très difficile à réaliser. Nous voulons toujours faire quelque chose : nous guérir, nous comprendre, modifier nos états de conscience, obtenir un bien-être permanent, expérimenter quelque chose d'extraordinaire. Zazen nous offre l'opportunité de recouvrer notre état d'être fondamental -  sans rien faire. Pourvu que je renonce à être « moi » - cet être inquiet et séparé du monde - en me mettant au niveau zéro de l’être - le monde hausse de quelques degrés sa magnificence, comme une reconnaissance, un hommage à cette vacuité emphatique. Le monde manifeste sa splendeur inépuisable par pure gratuité, pour la beauté du geste.

C'est vraiment possible. Ce n'est pas une exagération hyperbolique, un vœu pieux ou un stade de réalisation réservé à quelques élu.es trié.es sur le volet. Il est vraiment possible d'adopter une telle attitude : lorsque des pensées significatives se manifestent dans notre esprit, en prendre conscience pour aussitôt les chiffonner et les jeter nonchalamment loin de soi, avec autant de facilité que s’il s’agissait de vulgaires prospectus publicitaires. Peu nous chaut alors qu’elles reviennent de manière insistante ou qu’elles disparaissent à jamais, elles ne nous gênent plus. Toute notre attention est tournée vers le moment présent.

C’est un changement sans doute imperceptible dans l’ordre des choses, mais – en ce qui me concerne -  il me comble au-delà de toute attente. Je deviens comme un simple d’esprit qui s’éveille à tout ce qu’il voit. Ou un adolescent solitaire, tournant à vélo dans une cité déserte, de nuit, émerveillé par les feux de signalisation qui ne jouent que pour lui.

Tout ce qui existe possède seulement trois caractéristiques : l'impermanence, la capacité à pâtir et l'absence d'égo. Nous ne faisons pas exception à cette règle universelle. Nous ne sommes pas différents d'un nuage, de la pâquerette ou du parfum des lilas : impermanent, affectable et sans ego.

Cette simplicité radicale constitue pour moi la graine du zen, toute petite et incroyablement dure. Je me la représente comme un caillou que l’on lancerait dans une case qui n’existe pas à la marelle, une case invisible située au-dessus du « ciel ». Une fois le caillou lancé, il ne reste plus qu’à sauter à pieds joints. Où, pour employer une image plus traditionnelle : une fois qu’on a grimpé en haut d’un mât, il faut faire un petit pas supplémentaire pour exposer son corps authentique aux dix directions.

Cela effraie bien sûr. On aimerait des garanties, un garde-fou, au moins quelqu’un pour nous tenir la main. Mais non, rien ni personne, pas même nous, ne peut nous être d’une quelconque utilité. Il n’y a plus qu’une chose à faire : sauter d’un bond dans l’inconnu, sans rien garder par devers soi.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la bonté naturelle" publié le 12 mai 2025.  

 

 

Sur l'enfant intérieur Je ne suis pas amateur de souvenirs. J'en ai, bien sûr, comme tout un chacun. Quand des réminiscences de mo...