L'escargot buissonnier

Textes & Poèmes

lundi 8 juin 2026

Sur le silence 

Il n'est de silence qu'intérieur. Tous les autres silences en découlent. L’essentiel est de faire le silence en soi – le reste nous sera donné en sus. Les mystiques de toutes les traditions religieuses l'attestent : l’œuvre qui plaît le plus à Dieu est de vivre en état de silence intérieur.

Voici par exemple les conseils prodigués par un moine anonyme du XVième siècle, dans un livre intitulé le « Nuage d’Inconnaissance » : Ce que tu as à faire, c'est d'oublier toutes les créatures que Dieu a faites, et même leurs œuvres, afin que ni ta pensée ni ton désir ne se lèvent et se tendent vers aucune d'entre elles, pas plus au général qu'au particulier ; laisse-les exister et ne t'en soucie point. Voilà l’œuvre de l'âme qui plaît le plus à Dieu. 

Faire silence en soi : oublier tout ce qui existe, oublier même sa propre existence - on dirait des instructions pour pratiquer zazen ! En s’asseyant sur un coussin de la manière dont le bouddha l’a enseigné, il y a 2 500 ans, on s’apercevra d’abord à quel point nous vivons dans un vacarme mental permanent et à quel point cette propension irréfrénable nous fait souffrir. Ensuite, progressivement et d’une manière quasiment automatique, notre esprit commencera à se tourner de lui-même vers le silence intérieur.

Mais de quoi s'agit-il exactement ?

Vouloir dire le silence avec des mots, c'est comme vouloir découvrir l'obscurité en l'éclairant : l'échec est couru d'avance. C'est pourtant une tentative qu'on ne peut avoir de cesse que de réitérer, sans jamais relâcher ses efforts - pressé, comme Rimbaud, de trouver le lieu et la formule (1), c'est-à-dire d'élaborer un nouvel assemblage de mots et d'images peut-être plus adaptées à notre compréhension – ou plutôt à notre intuition - du moment.

C'est toujours raté, bien sûr – comment pourrait-il en être autrement ? Cependant, il est possible que nos essais finissent par indiquer la bonne direction à quelques uns, voire même faire naître en eux l'étincelle d'une intuition, ou plutôt d'une reconnaissance de ce qu'ils possèdent déjà en propre. Et même si nos lamentables échouages n'évoquent rien d'autre pour eux qu'un salmigondis mystico-dinguo, comme le dit plaisamment une de mes amies – l'obstination que nous mettons à chercher à leur dire quelque chose de cette expérience les fera peut-être réaliser que, quand même, il y a là une donnée inconnue qui mériterait qu'on lui accorde de l'attention.

Il faut essayer de transmettre le silence intérieur, encore et encore, même si à chaque fois c'est un échec. Le véritable échec serait de se réfugier dans une tour d'ivoire métaphysique, en prétextant qu'il s'agit de vérités non partageables avec le commun des mortels. Si la voie du bouddhisme n'était valable que pour quelques happy few vivant dans une bulle isolée de toutes contingences matérielles, dissociée de la vie quotidienne, à quoi serait-elle bonne ? Comme le proclame avec force maître Dogen, dans le monde de l'éveil, « tout parle ». L'expérience du silence se trouve au cœur du fracas du monde.   


J'ai déjà précisé que vouloir dire le silence avec des mots, c'est comme vouloir découvrir l'obscurité en l'éclairant : cela l'annihile aussitôt. Pourtant, l'obscurité n'est pas qu'absence de lumière ; l'obscurité précède la lumière, la suscite, la nourrie et la sous-tend. Non pas en adoptant vis-à-vis d'elle une posture de surplomb, tel un grand dais d'obscur qui chapeauterait notre monde visible, enserrant nos tentatives pour trouver du sens à nos vies d'une masse obtuse de désespoir, mais plutôt comme le bain d'abîme ayant accueilli notre premier sursaut de présence, avant l'établissement de nos organes sensoriels, avant même l'explosion de notre premier souffle – lorsque nous n'étions encore qu'une partie d'un grand tout.

L'obscurité est là partout, sourdrant à la jointure des mots. Au fond de nos yeux, au fond du ciel (c'est la même chose) – il y a de l'azur obscur. Les livres, enfants de l'obscurité et du silence, comme le dit Proust, viennent de là. Le jeu de certains grands musiciens aussi. Je pense notamment à celui de la pianiste contemporaine Martha Argerich, dont on a dit que même le silence qui précède le moment où elle se met à jouer est déjà de la musique.


 « Souvent, lorsque je m'éveille à moi-même en sortant de mon corps, et qu'à l'écart des autres choses je rentre à l'intérieur de moi, je vois une beauté d'une force admirable, et j'ai alors la pleine assurance que c'est là un sort supérieur à tout autre : je mène la meilleure des vies, devenu identique au divin, installé en lui, parvenu à cette activité supérieure en m'étant établi au-dessus de tout le reste de l'intelligible ».

Voilà comment Plotin, un philosophe néo-platonicien du troisième siècle de notre ère, exprimait son expérience du silence intérieur. Absorption dans une « beauté d'une force admirable », « installation dans le divin » pour y vivre la « meilleure des vies », comment serait-il possible d'exprimer cela, autrement que par des métaphores superlatives ? Est-il même possible de la décrire avec des mots ?

La décrire, peut-être pas. Mais isoler certaines de ses caractéristiques, oui. D'abord, on peut affirmer que cette expérience est irrécusable. « La pleine assurance qu'il s'agit d'un sort supérieur à tout autre », déclare Plotin. On peut ignorer l'existence de ce lieu, mais, une fois qu'on y a demeuré – ne serait-ce qu'une fraction de seconde – on ne plus le méconnaître.

Il est vrai que, pour qui ne l'a pas vécu, il est difficile de croire à la possibilité d'une expérience intime ne donnant pas prise aux doutes ruinant ordinairement notre exigence d'authenticité. Ne suis-je pas en train de me persuader moi-même de ce que je veux croire ? De faire (un peu) semblant ? De me jouer cette scène à moi-même (et par conséquent aux autres que je me représente à l'intérieur de moi-même et devant lesquels, que je le veuille ou non, je fais toujours un peu la parade) ? Est-ce que je ne force pas le trait ? Suis-je vraiment en train de vivre cela, ou bien suis-je en train d'inventer ce que je rêve tellement de vivre ?

Nous nous adonnons constamment à ce jeu de pesage, d'ajustement, de réévaluation, d'arbitrage avec nous-mêmes, comme si nous voulions limer les pièces d'un puzzle intérieur afin qu'elles s'ajustent parfaitement à l'image mentale de qui nous voudrions être.

Lorsque le silence intérieur se fait, ces tentatives infructueuses sont balayées d'un revers de manche. Les pièces du puzzle intérieur valdinguent dans toutes les directions, provoquant une joyeuse pluie de fragments de névroses colorées – cataclysme iconoclaste célébré sous la forme de festins tantriques dans la tradition du bouddhisme vajrayana (2).  

Qu'on me permette ici de citer mon expérience personnelle, en évoquant ma première expérience de Vipashyana (3), quelque mois après avoir commencé à pratiquer la méditation bouddhiste. L'excitation de la découverte s'atténuait. L'exercice commençait à devenir une routine. Je m'ennuyais ferme sur le coussin. En attendant la sonnerie du gong qui mettrait fin à la séance, je broutais mes pensées, comme nous le faisons tous, ruminants de nous-mêmes, en vacant à nos occupations de tous les jours. Puis, soudain, tout s'est arrêté. L'impression (très physique) que j'ai ressentie était celle d'un grand silence, comme si une radio qui marchait à fond dans ma tête venait soudain de s'arrêter. J'étais stupéfait. Jamais je n'aurais cru qu'un tel phénomène psychique puisse être possible.

J'avais vingt ans à peine – et aujourd'hui j'en ai 60. C'est dire le chemin parcouru durant toutes ces années, assis assidûment sur un coussin de méditation... Très vite, l'éclat de cette révélation s'est résorbé. J'ai cru qu'elle ne reviendrait pas, puis je me suis aperçu qu'elle était toujours présente, mais qu'elle imbibait désormais mes pensées, qu'elle se mélangeait à elles, les dissolvant peu à peu, les déroutant de leur certitude d'exister.

L'expérience de Vipashyana n'avait plus le caractère spectaculaire des trompettes du jugement dernier, mais la vertu dissolvante de l'eau lustrale, procédant à une patiente désagrégation de mes concrétions mentales.

Entre-temps, un étudiant plus avancé m'avait glissé que beaucoup d'écoles bouddhistes n'incitent pas à rechercher ce type d'expérience, qu'elles considèrent même comme un obstacle à l'approfondissement de la voie. En suivant ce conseil, je me suis bien gardé de chercher à m'approprier l'éclat phénoménal de Vipashyana, pour poursuivre inlassablement mon approfondissement de la voie du silence.

 

Deuxième assertion concernant le silence intérieur : il procure un sentiment de quiétude extraordinaire. Disons : la jouissance d'une paix qui semble provenir de très loin... De « la nuit des temps », comme on dit (et revoilà l'obscur qui pointe le bout de son nez!) ;  tel ce léger sourire qui flotte souvent sur les lèvres de pierre des statues de bouddha.

Il y a quelques jours j'étais à Nantes, une grande ville française qui se trouve, comme tant d'autres, confrontée aux difficultés liées à une croissance accélérée. Dans le bus, je songeais vaguement à la manière dont j'allais pouvoir relever le défi d'écrire sur le silence intérieur. J'ai levé les yeux et j'ai vu, au dessus de ma tête, une affiche présentant un lieu dénommé Maison de la tranquillité publique. On y règle les problèmes d’incivilité, de nuisances et d'insécurité urbaine. Le visuel représente une trentenaire mate de peau qui sourit paisiblement, en nous regardant droit dans les yeux.

L'étrangeté de la formulation m’a interpellée. Je me suis demandé ce que pouvait être cette « tranquillité publique » qu’il est nécessaire d’instaurer dans une maison. Comme je me posais justement la question d'écrire sur ce sentiment de quiétude qui émane du silence intérieur, j’ai trouvé intéressant de rapprocher les deux termes.

Quiétude et tranquillité ne sont pas équivalentes. La tranquillité s’obtient en supprimant des nuisances extérieures, petites ou grandes, qui pourraient perturber la stabilité mentale de chaque individu. C’est un mouvement centrifuge, qui part du collectif pour impacter l’individuel. On procède en faisant le vide, en excluant tout ce qui est vécu comme nocif.

Être « tranquille » c’est bénéficier d’un calme par défaut – mais pouvons-nous vraiment nous protéger de l'ensemble des influences qui nous affectent ? Le maillage de cette résille est si serré, l’imbrication de ses fibres tellement étroite qu’une telle tranquillité (pour autant qu'il soit réellement possible de l'obtenir) ne peut procurer qu’un répit fugace, parcellaire et fragile. 

L’état de quiétude, lui, se situe sur un autre plan. Il émane de l’intérieur. Il n’est pas tributaire des turpitudes auxquelles nous pouvons être confrontés. A l’opposé de la tranquillité, il est provient du cœur de l’individu, puis se diffuse au collectif. C’est un mouvement centripète, qui va du particulier au général, à la façon d’une onde vibratoire. La quiétude est un silence en état de plénitude. Il est à la fois immobile et en expansion continuelle.

Ainsi, on peut être confronté à un état mental « non quiet » au sein d'un environnement pourtant tranquille, tout comme on peut se trouver dans un état de quiétude intense au plus fort d’un univers « intranquille » - selon le joli néologisme inventé par Françoise Laye, la traductrice française du « Livre de l’intranquillité » de Pessoa. 

La quiétude trouve sa source dans l’individu même, en son centre. Un centre qui n’est pas constitué d’un noyau ou d’une essence, comme nous le croyons à tort, mais d’un vide – d’une vacance – d’un silence…

Avoir conscience, c’est toujours avoir conscience de, ne serait-ce que de soi-même prenant conscience de soi-même. Mais, avant tout chose, pour quelque chose soit, il faut d’abord qu’il y ait du vide afin que cette chose puisse apparaître.

Cela nous amène à la troisième caractéristique du silence intérieur : il est absolument vide. Vacant. Non assujetti. Non concerné par l'antinomie habituelle entre matière et néant. Non pas vide du fait de l'absence de quelque chose (nothingness disent les anglais : l'état où il n'y a pas une chose), mais vide en soi. Vide par essence, pourrait-on dire – bien que je me sois  promis, en me lançant dans la rédaction de ce texte, de ne pas me laisser griser par l'abus d'oxymore !  

C'est la différence fondamentale entre le silence intérieur et tous les autres silences, qui ne sont que la conséquence de l'arrêt souvent brutal d'un « non silence ». Par exemple le silence de la « campagne », qui inquiète tant les citadins dépaysés – ou bien le silence musical, dont la durée est précisément notée dans une partition, telle une tapisserie entremêlant le fil du son à celui du silence.

On pourrait également évoquer le silence imposé par la censure, dont on sent aujourd'hui poindre la menace jusqu'à nos portes. Il faut lire les poètes qui ont trouvés le moyen d'inscrire des mots sur les murs oppressants de ce silence-là, comme les allemands de l'Est Reiner Kunze et Peter Huchel. Sans oublier bien sûr le « silence éternel des espaces infinis », dont la perspective métaphysique effrayait tant Pascal....

Tous les silences sont relatifs - à la notable exception du silence intérieur. Ils sont ce qui succèdent à du plein – que ce soit le plein d'un cri, d'une parole, d'un bruit, d'une musique ou bien de l'exercice d'une liberté fondamentale. Ils participent tous de la même qualité de présence – ils ont tous une texture commune – mais seul celui que l'on peut trouver en soi n'a besoin de rien d'autre pour exister. C'est pourquoi j'affirmais au début de ce texte, avec un aplomb péremptoire, que tous les silences découlent du silence intérieur...

On le voit, nous sommes bien loin de cette fameuse « vacuité » dont les universitaires férus d'orientalisme nous rabattent les oreilles à longueur d'articles, de thèses et de sommes assommantes... Ces docteurs ès  concepts ressemblent à des botanistes qui nous asséneraient de longs discours sur la plante qu'ils sont précisément en train de piétiner, sans même en avoir conscience. On aurait beau leur dire : mais regardez, là, sous vos pieds ! Ils nous dévisageraient un temps, les yeux ronds, stupéfaits d'avoir été interrompu, puis reprendraient aussitôt leurs discours, ne nous épargnant aucune des caractéristiques de cette plante qu'ils se targuent de connaître jusqu'aux moindres cellules chloroplastes...

Irréfutabilité, quiétude et non existence propre : il y a un alignement de ces différentes qualités dans la plénitude du silence intérieur, vécue comme une sorte d'embrassement fusionnel incluant tout ce qui est, tel que c'est. On pourrait aussi bien employer le mot « embrasement », puisque, dans ce « là-bas », comme le dit Plotin, qui n'est pas distinct de notre « ici », ressentir, c'est comprendre - et comprendre, c'est instantanément aimer.

Lorsque, dans l’abandon de soi à l’être-là, survient l’émotion de cette proximité immédiate, cette brusque saisie de la tendresse universelle – comment rester dans le droit fil de cette ouverture au monde, sans se rétracter devant l’inconnu, ni essayer de s’approprier ce bonheur inconditionné ? Peut-on vraiment demeurer dans l’ouvert ? Ou bien n’est-ce possible que par petites touches subreptices, presque par effraction ?

Ce sont des questions destinées à rester ouvertes. Des interrogations qu’il faut se poser sans chercher à y répondre. C’est-à-dire des questions dont la réponse ne se trouvera pas dans la pensée, mais dans toujours plus d'approfondissement de la pratique de la méditation.

Le silence intérieur ne fournit pas de réponse – il épuise toutes les questions, comme s'il ne restait  d'elles, ultime geste d'une élégance bouleversante, que leur point d'interrogation.

Gardons-nous donc, à force d'accumuler les mots, de réécrire des questions là où elles se sont effacées, afin de pouvoir leur apporter des réponses qui n'ont plus lieu d'être.

C'est pourquoi j'ai pensé conclure ce texte par un de mes poèmes, écrit d'une traite, un jour où j'étais empreint de ce fort sentiment de vide qui survient toujours inopinément dans le vécu ordinaire des pratiquants de zazen.

Bien sûr, ce sont mes mots, ma manière de voir les choses. Un autre que moi ne l'aurait pas exprimé de cette façon. Chaque rayon d'un astre adopte une trajectoire qui lui est propre - mais la source d'où proviennent tous les rayons, elle, est unique.

 

            Se sentir vide

            de ce vide que l'on ressent après avoir beaucoup pleuré

           

            vide

            de tout attachement terrestre

            mais non plein

            de félicités célestes

            (elles ne viendront jamais)

           

            attendri

            secrètement joyeux

            de tant de dé-vastitudes

 

            se sentir vide

           

            différent des autres

            tout en étant

            indifférent à moi-même

           

            mâchant de l'air

            prononçant des mots silencieux

           

            sentences

            du chat de Cheshire

            dont il ne reste plus que le sourire

            après qu'il se soit effacé

           

            amusé

            de l'étrange tournure

            que toutes les choses prennent alors

           

            se sentir vide

            vacant comme un bol

           

            centuple

            d'un zéro minimal

           

            d'un seul regard

            du fond de l'âme

            porté sur le monde mouvant

            avant de disparaître

           

            ouvrir une parenthèse

            que personne

            jamais

            ne viendra refermer

           

            chanter

            un air inconnu

           

            fredonner

            le bourdonnement obstiné de la guêpe

            les courbures imprévisibles des fleurs

           

            oublier à mesure

            ce qui s'inscrit sur mes tablettes

            ameublies par l'émotion

           

            se sentir vide

            décontenancé

            d'être tête nue

 

            parmi tous ceux

            qui ont enfoui la leur

            dans des cocons

            qu'ils tissent

            obstinément

            en guise de

            quant à soi

 

            quoi que ce soit

            n'être pas cela

           

            n'être pas

            ce qui vient d'être dit

           

            n'être pas

            ce qui n'a pas été dit

           

            en jachère

            du vide universel

            qui croît en moi

           

            chaque étincelle

            éparpillée dans l'air

            illumine en s'éteignant

           

            c'est concomitant

           

            se sentir vide

            et léger à la fois

           

            comme un doigt mouillé qu'on dresse

            pour savoir d'où vient le vent

           

            vide

            de plein

            tout en surface

           

            vide

            de superficie

            tout en un point

           

            vide de circonstance

            et d'état

           

            sujet à tous les aléas du monde phénoménal

            objet de tous les quiproquos

           

            sujet sans je

            objet sans quoi

           

            simple jouet des illusions

            en dedans de tous les dehors

            tout en étant

            en dehors de tous les dedans

           

            à la surface des choses

           

            se sentir vide

            comme un reflet

            glissant sur rien

           

            se défaire

           

            chute sans fond

            glissade de nuages

            délesté de soi

           

            sans consistance et sans poids

            trop insignifiant

            pour prétendre à quoi que ce soit

           

            en retrait

            du monde tel qu'il est

            qui alors a tôt fait

            de se déployer

            profusément

           

            la virulence de la pluie

            la gifle tangible du soleil

            l'amplitude des vents

           

            les masses transitoires

            qui se transforment

            s'enflent et disparaissent

           

            se sentir vide

            vivant

            sans attache et sans allégeance

           

            vide

            de ce qui d'ordinaire

            vous pose là

           

            untel versus moi

            des yeux des mains une voix

           

            une trouée dans les cieux

            un revers d'air

           

            du vide qui se retourne sur lui-même

            et cabriole

            du vide qui se parachève

            dans l'ouvert

           

            insoucieux des autres et de soi

 

            intuitivement poussé à

            protéger ce qui croît

           

            les yeux les odeurs les souffles

            les fourrures les écorces les peaux

            les textures les forces et les élans

           

            ce que les livres

            laconiques

            appellent « l'étant »

           

            se sentir vide

            mais plein d'un appétit d'ogre

           

            un ogre en l'air

            inconsistant

            un géant évanescent

            - ventre de néant -

           

            une sorte de croquemitaine

            un amoncellement de nuages

            spectaculaire

            phénomène impermanent

           

            se sentir vide

            en parcourant le monde

            émerveillé des petites choses

           

            satisfait

            par les minuscules récoltes

            qui m’échoient chaque jour

            au fond de mon bol

           

            frayant avec le monde

            dans ce qu'il a de plus bas

            de plus ordinaire

           

            ne me liant aux humains

            qu'avec la plus grande circonspection

           

            quand n'importe quelle distance

            parcourue vers le levant

            est égale

            à n'importe quelle distance

            parcourue vers le couchant

           

            lever la tête baisser les yeux

            rire ou pleurer

            voir ou ignorer

           

            secouant les univers

            tombés dans les plis de mon manteau

            sans en garder aucun

           

            se sentir vide

            ignorant de quoi demain sera fait

           

            étourdi d'horizons

           

            chantonnant par devers moi

            des musiques non apprises

           

            économe de gestes et d'intentions

            quoi que toujours dansant

           

            se sentir vide

           

            caracolant en tête de l'insignifiance

            éperdu de fugace et d'éphémère

           

            scrutant scrupuleusement

            chaque plis diapré

            du voile de Maya

           

            béat pantois

            mais sans jamais être dupe

           

            laissant toujours plus de mues derrière soi

            sans s'arrêter

            à quelque position que ce soit

 

            - à l'opposé d'une statue

            quoi ?

            Un courant d'air ? -

           

            se sentir vide

            indifférencié

            indiscernable

           

            un poids sans mesure

            comme lorsqu'un oiseau se pose sur ma main

           

            une mesure sans poids

            comme quand j'embrasse l'horizon du regard

           

            seul

            et multiple

            se sentir vide

           

            et pourtant

            empli

            d'une gratitude

            incommensurable.

 

 

(1) « Nous errions, nourris du vin des cavernes et des biscuits de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule ». Arthur Rimbaud, Vagabonds, in « Illuminations ».

(2) Les enseignements du bouddhisme se répartissent en trois voies complémentaires, diversement développées dans les régions du monde où le bouddhisme s'est propagé depuis le Vième siècle avant notre ère : le Hinayana, ou petit véhicule, centré sur la compréhension de soi et la libération individuelle, le Mahayana, ou grand véhicule, instituant la vacuité de tous les phénomènes comme source de compassion pour l'ensemble des êtres vivants, et enfin le vajrayana, ou véhicule du diamant, élaborant une série de pratiques initiatiques visant à transformer les énergies égotiques les plus profondes en manifestation d'éveil.

(3)  La pratique de la méditation assise du bouddhiste tibétain est dénommée Shamatha (paix de l'esprit) / Vipashyana (clarté lumineuse).

Sur le silence   Il n'est de silence qu'intérieur. Tous les autres silences en découlent. L’essentiel est de faire le silence en s...