Sur l'eau.
Lorsque je suis chez moi, il n'est pas rare qu'une averse soudaine me bouleverse au point de m'inciter à quitter la maison pour aller courir les chemins, la cape de pluie jetée à la hâte sur le dos, l'esprit alerte et les sens en éveil... Cette abondance d'eau est une fête pour moi. Il me suffit de marcher à perdre haleine, en me laissant griser par toutes les odeurs affolantes que l'eau fait jaillir autour d'elle, pour perdre pied de celui que je suis – ou plutôt que je suis censé être – et me retrouver mélangé aux être et aux choses, tel un animal indissociablement imbriqué dans son univers.
L'eau de la pluie agit comme un révélateur. Elle
transforme tout ce qu'elle touche. Elle est au cœur du panorama émotif des
saisons : l'effervescence oxygénée des ondées de printemps, âpres, sûres et
stridulantes, puis la chaleur charnelle des pluies de l'été, bombée d'une sueur
imperceptible, mouillant à peine la
sécheresse de la fin de l'été, urticante comme des
broussailles enchevêtrées - puis l'opulence organique des averses d'automne,
grasses et nauséabondes, auxquelles succèdent les précipitations aiguisées de
l'hiver, ouvrant de vastes espaces où caracoler dans une lumière cinglante...
En dissolvant les rigidités inhérentes à nos concrétions mentales, l'eau libère un inépuisable potentiel de bouleversements psychiques. Être ému, c'est être mu. L'eau, c'est la fluidité. Dès que l'émotion survient, cela circule. Ce qui était disjoint communique à nouveau. Les larmes aux yeux, l'eau à la bouche, le sexe humide, la goutte au nez, les aisselles transpirantes ou la sueur au front : quelque chose se produit en nous, maintenant, dans l'instant. Les fluides lubrifient, assouplissent, dissolvent, transportent et transforment aussi bien les substances grossières que les instances immatérielles.
Bain lustral ou onction sacrale, l'eau est de tous les
rites ancestraux. L'eau consacre les fêtes de passage,
lorsqu'il s'agit de desceller le clos, de défaire l'acquis pour s'ouvrir à
l'inconnu. Dans la tradition bouddhiste, soleil et pluie mélangés sont les
signes d'une réalisation spirituelle ultime et instantanée - le paranirvana –
qu'un arc-en-ciel impromptu vient
consacrer.
Car l''autre face de l'eau, c'est la lumière. Elle est la véritable nature de l'esprit – profuse, inépuisable et illimitée – tandis que l'eau est le véhicule qui purifie le mélangé, décante l'épais vers toujours plus de subtil. Lumière et eau, l'une et l'autre unies, c'est une pentecôte. Tout est alors accompli. Le frétillement lumineux de la truite ayant inspiré tant de poètes, l'or des Nibelungen luisant au fond du Rhin, le serpentin ondulant de la lune sur les vagues ondoyantes, un sourire qui illumine soudain des lèvres mouillées – tous ces moments de grâce nous réjouissent au delà du raisonnable, au plus profond de nous-mêmes.
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