Sur une pluie fine.
Après une semaine de tempête éprouvante, le vent est tombé. Une pluie fine s'installe, qui mouille à peine les choses – presqu’une bruine. Elle exhale en sourdine un bruissement jouissif évoquant le chuintement d'une peau moite se décollant d'une surface hydrofuge. C'est une ondée qui ne trempe pas mais madéfie subrepticement, par vagues continues de molles imprégnations. Bien sûr, tout comme ses sœurs les autres pluies, elle sait glisser à l’improviste une rigole malicieuse entre le col et la peau du cou – mais, globalement, elle n'imbibe pas les vêtements et n'entrave pas la marche.
Ce genre de pluie invite aux déambulations. Je profite des dernières lueurs du jour pour gravir le chemin qui monte vers la crête où se trouvent les grandes éoliennes. Il suffit de quelques minutes d’ascension pour qu'une gouttière se forme à la pointe de mon nez et à l'extrémité de mes sourcils. J’ai l’impression de traverser des buissons liquides. Des masses indistinctes migrent autour de moi, la nuque basse, l'allure lasse – groupe d'animaux nonchalants, bosquets noyés, nuées informes, monstres hybrides ? - puis s’effacent inexorablement dans le déclin d'une lumière engorgée de liquidités fluctuantes.
Étrange de constater combien le flou du monde génère d'apparitions. Car ce brassage de la terre et de l'eau est trop vaste – trop englobant – pour être mis à l'index d'un épiphénomène. Il n'y a pas de cadre à ce paysage, pas de marge stable permettant une mise à distance, un ensachage dans la catégorie "spectacle pittoresque dramatisé par un ressenti subjectif". C'est tout – « ça » et « moi » – ensemble et tout d'un coup, qui se délite et se mélange, résiste et cède, se désagrège et se libère.
Comme la terre détrempée s’éboulant sous mon talon, cette marche amphibie débourbe mes pensées des lourdeurs accumulées durant les mois d'hiver. L’humidité générale fait délirer d'étranges odeurs embusquées dans les branches. Je suis lavé par cette mer de terre, pas moins vaste et puissante que sa sœur maritime, tout aussi illimité qu’elle, tout autant sauvage et laborieuse.
Nulle fleur encore, pas même de feuille, à peine quelques traces d'une lèpre verte et industrieuse commençant, en catimini, à rogner le gris terne du bois mort, les coulures noirâtres et la lividité lamentable des pierres - et cependant, au détour d'une petite poche d'air rébarbatif : oh ! un parfum inconnu, aussitôt disparu...
Au détour d'une pensée toute grise à force d'avoir été mille fois ressassée... Au détour d'un monde noyé jusqu'à l'énigme... Au détour des instances d'un ciel lessivant sans fin ses noirceurs ambulantes...
Replié dans la matrice de cette brassée phénoménale, le vivant dans
la terre œuvre déjà à son grand retour – mais c'est si ténébreux encore,
souterrain et obscur – alors comment ces odeurs enchanteresses peuvent-elles
survenir ? D'où viennent-elles ? Sont-ce des essences de fleurs prémonitoires
qui éclosent dans la vacuité du monde ressuyé d'hiver - ou bien d'invisibles
fées parcourant l'air incognito, que seules leurs effluves parfumées
révèlent ?
Au sommet de la crête, dans le crépuscule, impossible de savoir où s’arrêtent les proéminences du paysage et où commencent les masses liquides. Air mouillé et terre brumeuse forment un continuum. J’ai l’impression de m’évaporer dans les nuées. La marche et l'eau m'ont délesté de tout agrégat inutile. Le surplus s’est mêlé à cette tourbe sombre et forclose qui s'étend à perte de vue - et dont je sens au plus profond de moi qu'elle fomente déjà sa prochaine explosion de vigueur printanière.
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