Textes & Poèmes

samedi 24 janvier 2026

Sur les pensées (2)

Incroyable bonne nouvelle : nos pensées n’ont aucune consistance. Les fugaces, les légères, les rêveuses comme les routinières, les obsédantes, les dégradantes ou les pénibles - toutes ces pensées familières qui semblent nous  caractériser aussi intimement que notre odeur corporelle – toutes les pensées ne sont qu’une illusion provoquée par notre croyance infondée en un « soi » qui serait notre.  

Si nos pensées n’ont plus aucune valeur, tout change. Non seulement je ne les considère plus de la même façon, mais surtout je n’agis plus d’après elles, ni d’après ce que je souhaite ou crains que les autres m’attribuent comme pensées – y compris Dieu, ce grand Autre dont l’œil unique est continuellement braqué sur moi. Je ne suis plus tributaire de mon activité mentale. Je ne suis plus personne, hors la conscience d'être au monde, nue, jaillissante et spontanée, absolument pure de tout assujettissement.

Soit, me dira-t-on, c'est joliment formulé, mais la réalité de notre esprit est toute autre... Au quotidien, les pensées ne cessent de se manifester bruyamment, de faire du tapage pour occuper la place, d'agiter des colliers de verroteries pour attirer notre attention (le désir, la colère ou l'envie sont des colifichets auxquelles il nous est presque impossible de résister). Qui ne s'est jamais surpris à ressasser une rengaine inepte, à remâcher de vieilles rancunes, à soliloquer sans fin, plutôt que de laisser enfin le silence se faire en soi ?

Il n'en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où le processus gardait une certaine mesure. Lorsque nous étions enfants, nos pensées étaient moins centrées sur nous-mêmes. Elles formaient le contre-chant spontané d'un monde dont nous étions imbus jusqu'à l'ivresse. Elle étaient des balles que nous jetait le monde et que nous saisissions au bond.

Nous n'en sommes plus là. A force de guetter une image de nous-même en nous-mêmes, nous avons multiplié à l'envi les réflexions d'un miroir dans un autre miroir. Avec le temps, ce jeu du "comme si" s'est emballé. Il a proliféré jusqu'à nous faire vivre l'enfer sur terre. Nous nous retrouvons bouclés à double tour en nous-mêmes, incarcérés dans un carcan de pensées indociles, parfois jusqu'à la folie.

A force de ressasser des futilités, de rabâcher nos idées fixes, nous avons perdu cette sensation enfantine d'être de plain-pied avec le monde. A force de tirer sur nos vieilles ficelles (et même si nous n'en sommes plus les dupes) nous laissons leurs nœuds coulants nous étrangler.

Les pensées nous échappent, et pourtant il nous semble qu'elles nous définissent (ais-je besoin de rappeler le célèbre adage cartésien : « je pense donc je suis »?). Sans « moi », pas de pensée. Sans pensées, pas de « moi ». C'est comme un postulat fondateur, un diktat auquel nous sommes instamment prier de croire - mais que peut-on fonder sur du mouvant et du vide ? Fascinés par les mouvements que notre main lui inculque, nous nous sommes fabriqués une marionnette à laquelle nous posons notre question favorite : « Qui es-tu ? ».

En accumulant toutes sortes de pensées inconsistantes, nous solidifions des lubies en autant de réalités incontestables contre lesquelles nous livrons bataille, tels des Don Quichotte montant à l'assaut de moulins à vents qu'ils prennent pour des géants. Et cependant – c'est paradoxal – nous ignorons tout du dispositif à l’œuvre dans notre propre esprit. Nous le subissons tout fait, telle une fatalité qui nous est imposée par je ne sais quelle iniquité retorse (nous postulons vaguement que les autres en sont indemnes, et qu'ils nous jugent).

Pourtant, la situation n'est pas aussi désespérée qu'elle n'y parait. L'aléatoire apparent de nos pensées n'est pas fortuit. Le dispositif générateur de flux mentaux a une raison d'être, qu'une pratique assidue d'attention sur soi-même permets de discerner. Nous avons les moyens de comprendre comment cette mécanique s'est enkystée dans notre esprit.

Au départ, presque rien : juste une irisation glissant à la surface étale de notre esprit. Une vibration infime, à peine un frisson. Une pliure advenue à la surface parfaitement lisse de la conscience fondamentale. C'est comme si sa démesure suscitait en nous une panique métaphysique. C'est presque rien, mais un rien qui est à l'origine de tout. Dès qu'elle se produit, cette rétractation de l'ouvert génère une division entre entités duelles. Ce qui advient à notre conscience est transcrit en « ceci » et « cela », autant de paires d'opposés auxquelles nous octroyons des polarités nous incitant à en désirer certains et à en rejeter d'autres.

Tout est prêt alors pour que surviennent les pensées - tourbillonnantes, volatiles, incohérentes, irrépressibles. Si elles émergent de la partie consciente de notre esprit, nous croyons naïvement pouvoir nous en rendre maître. Nous nous imaginons qu'elles sont des instruments mentaux mis à notre disposition, comme la fourchette et le couteau dont nous nous servons pour déguster un bon repas, tout en restant dans les règles convenues de la bienséance. Et si, à l'inverse, les pensées surgissent de notre inconscient, nous nous en effrayons comme des razzia d'ogres affamés risquant de renverser le bel ordonnancement de notre dîner – nous cramponnant à cette table d'hôte dont nous sommes à la fois le tenancier et le convive. Mais pour qui cette table est-elle vraiment dressée ?.. Mystère...

Au regard du flux et du reflux incessant de notre activité mentale, notre aptitude humaine à l’abstraction ne sert de rien. Croire que la pensée dirigée puisse être d’une quelconque aide pour maîtriser notre esprit, c’est croire que le déferlement d’une rivière en crue puisse être résorbée grâce à notre capacité à disposer trois brindilles en un triangle parfaitement isocèle.

Pour ne pas nous retrouver submergés, nous sommes amenés à solidifier un certain nombre de cadres, à nous doter d'une idée de conscience, à instituer un observateur intérieur. Et, pour parachever l'ensemble, nous le recouvrons d'un voile d'ignorance, occultant le fait qu'il s'agit de bout en bout d'une élaboration mentale. Lorsque la pression est trop forte – c'est-à-dire, dans la plupart des circonstances de notre vie, à chaque instant – cette ignorance prend la forme d'une absence à nous-même. Un blanc saturé, dont nous revenons les yeux vides, l'esprit hagard, au moment où un trait saillant de notre environnement nous sort soudain de notre torpeur. 

Cela a lieu en permanence. A chaque seconde de notre existence, nous sommes le jouet de cette machinerie incontrôlable. A chaque grain de notre présence au monde, le processus a lieu.  

Comme tout ce qui est physiologique, les pensées sont cycliques. C’est la force propre de son cycle qui explique la prégnance d’une pensée - et non pas son contenu. Si on relance la roue des pensées, elle est repartie pour un tour. Si on la laisse tourner toute seule, elle finit par s’arrêter d’elle-même. Toute pratique un tant soit peu assidue d'une technique de méditation permet de prendre conscience de ce processus. De l'observer comme un simple phénomène, sans intervenir. La solution consiste à laisser se défaire peu à peu cet imbroglio de confusion mentale qui nous fait tant souffrir.

L'étonnant est qu'il n'y ait rien à faire. C'est une chose très difficile à réaliser. Nous voulons toujours faire quelque chose : nous guérir, nous comprendre, modifier nos états de conscience, obtenir un bien-être permanent, expérimenter quelque chose d'extraordinaire. Zazen nous offre l'opportunité de recouvrer notre état d'être fondamental -  sans rien faire. Pourvu que je renonce à être « moi » - cet être inquiet et séparé du monde - en me mettant au niveau zéro de l’être - le monde hausse de quelques degrés sa magnificence, comme une reconnaissance, un hommage à cette vacuité emphatique. Le monde manifeste sa splendeur inépuisable par pure gratuité, pour la beauté du geste.

C'est vraiment possible. Ce n'est pas une exagération hyperbolique, un vœu pieux ou un stade de réalisation réservé à quelques élu.es trié.es sur le volet. Il est vraiment possible d'adopter une telle attitude : lorsque des pensées significatives se manifestent dans notre esprit, en prendre conscience pour aussitôt les chiffonner et les jeter nonchalamment loin de soi, avec autant de facilité que s’il s’agissait de vulgaires prospectus publicitaires. Peu nous chaut alors qu’elles reviennent de manière insistante ou qu’elles disparaissent à jamais, elles ne nous gênent plus. Toute notre attention est tournée vers le moment présent.

C’est un changement sans doute imperceptible dans l’ordre des choses, mais – en ce qui me concerne -  il me comble au-delà de toute attente. Je deviens comme un simple d’esprit qui s’éveille à tout ce qu’il voit. Ou un adolescent solitaire, tournant à vélo dans une cité déserte, de nuit, émerveillé par les feux de signalisation qui ne jouent que pour lui.

Tout ce qui existe possède seulement trois caractéristiques : l'impermanence, la capacité à pâtir et l'absence d'égo. Nous ne faisons pas exception à cette règle universelle. Nous ne sommes pas différents d'un nuage, de la pâquerette ou du parfum des lilas : impermanent, affectable et sans ego.

Cette simplicité radicale constitue pour moi la graine du zen, toute petite et incroyablement dure. Je me la représente comme un caillou que l’on lancerait dans une case qui n’existe pas à la marelle, une case invisible située au-dessus du « ciel ». Une fois le caillou lancé, il ne reste plus qu’à sauter à pieds joints. Où, pour employer une image plus traditionnelle : une fois qu’on a grimpé en haut d’un mât, il faut faire un petit pas supplémentaire pour exposer son corps authentique aux dix directions.

Cela effraie bien sûr. On aimerait des garanties, un garde-fou, au moins quelqu’un pour nous tenir la main. Mais non, rien ni personne, pas même nous, ne peut nous être d’une quelconque utilité. Il n’y a plus qu’une chose à faire : sauter d’un bond dans l’inconnu, sans rien garder par devers soi.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la bonté naturelle" publié le 12 mai 2025.  

 

 

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