Textes & Poèmes

mercredi 31 janvier 2024

 

Sur les artistes et leurs oeuvres.

Les artistes sont des êtres à part. Non pas tant dans leur manière de vivre – il faut parfois aux biographes bien du talent pour donner du relief à leurs vies entièrement phagocytées par l'invention d'une œuvre – mais parce que les artistes laissent derrière eux des substrats résistants au grand effacement du temps qui passe : des poèmes, des tableaux, des dessins, des écrits, des compositions musicales, des sculptures, des pièces de théâtre….  Ce que l’on nomme, faute de mieux, des « œuvres d’art ». 

Ces œuvres d'art sont résistantes au passage du temps, soit - mais pas éternelles. Penser à toutes celles qui ont été détruites donne le vertige. Combien de manuscrits disparus dans l'indifférence générale, liasses de papiers dont la poissonnière se sert pour emballer ses poissons, après qu’on ait vidé la mansarde du dernier étage de son immeuble, où vivait un auteur anonyme, récemment disparu ?

Ainsi va la vie, me dira-t-on. N’est-ce pas le lot de ce que créé l’humain : tout est voué à disparaître. Et puis, pourquoi déplorer la perte d’une symphonie de Mozart – une de plus ! - alors que tant d’autres choses bénéfiques disparaissent au fil du temps : des inventions qui auraient pu améliorer le sort de l’humanité, des jardins dont la beauté aurait pu contribuer à son délassement, des lois protégeant les plus faibles de la voracité des puissants ? En quoi les œuvres d’art (qui, rappelons le, ne servent à rien, du strict point de vue de la survie de l’espèce) – en quoi leur disparition serait-elle plus grave que celle d’un vaccin, d’une organisation humanitaire – ou même d’une recette de cuisine dont le secret a été emporté dans la tombe par celle ou celui qui l'a patiemment concoctée ? 

Il faudrait, pour répondre à cette question, être en mesure de définir ce qui fait la spécificité d’une œuvre d’art – tentative périlleuse à laquelle je me garderai bien de me livrer, la laissant à de plus forts que moi. Les humains réalisent beaucoup de choses durant leurs vies, des choses dans lesquelles ils mettent « beaucoup d’eux-mêmes ». Mais il me semble que ce n’est pas comparable à ce que nous lèguent les artistes. Ce n'est pas « beaucoup de soi » que les créateurs mettent dans leurs œuvres : c’est toute leur vie. Par un étrange phénomène de transsubstantiation, les artistes engendrent des objets hybrides (mi matériels mi psychiques) dont le destin est de survivre à leurs auteurs. Ce qu'ils ont créé les supplante progressivement dans la conscience collective, jusqu'à finir par les effacer complètement. Il reste si peu de traces des individus "Homère" ou "William Shakespeare" que des spécialistes contemporains ont pu douter qu'ils aient réellement existé.  

La vie des artistes est comme une balance à deux plateaux. Sur le plateau de gauche, côté cœur, c’est leur existence humaine qui est disposée, et sur celui de droite les œuvres d’art qu’ils ont générées - certains précocement, d’autres au crépuscule de leurs vies - certains prolifiques, d’autres non. La flèche pointant le ciel, au milieu, en glissant progressivement de la gauche vers la droite, marque le passage du temps, en effectuant cette terrible et merveilleuse conversion entre la vie qui se consume d’un côté et l’œuvre qui s’élabore de l’autre. Lorsque le plateau de gauche est complètement vide, celui de droite touche le sol, puisqu’il n’y a plus de contrepoids. L’artiste est mort, demeure l’œuvre…

Parmi tous les artistes, il en est certain.es dont les œuvres nous touchent plus particulièrement. Pas celles qui figurent au top 10 des artistes du moment, ni même sur la liste "définitive" des 100 plus grandes œuvres de tous les temps – mais celles qui ont su changer, non pas tant notre vie, que la manière dont nous la considérons. Comment de ne pas éprouver une sentiment de reconnaissance pour leurs auteurs? Bien que nous ne les ayons pas connus personnellement, ils sont chers à nos cœurs.  

Dans mon jargon intime, je les appelle « ma présentèle » – comme un thérapeute parle de sa patientèle ou un rejeton de sa parentèle. Le terme n’est pas très heureux, mais je n’ai pas trouvé mieux. Présents  – ils le sont pour moi. Ils occupent le lieu d’où je parle, ils habitent là où je suis. Ils répondent à mon appel, ils m'apostrophent au quotidien. Ils modifient ma perception du monde. Ils font partie de ce qui se passe actuellement pour moi – on pourrait dire qu’ils sont constitutifs de mon « vif du sujet ». Rien moins que des artistes morts, donc.

Le lien avec eux est si fort que quelquefois leur présence physique m’est autant familière que leurs œuvres. C’est le cas de Dürer – peintre qui s'est souvent représenté dans ses œuvres, à différents âges de sa vie, comme s'il interrogeait inlassablement cette étrange beauté qui lui a été octroyée et qui a tant marquée ses contemporains - comme si, pour lui, son apparence extérieure était un objet du monde à expérimenter, au même titre qu’un oreiller, un crustacé, une touffe d’herbe ou un orage - c'est-à-dire tout ce qui lui était prétexte à dessiner. Le peintre nurembergeois n’est pas le seul à exercer cet étrange don d’ubiquité dans ma vie, au point qu’il m'arrive parfois de rêver de lui, en chair et en os. Je pourrais en dire autant de Pasolini – dont j’ai l’impression de connaître intimement le corps, la voix – jusqu’à l’odeur, comme s’il s’agissait d’un membre de ma parentèle, justement.

Ou bien, pour citer cette fois un artiste vivant : l'effet aussi bien germinatif que ravageur qu’a sur moi la musique de Wolgang Rihm – qui me nourrit, m’abonde et souvent me cloue net à l’endroit où je me trouve, lorsque je l’entends – tel un papillon pantelant saisi entre les doigts d’un entomologiste colossal. Certaines auditions de musiques de Rihm ont été si puissantes pour moi qu'elles ont marqué à jamais l'endroit où je me trouvais en les écoutant au casque. Lorsque je repasse par ces endroits, je retrouve l’émotion que j’avais ressentie alors.  Voilà l’effet qu'à sur moi celles et ceux que je nomme ma « présentèle ».

Si je les appelle ainsi, c’est également parce qu’ils me représentent aux yeux de monde – c’est-à-dire qu’ils ou elles parlent et agissent en mon nom. Les poèmes de Dickinson, les livres de Leduc, les musiques de Saariaho (pour cette fois ne citer que des artistes femmes) me représentent là où moi-même je n’ai pas accès. Chaque membre de cette « présentèle » incarne un aspect spécifique de moi-même, une irisation de mon prisme – une caractéristique de ma personnalité dont, bien souvent, avant de les découvrir dans leurs œuvres, je n’avais pas conscience.

Les membres de cette "présentèle" ont vécu à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Ils ont été femmes, hommes, riches ou pauvres, célèbres ou inconnus – peu importe, au fond, puisqu’ils ne restent plus rien d’eux que leurs œuvres… Cependant, parmi ceux-là, je dois admettre que j’ai toujours eu un faible pour celles et ceux qui ont souffert d'être incompris. Quand je lis Proust, Colette, Césaire ou James (qui ont été reconnu de leurs vivants), j’éprouve bien sûr le même élan du cœur que pour Kafka, Blake, Cingria, Kavvadias ou Luca, qui furent quasiment inconnus en leurs temps. Mais les difficultés d'existence auxquelles ces derniers ont été confrontées me rend leurs œuvres encore plus chères – comme si je devais leur octroyer un surcroît d'affection, les gâter plus particulièrement, parce que les auteurs qui les ont façonné à mon intention n’ont pas connu la consolation d'être reconnus de leurs vivants. 

Celles-là, ceux-là me touchent plus particulièrement, par le fait qu’ils ont persisté dans l’écriture, malgré une vie pleine d’aléas : François Augieras, Marguerite Porete, Antonin Artaud, Hadewijch d’Anvers, Jean Sénac, Violette Leduc, Marina Tsvetaïeva, Fernando Pessoa, Malcom de Chazal, Ryokan, Gerard Manley Hopkins, François Villon, Arthur Rimbaud, Ikkyu ou Emilie Dickinson… pour ne citer que les premiers noms qui me viennent à l’esprit ! Toutes et tous ont vécu en marge de leur temps. Exclus ou reclus, proscris ou ermites, originaux inadaptés aux normes sociales en vigueur à leur époque.

Pour quelques-uns reconnus par leurs pairs à la fin de leurs vies, tels Violette Leduc ou Arno Schmidt, combien de martyrs ignorés ? Marguerite Porete a été brûlé vive en place de Grève, Marina Tsvetaïeva s’est suicidée de désespoir dans la jeune Russie soviétique, Jean Sénac a été assassiné. Les autres sont morts ignorés parmi les miséreux ou les fous. Tous étaient inadaptés à leur monde.

De leur vivant, ils grossissaient le rang indistinct des « gens bizarres », des « excentriques », des « exaltés », de ceux qui semblent toujours louches aux yeux des bien-pensants. Les puissants les ignoraient, les petits les méprisaient. Ils étaient le rebut de la société. 


Pour se convaincre de ce qu’a été leurs vies, il n’y a regarder leurs tombes. Mais peut-on même parler de tombe, en ce qui concerne François Augiéras,  mort de dénuement à 47 ans, dans l’hospice de Domme ?


Ecrivain, peintre, aventurier, mystique, gnostique, païen, sulfureux pansexuel - il aurait souhaité que son corps soit brûlé sur une île de la Vézère et ses cendres dispersées au fil de l’eau. On s’en contenté d’enfouir sa dépouille sous un monticule de terre. Sur une pierre, une main malhabile a gravé ces huit lettres, sans rien de plus :

Augié

rA

S

Jean Sénac signait ses poèmes en dessinant un soleil. Celui qui, « envahi d’hippocampes », chantait « la transparence continue » (1) a été criblé de coups de couteaux, dans des circonstances « non encore élucidées », selon la formule usée jusqu'à la corde que la police réserve à ceux dont elle estime que la mort violente importe peu. Sa tombe est à peine plus qu’un monticule : un amoncellement de pierres, situé dans le cimetière d’Aïn Benian, à côté d'Alger. Ici, pas même un nom, une date, une indication. S’il y a eu un jour une plaque, elle a depuis été arrachée.

 


La tombe d’Emily Dickinson est également très sobre. C’est en fait une stelle de pierre. En dessous de son nom, on ne lit que deux lignes :

 

Born dec 10 1830

Called back May 15 1886.

 


Née en décembre et morte en mai – on dirait qu’elle a vécu à peine un printemps. N’aurait-on pas pu, à l’aide de ces minuscules choses qu’elle aimait tant (des brins d’herbes, des fleurs de son jardin, une poignée de petits cailloux luisants de rosée, ou pourquoi pas le zigzag affairé d’une abeille butinant un parterre de trèfles ?) tracer sur la pierre quelques-uns de ses vers, par exemple : 

            J’ai bu une Gorgée de Vie -

            Savez-vous ce que j’ai payé -

            Exactement une existence -

            Le prix, ont-ils dit, du marché.  (2)  

Au moins, ces trois-là ont trouvé un endroit où reposer. Ce n’est pas le cas de Marina Tsvétaïeva. Son corps aurait été inhumé quelque part dans le cimetière de Lelabouga, petite ville perdue au fin fond du Tatarsan– où exactement, on ne sait pas.

Après sa « réhabilitation », à la manière russe, en 1955, les édiles locales ont fait édifier une fausse tombe dans un coin du cimetière. Un « monument funéraire », nous dit-on, entouré d’un parterre de tomettes de béton bas de gamme, comme on en trouve en solde dans les magasins de jardinage. Connaissant son goût de la liberté et des chemins de traverse, nulle doute que Tsvétaïeva préfère vagabonder à sa guise, au milieu des sépultures de ses frères et sœurs russes, enfin réconciliés par la mort, qu'ils aient été, durant leurs existences, blancs ou rouges.

Fernando Pessoa a subi les mêmes avanies post-mortem. Parce qu’il n’était personne (« pessoa » veut dire personne en portugais, mais non pas au sens du « nemo » grec, mais du « personna » latin : le masque, le personnage), il « portait en lui tous les rêves du monde », comme il le proclamait avec l'orgueil ingénu des humbles. Il a vécu la vie d’un petit employé insignifiant, tout en écrivant à longueur de temps. Il publia quelques textes de son vivant, sous les noms de ceux qu’il appelait ses « hétéronymes » - plutôt que ses « pseudonymes », puisque ce n’étaient pas eux qui parlaient en son nom, mais plutôt lui, Pessoa, qui leur servait d’interprète. Après sa mort, on a trouvé dans sa chambre une malle bourrée de manuscrits, signés de plus de 72 personnalités différentes. 

La malle ouverte, des premiers textes publiés, au fil des années Pessoa est devenu une gloire nationale. Ironie suprême pour quelqu’un qui, comme Emily Dickinson, avait développé durant sa vie une sorte de mysticisme de l’effacement personnel (« Renoncer, c’est nous libérer » déclarait-il « Ne rien vouloir, c’est pouvoir. »). Pour l'empêcher de demeurer "personne" au delà de sa propre mort, on est allé chercher ses cendres du cimetière de Prazeres, à l'ouest de Lisbonne, pour les installer dans un splendide mausolée construit en son honneur au monastère des Hiéronymites (l'équivalent de notre panthéon), lui conférant ainsi un véritable rang de monarque – ce qui ne manque pas d’être absurde, pour qui connaît un tant soit peu son œuvre. La raison d’État à des raisons que l’art ignore…  

Il existe à Lisbonne un monument qui me parait mieux correspondre à l'univers équivoque du grand poète. Il s’agit d’une statue de bronze d’un personnage figurant Pessoa (mais dont les traits lisses sont absolument impersonnels), assis à une table d’un de ses cafés favoris, A brasileira.

 


Lui qui n’a eu de cesse de brouiller les frontières entre soi et les autres (« Nous sommes nos rêves de nous, des lueurs d’âme / Chacun est pour autrui rêves d’autrui rêvés ») (3), je suis sûr qu'il goûterait assez l’idée que son effigie se retrouve dans les photos souvenirs de milliers de touristes anonymes de par le monde - qui, pour la plupart, n'ont probablement rien lu de lui. 

Lorsque j'ai découvert cette sculpture, au hasard de mes pérégrinations dans le quartier du Chiado, j'ai été étonné de constater que celles et ceux qui s’asseyaient à sa table pour s'y faire photographier reproduisaient une sorte de rituel spontané : toucher la main du grand poète, celle qui est posée à plat sur la table – comme s'ils voulaient par ce geste lui apporter un peu de réconfort par delà la mort. A force d’être lustrée par des peaux anonymes, cette main de bronze s’est patinée. Elle brille désormais comme de l’or.  

                                                                                  

Je ne voudrais pas donner l’impression de céder à la tendance actuelle des facilitateurs culturels qui, sous prétexte de rendre l’art accessible, survalorisent la biographie des artistes au détriment de leurs œuvres. Il n’y a qu’à écouter les conférenciers dans les salles des institutions culturelles pour se rendre compte de l’ampleur du désastre. On nous fait le « pitch » de la vie du grand homme (plus rarement de la grande femme),  puis on résume son œuvre en un gimmick synecdochique (« la madeleine » de Proust, l’« araignée-mother » de Bourgeois, les « 4 minutes 33 de silence » de Cage)… et le tour est joué ! Nous voilà exemptés d’y aller voir de plus prêt – l’essentiel étant d’avoir quelque chose à montrer (la photo prise avec le téléphone portable) et de savoir « ce que l’on dit d’elle ou de lui », avant de laisser son esprit vagabonder vers d’autres sources de distraction. 

Pourtant, c’est par le truchement de leurs œuvres que les artistes entrent en relation avec nous - non par le récit de leurs vies, aussi foisonnantes soient elles, aussi romancés soient ils. Il y eu pléthore d’artistes maudits, il n’y a qu’un seul Vincent Van Gogh. L’intérêt que nous portons aux vies des artistes est la conséquence – et non la cause - de l’influence qu’ont leurs œuvres sur nous. C’est parce qu’elles continuent à nous toucher, nonobstant la distance qui nous sépare de leurs créateurs, que nous allons glaner dans leurs vies quelques détails - parfois même quelques coïncidences avec les nôtres - qui pourraient nous permettre d’éclairer d’un jour nouveau la relation intime que nous avons établie avec ces trésors qu’ils nous ont légués.

Sans œuvre – pas d’artiste : ce qui paraît un truisme ne l’est finalement pas tant que ça, à l’aune du « 15 minutes of fame » d’Andy Warhol, prémonition géniale de cette ostentation superfétatoire caractérisant ceux que l’on appelle aujourd’hui « les people » – ces gens qui n’ont d’autre importance que celles que nous leurs octroyons. Les artistes ne sont pas des people. Leurs vies ne sont pas des miroirs où sublimer l’inabouti des nôtres. Grâce à leurs créations, ils nous délivrent des clefs stupéfiantes pour pénétrer plus avant dans la découverte de nous-mêmes.

Bien loin d’être des Dieux nous toisant du haut d’une Olympe de pacotille, les artistes sont des démiurges intercesseurs ayant insufflé dans leurs œuvres leur propre agentivité - pour employer un néologisme récent. A la croisée de deux flux, les œuvres sont matérielles par le grain du papier, de la pierre, de la voix, du crin de l’archet, l’empâtement de la peinture, la patine du bois, mais également immatérielles via les ondulations sonores, les vibrations des couleurs, les représentations mentales du langage, la décharge énergétique des corps en mouvement. Cela pourrait être une définition possible des œuvres d’art : des objets ayant la spécificité d’être à la fois des choses et des puissances – on pourrait tout aussi bien dire : des manas.

Sans œuvre, pas d’artiste. Si le contenu de la malle de Pessoa avait été jeté à la benne, lorsqu’on vida l’appartement du 16 rua Coehlo da Rocha, "personne" aujourd’hui ne se souviendrait de lui, hormis quelques spécialistes des mouvements littéraires du Portugal d’avant-guerre. Si les liasses de poèmes d’Emily Dickinson n’avait pas été sauvées de l’oubli par la volonté pugnace de sa sœur - qui, plutôt que de les détruire comme elle l’avait promis, consacra sa vie à les faire connaître - on ne saurait d'elle guère plus que ce qui est inscrit sur sa tombe : ses dates de se naissance et de mort.

Les œuvres d’art sont puissantes, certes - mais elles sont aussi terriblement fragiles. Elles subissent les conséquences de la négligence de leurs contemporains, de l’incurie des ayant droits ou même de l’inconséquence des institutions patrimoniales. Elles sont victimes collatérales de nos guerres et quelques fois d’assassinats sciemment perpétrés. On connaît le sacrifice de Botticelli, jetant ses toiles dans le bûcher des vanités allumé par l’inquisiteur Savonarole – sous les yeux exaltés des fanatiques florentins de l’époque, venus en nombre se repaître de ce merveilleux auto-da-fe.... L’enthousiasme fut tel qu’un an plus tard, c’est le grand inquisiteur lui-même (vanité des vanités!) qu’on jeta dans les flammes. Cinq siècles plus tard, les mêmes dynamiterons les grands bouddhas de Bamiyan, en filmant cette prouesse historique sur leurs téléphones portables. Avec, en guise d’explosif, l’éternel cocktail de haine et de bêtise propre à l’être humain – une spécificité de notre espèce – terriblement mortifère.

Plus absurde encore (parce cette fois la bêtise semble l’avoir emporté sur la méchanceté) : le sort réservé aux tableaux offerts par Van Gogh au médecin de l’asile de Saint Paul de Mausole, à l’époque où il peignait ses plus grands chefs d’œuvres. Le bon docteur, bien encombré d'un legs aussi prodigieux, abandonna les toiles à son petit garçon, qui justement avait besoin de cibles pour s’exercer à la carabine… Comme les séances de tir du rejeton ne suffirent pas à détruire tous les tableaux, le médecin céda le reste à un artiste local, ami de la famille - lequel avait montré un certain intérêt, non pas tant pour les peintures en elles-mêmes que pour leurs châssis, qu’il avait jugés, du premier coup d’œil, de bonne qualité. Se retroussant allègrement les manches, notre peintre du dimanche entreprit alors de gratter les toiles, ôtant les hideux amas de peintures que ce pauvre fou d'Hollandais y avait étalés, pour pouvoir y peindre à loisir sa propre production - dont on ne sait s’il faut déplorer qu’elle ne soit pas passée elle non plus à la postérité…

On ne peut pas rêver exécution artistique plus radicale : d’abord par balles (ce qui fait écho aux performances anti-patriarcales de Niki de Saint Phalle, intitulées « Tirs »), puis par effacement pur et simple – comme cela se pratique couramment aujourd’hui dans une grande partie du monde, par exemple en Chine ou en Russie. On pourrait presque croire que cette histoire a été inventée pour démontrer ce que la société fait aux indésirables : lorsqu’elle ne les assassine pas directement, elle les nie. 

Au sein de ces honorables familles provençales, on a dû depuis s’en mordre les doigts. Non pas d’avoir détruit des œuvres d’art qui auraient pu faire le bonheur d’une grande partie de l’humanité, mais, plus prosaïquement – Van Gogh étant désormais un des artistes les mieux côtés au monde – d’avoir si bêtement laissé filer un tel pactole… Quand on pense au nombre de carabines qu’on aurait pu acheter au petit dernier, avec tout cet argent ! Sans parler du monceau de toiles vierges que l’artiste local aurait pu s’offrir, pour y tartiner à loisir ses aquarelles …

                                                                            

La destruction par le fer, le feu, la dynamite, les flammes, la spatule du confrère ignare, la maladresse pataude d'un restaurateur, le barbouillage des instances pudibondes chargées de cacher les nudités intolérables, les balles de carabine des enfants de psychiatres, les projectiles iconoclastes, les découpages et redécoupages des pilleurs, la mise à l'index des comités de censure - sans même parler des catastrophes naturelles - toutes ces causes externes menacent bel et bien les œuvres d'art, mais elles ne sont rien en comparaison du danger que représente la perte de notre appétence pour elles. 

Les œuvres d’art sont des puissances agissantes, mais il faut y mettre du nôtre pour que leur potentialité s’actualise. Ce que les œuvres d’art possèdent en elles de force, d’intensité propre, de profondeur, d’acuité, il nous revient d’aller le susciter en elles, en nous mettant en quelque sorte à leur service. Une simple photo prise à la va-vite dans un musée avec son téléphone portable n’y suffira pas. Pas plus que des connaissances étayées par quelque lecture judicieusement choisie. Ce que réclament les œuvre d’art, c’est notre présence au monde. C’est grâce à notre présence qu’elles (re)vivent. 

C’est pourquoi il nous faut faire l’effort d’aller au devant d’elles. Accepter d’endiguer notre activité mentale pour vraiment écouter une musique. Ne pas s’arrêter à l’impression d’opacité que peut donner la première lecture de certains textes, mais se mettre à l’écoute du chant profond qui les sous-tend. Ne pas se satisfaire du plaisir rétinien que peuvent procurer certaines toiles, mais appliquer délicatement nos organes sensoriels à la jugulaire de leur pulsation interne. Ne pas se laisser rebuter par la manière incongrue dont certaines expressions artistiques contredisent nos schémas de pensée habituels, mais laisser naître en nous un espace intérieur où les œuvres d’art peuvent se déployer à leurs propres mesures, et selon leurs propres modalités. 

Cette capacité qu’elles ont à nous saisir au plus profond de nous-mêmes, le peintre Mark Rothko l’appelait leur « poignancy ». On pourrait traduire par : l’intensité, la force de conviction, l’impact émotionnel, la pugnacité avec laquelle une œuvre d’art nous "empoigne". S’il y a un peintre qui a élaboré son travail au regard de cet espace intermédiaire où une œuvre d’art se déploie à la rencontre de celle ou celui qui la contemple - c’est bien lui. La rétrospective de son œuvre qu’on peut voir actuellement à Paris en témoigne avec éloquence.

Les œuvres d’art ont besoin de notre attention pour aboutir à ce pourquoi elles sont faites : toucher au sublime de la présence, en transcendant leur matérialité et la nôtre. Elles ont besoin pour ce faire de nos oreilles, de nos yeux, de notre proximité, de notre sensibilité toute entière - comme les plantes ont besoin d’air, d’eau et de terre pour s’épanouir. 

Combien de fois, dans les musées, ai-je eu l’impression que certaines œuvres dépérissaient faute d’attention (et souvent parmi les plus célèbres, celles qu’on se contente de reconnaître du premier coup d’œil ! ). A quoi bon survivre aux outrages du temps, aux bûchers de tous les Savonarole de la terre, aux bombardements de toutes les guerres du passé – si c’est pour s’étioler de solitude derrière des vitres anti-reflet ? 

Pour citer à nouveau Rothko : « Un tableau vit d'amitié mutuelle (by compagnionship). Il se déploie et se vivifie à travers les yeux d’un observateur sensible. Il meurt de même. C’est pourquoi il est risqué de l’abandonner à son propre sort. Il faut s’attendre à ce qu’il soit fréquemment dégradé par le regard des insensibles et par la cruauté des rustres ». (traduit par mes soins).

Alors, profitons de la chance d’avoir des œuvres d’art intactes et accessibles dans notre environnement proche. Ne nous contentons pas de prendre une photo à la va-vite dans un musée, mais arrêtons nous devant l’œuvre d’art qui nous attire et prenons le temps de nouer une relation avec elle. Faisons de l’écoute d’une musique une activité en soi, à la maison ou encore mieux au concert, dans l’émotion de l’instant où les sons font vibrer le même air que celui que nous respirons.

Et bien sûr : ouvrons les livres qui nous touchent, transformons la pâte de leur papier, l’encre de leurs mots en cette essence subtile qui n’a pas de nom. Il y a de la magie à l'œuvre dans ce processus. Le précipité d'émotions qui en résulte a le pouvoir d’exhausser significativement notre être au monde !  

(1) Œuvres poétiques complètes / Jean Sénac / 1999. 

(2) Poésie complète / Emily Dickinson, traduction Françoise Delphy, 2009. 

(3) Bureau de tabac, in Poésies complètes / Fernando Pessoa / 2001.  

En écho à ce texte, on peut lire "Sur mon rapport aux œuvres d'art" publié le 11 août 2025.  

 


vendredi 19 janvier 2024

Sur les vœux de bonne année /1

Il y a quelque chose de contraint dans les vœux de bonne année que j’entends formuler un peu partout autour de moi. Quelques que soient les expressions utilisées, nous semblons avoir de la peine à trouver encore du sens à cette tradition. Sur France Musique, par exemple, on se contente de nous assurer que toute l’équipe nous transmet « ses bons vœux » - sans se risquer à préciser lesquels. En première page du journal, un dessin montre un personnage tournant dans des portes à tambour, quittant la section de l'année passée pour s'engouffrer tout de suite dans la section de l'année qui vient, comme s’il allait ainsi tourner sans fin sur lui-même, sans jamais parvenir à quitter le sas du bâtiment auquel il souhaite avoir accès. 

Nous qui n’avons plus guère d’espoir en des temps meilleurs, nous peinons à projeter sur nos avenirs incertains ne seraient-ce que quelques perspectives ensoleillées. Certes, nous croyons encore au progrès – ou du moins en un développement de techniques de plus en plus sophistiquées. Mais ce progrès là a été privatisé par les puissants. Les autres (la majorité) l’appréhendent comme source d’un surcroît de violence, promesse d’assujettissement, présage de catastrophes. Le progrès qu’on nous vend – à grands renforts de rêves pharaoniques et de délires de toute puissance – ne paraît qu’une prétexte pour poursuivre une spoliation effrénée du vivant hypothéquant jusqu’à la survie de notre bien commun : la terre.

Quant à progrès social, il paraît aussi flapi que des ballons de baudruche jonchant la chaussée après le passage d’un défilé dithyrambique. Le cortège des lendemains qui chantent est bel et bien passé - sans espoir de retour. Seule promesse qui tienne encore la route, en guise de rêve universel : nous faire miroiter un statut de consommateur, en nous octroyant pour cela un « pouvoir d’achat », selon la formule consacrée – avec, en guise de notice d’emploi, une panoplie standard de désirs monnayables, dûment préinstallés dans nos logiciels internes, grâce au matraquage des média et des outils de coercition sociale, comme ils le sont déjà dans les gadgets connectés que l’on nous vend à prix d’or.

Et nous, dans tout ça ?

Etre consommateur, c’est être roi d’un royaume dont on est l’unique sujet. Seul face à lui-même, enfermé dans une boucle narcissique de désirs toujours inassouvis, le consommateur ferait bonne figure dans la galerie d’énergumènes fièrement campés sur leurs minuscules planète, tels que le Petit Prince les a croisés lors de son voyage stellaire en solitaire (1). Cela ne fait pas vraiment envie.

Depuis l’enfance, on nous inculque la conviction que nous sommes avant tout un individu, c’est-à-dire une petite barque autonome que notre « esprit » (pour autant qu’on sache vraiment ce que ce terme veut dire), seul maître à bord, a pour fonction de piloter, tel un capitaine avisé. Si notre esprit est sain, équilibré – et surtout raisonnable - il mènera son navire à bon port, c’est-à-dire que nous aurons loisir d’accoster dans des rades prospères où nous pourrons charger dans nos soutes, pour un bon prix, quelques ballots d’épanouissement personnel, beaucoup de richesse intérieure et deux ou trois fûts d’estime de soi, dûment cachetés par les instances officielles. En revanche, si notre esprit est mauvais capitaine, notre coquille de noix sera confrontée à force aléas et tempêtes intérieures, ballottée entre avaries et naufrages, jusqu’à tomber entre les mains expertes de réparateurs, redresseurs de torts ou rétameurs de coques cabossées, qui s’efforceront de la remettre à flot : c’est la mission de la police, des éducateurs, des assistants sociaux, médiateurs, psychologues et autres thérapeutes.

Telle est la fable de l’individu. Nous autres occidentaux, nous sommes fiers de nous être affranchis de tous les collectifs pouvant oblitérer notre liberté individuelle – et dont la plupart était il est vrai fortement oppressif – afin de pouvoir faire notre petite croisière en solitaire. Dans l’entremise, vivre est devenu synonyme de vivre pour soi. Il nous semble incompréhensible que quelqu’un puisse dédier sa vie à autre chose que soi. Telle que formulée, la phrase précédente ne fait peut-être pas l’unanimité parmi mes lecteurs, mais – ô force inductive des mots ! - si je hausse d’un cran le curseur du dévouement, en écrivant : « il nous semble incompréhensible que quelqu’un puisse sacrifier sa vie pour autre chose que pour soi » – nul doute que, cette fois, la plupart d’entre nous y souscrira sans réserve.

Péguy s’avançant joyeusement au devant de l'ennemi pour recevoir une balle en plein front, aux premiers jours de la guerre 14-18 - inscrivant ainsi sa trajectoire individuelle dans le tracé exact de ses convictions – lui qui avait affirmé, dans ses Cahiers de la Quinzaine : Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté (2) : une telle mort nous paraît aujourd’hui rien moins qu’héroïque - on la jugera, selon nos subjectivités individuelles - pitoyable, absurde ou même carrément grotesque.

Vrai ! Ces temps sacrificiels sont bien révolus. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Plus personne n’ambitionne d’aimer les autres plus que soi-même, comme les premiers chrétiens nous incitaient à le faire. De ce temps d’autrefois, il ne reste que certains usages, purement formels – comme celui des « vœux de bonne année », ou bien la tradition de ces « condoléances » que nous adressons, avec plus ou moins d’aisance, à celles et ceux qui viennent de perdre un proche, sans plus comprendre ce que ce terme implique de radical : une co-saisine audacieuse d’une douleur qui n’est pas la nôtre.

Récemment, une personne de ma connaissance m’a avoué un petit travers que j’ai trouvé bien intéressant : lorsque revenait la frénésie des achats de Noël, elle s’entichait tellement de certains cadeaux qu’elle venait de dénicher pour ses proches qu’elle finissait par retourner à la boutique pour s'offrir à elle-même un second exemplaire. Je lui ai demandé si elle jouissait d’autant plus de son achat qu’elle savait qu’initialement il ne lui était pas destiné. Mais elle n’a pas compris ma question. Le plaisir qu’elle avait à posséder cet objet oblitérait son intention initiale de l’offrir à quelqu’un d’autre qu’à elle-même. Elle ne se souvenait plus qu’il s’agissait, au départ, d’un don.

Voilà ce que nous avons oublié, dans les vœux : le don. Souhaiter quelque chose à quelqu’un (plutôt qu’à soi) – c’est nécessairement procéder à une dépossession. C’est le sens profond du mot « condoléance » que j’évoquais tout à l’heure : moi qui ne suis pas affecté par la terrible douleur que tu éprouves, je souhaite cependant sacrifier ma part de bonheur pour t'aider à supporter une part de ta souffrance.

On ne peut pas tricher avec le don. On ne peut pas donner du bout des lèvres, distribuer des présents du bout des doigts – en comptant mentalement toute les richesses qui nous restent en propre. On ne pas se résigner à donner un peu en escomptant recevoir beaucoup en échange, comme nous le suggèrent ceux qui cherchent à s’attacher nos faveurs : en donnant à l’autre ce que j’aurais pu me réserver pour moi, je me l’affilie, j’en fait mon obligé, je l’incite à me donner à son tour – et ainsi, en assumant une perte minime, j’obtiens un gain majoré. Cela ne marche pas ainsi. Le don n’est pas un calcul. Le don n’est pas compatible avec quelque économie, quelque système que ce soit.

Dans notre rapport contemporain au gain et à la perte – un tel comportement nous paraît complètement aberrant. Il nous rebute – ou mieux : il nous effraie. Il nous semble qu’agir ainsi, c’est nous mettre en danger. Plutôt que de piloter avec prudence notre petite barque individuelle, cela reviendrait à vouloir la saborder. Ouvrir une brèche dans sa propre coque, déjà si fragile, par laquelle s’engouffreront les eaux noires de la fatalité. Comment, dans de telles conditions, pourrions nous être à même de donner ?

La réponse m’a été donnée par un petit oiseau chanteur :

- Vive la gratuité !

C’est ce que m'a suggéré une grive musicienne, cachée dans les branches dénudées au dessus ma tête. Pendant un bon moment, elle m'a tenu sous le charme de ses notes perlées, jetées avec obstination à la face du ciel surplombant mon jardin enneigé. Comme son conseil est judicieux ! Comme l’oiseau a raison !

La gratuité…. Je me souviens d’une époque de ma jeunesse où, récemment embarqué dans les flux anonymes de la capitale, je m'inquiétais d'être gagné à mon tout par sa morosité ambiante. Afin de retrouver un peu de légèreté de cœur, j’avais décidé d’adresser un sourire par jour à un personne inconnue, croisée dans la rue ou dans le métro. C’était une expérience pleine de naïveté, bien sûr, comme on en fait lorsqu’on est jeune - mais elle m’a beaucoup appris. Il va sans dire que je n’ai reçu en guise de réponse que des regards courroucés ou craintifs, selon qu’ils provenaient d’hommes ou de femmes - mais c’est justement cette absence d’interactivité qui m’a été salutaire. Elle m’a permis d’offrir mon sourire en pure perte, pour rien, pour la beauté du geste - comme un oiseau chante sur sa branche en plein hiver, en jouissant de la vibration de ses cordes vocales, ou bien juste pour affirmer au monde qu’il est bien ce qu’il est : un oiseau chanteur.

Car au fond, c’est cela, la gratuité : un échange qui a lieu hors cadre, hors référence, sans équivalence dans quelque échelle de valeur que ce soit.

La gratuité, c’est un feu exclusif consumant instantanément la personne qui offre, la personne qui reçoit et le don offert. Car le don ne part pas d’un individu pour être réceptionné par un autre – il provient de beaucoup plus loin que soi et vise bien au-delà de soi.

C’est quelque chose qu'expérimentent les danseurs. Pour eux, ce n’est pas un savoir intellectuel, mais une intelligence inscrite dans leurs corps : un mouvement s’amorce avant même son début et s’accomplit au-delà de sa fin. Le mouvement vient d’en deçà du geste et se poursuit au-delà. Où exactement ? Dans des zones indéterminées qui sont antérieures à soi. Avant même la partition entre soi et le monde.

Cela paraît très mystique, mais au fond c’est très simple. Les musiciens le savent également, les chanteurs par exemple, qui peuvent vous expliquer que pour lancer une note juste, il faut non pas « l’attaquer », mais la poursuivre, continuer « dans le son » la note déjà amorcée à l’intérieur de soi. Les grands interprètes semblent baigner dans ce miracle permanent. Notamment la pianiste Martha Argerich, dont les notes, lorsqu’elles sonnent, nous donnent l’impression d’avoir été déjà présentes dans l’atmosphère, juste avant que ses doigts n’enfoncent les touches de son clavier. Quelle magicienne !

C’est une grande chance de recevoir quelque chose qui nous est octroyé sans raison. Quelque chose qui nous est offert sans nous être personnellement adressé. Quelque chose qui ne nous oblige pas à recomposer notre être fictif afin de fournir une réponse appropriée. Quelque chose qui nous bouleverse de fond en comble en nous traversant de part en part. 

Ce don radical, cela peut être un sourire, un regard (c’est alors une expérience intense, dont on se souvient longtemps), un geste, un son, quelquefois même une parole – même s’il est très rare que ce soit une parole.

Ou même (encore plus rare) – car nous sommes là dans le pré carré des êtres éveillés ! – un acte. C’est ce qui explique toutes ces bizarreries auxquelles s'adonnaient les anciens maîtres zen devant leurs disciples : agiter leurs éventails, donner des coups de bâtons, lever le doigt, brandir une hache, se mettre à aboyer, tourner des talons et partir sans un mot – ou bien, tout simplement, comme le bouddha l’a fait, sourire en silence, en faisant tourner une fleur entre ses doigts.

Voilà donc ce que je pourrais vous souhaiter, à vous qui lisez ce texte : aller à la recherche en vous, dans vos vies, dans les situations quotidiennes que vous traversez, dans les interactions dans lesquelles vous vous insérez – incluant les interactions avec vous-mêmes, sous la forme de ce soliloque-dialogue fictif que nous nous entretenons ad nauseam avec nous-mêmes, nous imposant le diktat de nos voix intérieures, souvent si peu aimantes – trouver en vous, encore et toujours, plus de gratuité.

(1) : Le petit prince / Antoine de Saint-Exupéry / 1989.  

(2) Notre jeunesse, in "Oeuvres en prose" / Charles Péguy / 1957.  

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la musique" publié le 09 décembre 2025.  

 

dimanche 31 décembre 2023

Sur notre petite communauté hivernale.

En décembre, chez moi, lorsque les feuilles sont quasiment toutes tombées, le ciel bleu ou gris s’étend à perte de vue, balayé par des météores glissant jusqu’à l’horizon des combes verdoyantes. Le gel nocturne a brûlé l'herbe des talus. Dans la forêt, les houx sont déjà défleuris. Les chasseurs battent les taillis, la mine maussade, le fusil cassé sous le bras. Le vent fait danser la tête pointue des grands pins. Une eau incroyablement fraîche et glacée – un véritable élixir de vie – cascade au beau milieu des chemins effondrés.

Finis les fleurs et les chauve-souris vagabondes ! Il faut fouiller des yeux les branches nues pour y desceller quelques menues silhouettes d’oiseaux. Puisque la terre est désormais chiche en insectes, vers et autres larves dont ils raffolent, la plupart d’entre eux ont migré vers des latitudes plus clémentes. L’essaim d’abeilles noires, logé sous mon toit depuis plusieurs générations, aux dires de ma voisine – elle se souvient de les avoir vue alors qu’elle n’était qu’une toute petite fille – cette colonie sauvage d'apis mellifera mellifera est devenue complètement silencieuse. Dans la salle de bain, tout en me brossant les dents, je pense souvent à elles, qui sont là quelque part au dessus de ma tête, repliées dans leurs alvéoles de cire, entre le coffrage de bois et les tuiles d’ardoises. De même, les petits rongeurs (mulots, campagnols, loirs et loriots), les chauve-souris, les crapauds, les fourmis et les hérissons ont opté pour une profonde léthargie, dissimulés dans quelque endroit secret. Nous demeurons entre nous, les espèces hivernales. Des solitaires partageant cette même portion de territoire.

La plupart des oiseaux auxquels je me suis habitué cet été ont disparu : les merles, les grives musiciennes, les rouge-queues - même le fidèle rouge-gorge qui venait tous les matins se poster sur le manche d’un outil appuyé contre le poteau de l’auvent (outil que j’ai pris garde ensuite de ne plus déplacer, pour que l’oiseau garde ses repères). Je pensais pourtant qu’il m’accompagnerait tout l’hiver. J’anticipais la joie de le découvrir un matin, son minuscule poitrail rougeoyant sur un tapis de neige fraîchement tombée.

Restent : les geais bigarrés, signalant toutes intrusions intempestives à des kilomètres à la ronde, grâce à leurs drôles de cris érayés (les geais se rassemblent souvent aux abords des chênes, dont ils apprécient les glands, tout comme les écureuils). Dans la même gamme de couleur, il n’est pas rare de voir fuser entre les branches d’épicéa la petite boule vert clair du roitelet, avec sa tête jaune ou rouge. Moins fugitive, la sittelle torche-pot volette quant à elle à la lisière de la forêt, grise et rose, si surprenante avec son bandeau noir sur les yeux et sa manière de dévaler les troncs la tête en bas…

Mais la compagnie que je préfère, c’est, chaque soir, à la tombée de la nuit, l’explosion soudaine du hululement de la chouette hulotte, toujours très proche de ma maison - une modulation effrontée et songeuse, quasi interrogative, gorgée de vitalité et pourtant comme engoncée dans un silence épais - une apostrophe expectative que je trouve pleine de réconfort et de mystère. C’est souvent le dernier son que j’écoute, avant d’être emporté par le sommeil, le livre fermé et la lumière éteinte...

Avec l’arrivée du froid, celles qui viennent en éclaireuses grappiller dans les parages de la maison (et les premières à inaugurer l’open-bar de la mangeoire, quand elle est garnie de graines de tournesol) ce sont bien sûr les mésanges. Les charbonnières, avec leurs fines cravates noires bien étalées sur le torse, ou bien celles à tête bleue – sans oublier les petites nonnettes, qui compensent leur nature craintive par un concert de pituï-pituï caractéristique. Si les mésanges règnent en maîtresse à la mangeoire, faisant la loi parmi les bouvreuils, pinçons et autres passereaux, c’est parce qu’elles craignent le froid encore plus que les autres : chaque hiver, une grande majorité d’entre elles meurent. Sur les vingt petits mis au monde aux beaux jours, seuls deux ou trois survivront à l'hiver.

Quelquefois certains hôtes produisent un effet spectaculaire, comme le faucon crécerelle, reconnaissable à sa manière de battre des ailes en vol stationnaire, au dessus du pré bordant la maison – ou bien le chardonneret élégant, devenu si rare, qui un beau matin apparaît comme par magie au milieu des oiseaux de la mangeoire. Quant au milan noir, je le vois parfois couler nonchalamment son vol au dessus des grands bois, s’immobilisant un moment, suspendu entre deux airs, avant de replonger, comme s’il faufilait entre deux strates de matière invisible. 

D’autres visiteurs font tout autant battre le cœur, quoiqu’ils n’aient pas la maîtrise des cieux, comme les biches, les chevreuils et les cerfs traversant nonchalamment le pré devant mes fenêtres, se croyant protégés par l’obscurité naissante - ou les blaireaux (reconnaissables à leur masques rayés noir et blanc) venant au crépuscule se goinfrer de trognons dégottés dans le compost.

Certains prospèrent dans le bûcher, d’autres dans les arbres et les haies entourant ma maison, ou dans les soubassement du toit, d’autres encore à son faîte, comme le minuscule troglodyte qui adore se percher sur la cheminée pour pousser, bec en l’air, son petit cri joyeusement orné de trilles. Si les lieux d’habitation différent, nos manières de nous comporter sont tout autant disparates les unes des autres - et même nos horaires, comme l’attestent les deux chats du voisinage qui ne se croisent jamais lorsqu’ils viennent rôder dans les parages – le matin étant réservé à Rosie la chasseresse de taupes (elle peut passer des heures devant un monticule, les oreilles aux aguets, écoutant ce qui se passe sous terre), tandis que le soir est le moment préféré du gros Ricoré pour venir marquer son territoire, en pissant à certains endroits stratégiques, notamment là où j’ai moi-même uriné dans la journée.

Pour comprendre le fonctionnement de notre petite communauté, il faut apprendre à connaître la routine des autres. Personne ne fait le gendarme. Chacun propose les compromis qui sont à sa portée. La première règle d’or de notre communauté est d’assurer sa propre sécurité, la seconde, en cette période de disette, d’économiser son énergie. C’est la raison pour laquelle les fuites éperdues, les grands cris effarouchés, les galopades effrénées dans les combles doivent rester exceptionnelles. A force de se familiariser les uns aux autres, ces réactions de panique finissent par ne plus avoir d’utilité. On a appris à se connaître. Chaque hôte de notre territoire fait un détour pour ne pas trop contrecarrer l’autre – bref, on s’accommode.

Qui de ses ailes, qui de ses pattes griffues, qui de ses antennes articulées, qui de ses mandibules, qui de ses nageoires même peut-être (sait-on jamais?), nous avons tous signé un pacte tacite de non agression, afin de passer la saison ensemble sans encombre. Même l’impressionnante tégénaire noire, qui a pris ses quartiers d’hiver le long de la poutre faîtière de ma chambre (c’est une araignée), attend désormais complaisamment que je réduise la taille de sa toile avec mon plumeau à plafond avant de retourner vaquer à ses occupations, comme si de rien n’était.

C’est une parfaite illustration de la troisième règle d’or de notre communauté. Celle-ci préconise que toutes les espèces en présence signifient le plus ostensiblement possible leur parfaite indifférence aux autres. C’est uniquement à ce prix que nous pouvons, de temps à autre, nous apercevoir du coin de l’œil, sans nous effaroucher mutuellement – nous donnant ainsi l’occasion de nous émerveiller de ce qu’est l’autre – c’est-à-dire de ce que nous ne sommes pas.

Ces trois règles mises bout à bout (sauvegarder sa propre sécurité, s’économiser et octroyer à l’autre une généreuse indifférence) nous permettent de cohabiter. Co-habiter, cela veut dire partager un même habitat. Chacun avec des modalités différentes - c’est ce qui fait la cohabitation possible.

Mais l’animal le plus étrange de cette petite communauté est sans doute ce drôle de mammifère aux poils grisonnants, dont la taille impressionnante est sans commune mesure avec ses mœurs on ne peut plus pacifiques. Il est d'ordinaire plutôt discret, quoiqu’il ait la fâcheuse habitude de surgir de son gîte au moment le plus inopportun, pour aller farfouiller dans l’appentis et en ressortir les bras chargés de quelques bûches destinées à être jetées dans son poêle.

Ce paisible bipède est souvent accompagné d’une petite boule de poil blanche effectuant toutes sortes de bonds désordonnées dans son sillage et dont il y a tout lieu de se méfier. L’animal en question ne fait pas encore une grande différence entre une feuille morte et une proie – mais, lorsqu’elle saura plus avisée, avec sa manière de saisir les petites choses toutes griffes dehors, il y a fort à parier qu’elle provoquera de véritables hécatombes dans le jardin…

Mais, cela, c’est une autre histoire. Une histoire qui parle d’un temps qui n’est pas le nôtre. Un temps où l’herbe sera à nouveau verte, où il y a aura à nouveau des feuilles sur les branches et des fleurs au bout des tiges. Un temps où notre petite communauté hivernale n’aura alors plus lieu d’être, puisque l’hiver sera passé.

En écho à ce texte, on peut lire "Sur un combat perdu d'avance" publié le 27 janvier 2025.  

 

samedi 30 décembre 2023

Sur les morts

J’ai commencé à écrire ce texte entre la Toussaint et le 11 novembre – alors, évidemment, les morts se sont invités à la fête... Ils se sont faufilés entre mes lignes et s’y sont trouvés bien. Il est vrai qu’ils sont ici chez eux : écrire, n’est-ce pas raviver les mots auxquels ils ont insufflés leurs forces - du temps où ils étaient, comme nous, vivants ? Ce texte sera donc écrit sur les morts, pour les morts et – sur bien des aspects – grâce aux morts.

C’est la période qui veut ça. Il faut dire que nous, les vivants, stagnons actuellement dans un étrange état d’entre-deux guerres – non pas une période de paix entre deux tueries collectives, comme ce fut le cas au siècle dernier - mais pris en tenaille entre deux conflits dont les ramifications semblent s’étendre jusqu’au plus petit interstice de notre vie quotidienne. D’un côté la guerre en Ukraine, enlisée depuis bientôt un an dans un bourbier sanglant dont les médias se désintéressent progressivement, et de l'autre la guerre israélo-palestinienne. Celle-ci est toujours sous le feu des projecteurs - mais pour combien de temps encore ? Il est à prévoir qu’elle sera bientôt supplantée par le déclenchement d’un nouveau conflit, la révélation d’un nouveau massacre, l’émergence de ce que les médias appellent sinistrement une nouvelle « actualité ».

Car les morts, il y en a foison dans notre quotidien. Chaque bulletin d’infos apporte son lot de victimes « innocentes », comme disent les commentateurs – sans préciser ce qu’ils considéreraient être des victimes « coupables ». Et puis, quels commentaires apporter à l’annonce de tous ces morts ? A défaut de mots adéquats (des mots qui fixent le flux des pensées, des mots qui ouvrent des perspectives, des mots qui nous aident à comprendre notre monde) - les images de guerre défilent sur nos écrans, en pleine page de nos journaux, sur les applications de nos smartphones. Des images de mort qui la montrent sans tout à fait la montrer, afin de nous « faire réagir », de nous extraire de « notre état de sidération »... Où que nous nous trouvions, dans la rue, chez nous, au travail, dans les transports publics, ces images s’impriment sur nos rétines, forçant l’accès à nos cerveaux – mais pour y provoquer quoi ? Une rémission inespérée de notre fatigue compassionnelle ? Une indignation télécommandée ? Une colère froide, abstraite, intellectuelle ?

Dans la maison commune de mon village, par exemple, quelqu’un a pris l’initiative de tapisser la cage d’escalier de photos de victimes palestiniennes, comme pour nous forcer à regarder ce que nous ne souhaitons pas voir. Je ne suis pas le seul à détourner la tête en montant les marches. Je ne saurais présager des motivations des autres mais, en ce qui me concerne, j’ai eu mon lot de morts - de morts bien réels cette fois, des morts dont je connaissais intimement le corps et l’odeur. Des morts dont le sang (et ce n’est pas une image) est encore sur mes mains.

Derrière ces images de massacres et de destruction glissant sur nos rétines éberluées, il y a eux, les morts – et nous le savons – et cela nous travaille. Leurs présences nous habitent. Ils rôdent dans nos parages, flairant les odeurs rassurantes de nos petits nids douillets – eux qui ont été brusquement arrachés au bonheur auquel ils ont droit, comme tout un chacun, quand la fureur meurtrière de leurs frères humains les a projeté sans sommation dans un chaos d’horreur absolue.

Nous ressentons leurs présences, dans nos corps. Nous n’avons pas besoin d’images pour cela. Ils ne sont pas séparés de nous, isolés de l’autre côté d’un objectif numérique. Plutôt que de nous assaillir les yeux, les morts résonnent en nous. Ils vont vibrer des fibres essentielles à notre état d’être vivant. On pourrait même dire qu’ils ne sont que cela : la vibration intérieure d’une présence qui n’est plus.

Alors, plutôt que de les hypostasier en « arguments choc », lors de controverses publiques à la complaisance indécente - plutôt que de discourir sur eux, à grand renfort de schématisme et de parti-pris, octroyant de bonnes ou de mauvaises raisons aux assassins, selon qu’ils procèdent à coup de couteaux, de viols, de bulldozers ou de bombes - nous pourrions les accueillir en notre sein, eux, les morts, en nous efforçant de leur octroyer un peu de réconfort. Nous pourrions les serrer contre nous. Leur faire une petite place dans notre intimité. Nous pourrions les loger côté cœur, blottis dans l’interstice entre le soyeux de notre linge et la nudité de notre peau.

Parce que les morts ne sont pas qu’à la télé : ils sont partout. Au détour de nos pensées, de nos gestes, de nos expressions favorites – même dans notre manière de rire. Dans ces maisons que nous habitons et qu’ils ont aimés, soignés et transformés à leur goût. Dans les yeux de nos enfants, vivifiés par l’énergie vitale de ces ancêtres qui les ont façonnés sans qu’ils s’en doutent. Les morts sont pelotonnés dans les noms des choses, des lieux, des rivières, des forêts, dans chaque détour des villes et des champs qu’ils ont aimés leurs vies durant. Dans les objets que nous manipulons après eux, dans les choses qu’ils ont touchées, créées ou réparées à notre intention. Partout dans notre quotidien sont les morts – tressés au vivant, insérés dans les ramifications de nos mœurs, étroitement imbriqués à nos existences.

Quand elle n’éclate pas dans nos vies comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, la mort surgit dans les angles morts de notre quotidien, au détour des plus banales de nos routines. Elle s’accumule dans les coins, comme la poussière, par petites touches. Elle est le fait de ceux que l’on ne connait pas, où à peine :

- « Mais oui, tu sais bien, cette dame-là, tu l’as croisé déjà…

- Ah oui, d’accord. Et alors ?

– Et bien figures toi qu’elle est morte ! »

La plupart du temps (je veux dire : du temps de notre vie), ce sont surtout les autres qui meurent, ceux qu’on connaît à peine ou pas du tout. Ce sont des petits morts de rien, des morts de peu. Ils partent si discrètement qu’on s’en aperçoit à peine : un matin, on constate que les volets d’une maison ne s’ouvrent plus, ou qu’une main anonyme a ôté le nom d’une boîte aux lettres. Leur mort vient nous toucher de son impondérable doigt de cendre, effleurant à peine notre conscience – comme cela m'est arrivé ce matin, en lisant un entrefilet du journal local signalant la découverte du corps d’une femme qui vivait seule chez elle, décédée depuis cet été, apparemment de mort naturelle...

C’est à peine si on les remarque, ces morts de peu. Ils ne comptent pas, parce que ils n’étaient déjà presque plus en vie. Trop inconnus, trop vieux ou trop malades pour peser dans la balance toujours nécessairement excédentaire des vivants. Ils n’étaient plus que de petit tas de poussière qu’un simple souffle a dispersé, à peine quelques résidus d’une vie déjà presque entièrement passée en pertes et profits. Cela fera une tombe de plus au cimetière (de toutes façons, il y a de la place) – et un nouveau logement vacant dans la commune – en espérant qu’une jeune famille s’y installe - « c’est important, pour le maintien de l’école »...

Un petit nombre d’entre eux disparaissent même anonymement – c’est-à-dire que leurs noms ont été oubliés avant même que leurs corps ne soient jetés en fosse commune. D’autres, à l’inverse, ont toujours un nom mais plus de corps – les victimes d’enlèvements non élucidés, les évaporés, les disparus en mer. Ceux-là restent suspendus dans les limbes de l’existence, leur présence têtue oscillant entre les photos exposées au salon et la mémoire épisodique de celles et ceux qui les ont aimés.

Les morts sont légion. Certains toujours très vivaces, d’autres déjà transparents comme l’air glacé d’un matin d’hiver. Il y en a tant. Tant d’articles dans le magasin de farces et attrapes où nous avons tous un compte ouvert - avec crédit illimité – puisque, nous le savons, c’est certain - notre tour viendra. Puisqu’un jour sera tiré le trait final de notre addition, la somme de notre vie, contenue entre deux dates irrémédiables : celle de notre naissance et celle de notre mort.

A propos de dates, j’ai découvert récemment un usage typographique pour le moins troublant. En matière de notice biographique, lorsqu’on évoque une personnalité contemporaine, on signale qu’elle est encore en vie en apostant un astérisque à sa date de naissance - par exemple « 1966 -* ».

L’astérisque renvoyant ordinairement à une précision subsidiaire au texte principal, insérée dans une note en bas de page, c’est la vie toute entière de cette personne, depuis sa naissance, qui semble être désignée par cette petite étoile, telle un astre scintillant distillé dans l’ouvert d’une existence toujours en cours. L’implicite étant bien sûr qu’il s’agit là d’une exemption temporaire. L’ouvert d’une existence inconditionnelle se résoudra fatalement dans le factuel d’une vie révolue. Si l’échéance est inconnue, l’issue est certaine. Tôt ou tard, la petite étoile sera décrochée de son firmament biographique et remplacée par une date – une date définitive, cette fois, au-delà de laquelle tout ce qui adviendra à cet individu lui sera irrémédiablement posthume.

Deux êtres humains meurent chaque seconde quelque part dans le monde. Le temps de lire cette phrase, quatre personnes ont cessés de vivre. Il est difficile d’intégrer cette donnée statistique en une réalité vécue, organique, incarnée – pourtant, si on y parvenait, on connaîtrait la véritable texture du temps. La mort est à l’œuvre dans chaque seconde de notre vécu. C’est elle qui lui confère cette aura magique, ce scintillement phénoménal dont la révélation pleine et entière semble l’apanage des seuls êtres éveillés, ainsi que de quelques rares poètes.

Nous qui touchons rarement à un tel état d’ouverture, nous construisons notre mort au quotidien, tel un nid de brindilles collectées ici où là, une chrysalide tissée de toutes les minuscules morts qui nous entourent – y compris celles des animaux, des plantes, des sentiments qui nous traversent fugacement comme des ombres de nuages glissant sur l’herbe, des objets qui nous sont chers et que l’on perd, des joies éphémères, de tout ce qui constitue le grain de ce présent qu’on voudrait éternel et qui pourtant nous file toujours entre les doigts.

Elles sont constitutives de notre être, ces petites morts. Il ne faut pas les négliger. Si on les ignore, elles se manifestent avec d’autant plus de force, comme un visiteur finissant par tambouriner contre notre porte parce que nous avons feint d’ignorer ses premiers coups discrets. Toutes ces petites morts ont un lien secret avec la nôtre – elles l’anticipent, elles la préfigurent même parfois, elles l’amadouent subrepticement, elles la travaillent clandestinement, elles la fatiguent. Ou, pour le dire d’une manière plus philosophique (jargon bien commode pour mettre à distance les réalités qui nous effraient) : elles tempèrent la conscience de notre propre finitude.

Car nous avons tous et toutes notre propre mort à nos trousses, dont l’ombre grandit plus nous avançons en âge – bien souvent, nous finissons même par nous mettre à courir, pour pas qu’elle nous rattrape - mais - hop ! - c’est en vain bien sûr – elle finit toujours, tôt ou tard, par nous avaler tout de go. Cette mort-là (la notre, la personnelle, l’intime), nous la nourrissons toute notre vie. La fuir, c’est la nourrir. Vouloir la regarder en face, dans le blanc des yeux - la défier - c’est la nourrir encore. Quoique nous fassions, quelles que soient les stratégies adoptées à son encontre, nous l’entretenons. Nous la contraignons à demeurer dans des portions congrues, nous essayons d’en modérer les ardeurs, d’en atténuer la corrosivité, nous nous efforçons de diluer le fiel qu’elle insuffle incidemment dans chacun de nos instants de vie, nous la gourmandons lorsqu’elle se fait trop présente, trop crûe, trop imminente. Toute notre vie durant, nous l’entretenons comme une danseuse, ignorée de tous, mais secrètement chérie, douillettement lovée au fond de nos pensées.

Notre propre mort est comme ce Janus romain que l’on appelle bifrons, parce qu’il a deux visages. L’une de ses faces – la terrible – est tournée vers l’avenir. Elle scrute le néant qui se préfigure au bout de notre chemin (mais ce qu’elle en voit est trop effrayant pour que nous puissions l’envisager). L’autre face regarde en arrière, non pas tant vers le passé que vers cette qualité « d’être en train de passer » du présent. Et cette seconde face, contrairement à la première, nous enseigne quelque chose. Elle nous dit, pour paraphraser un célèbre adage : « puisque tu dois mourir, c’est donc que tu es ». Si la face tournée vers le futur est muette de stupeur, l’autre est une amie fiable. S’il lui arrive de nous tenir des propos qui nous rebutent, c’est toujours pour notre bien.

Il n’est pas anodin de préciser, au regard de la période actuelle, que Janus est le dieu des passages, des seuils, de l’ouverture et de la clôture. Il préside au passage de l’ancienne à la nouvelle année dont le premier mois porte son nom, januarius. En temps de guerre, les portes de son temple sont ouvertes, fermées en temps de paix. C’est lui qui régule, augmente lorsqu’il y a trop peu et restreint lorsqu’il y a trop.

Trop ou trop peu, c’est bien là notre problème. Nous ne savons plus écouter la voix de la mort à sa juste mesure. Nous préférons souvent faire la sourde oreille, ou au contraire l’amplifier au point de lui faire dire des choses qu’elle ne dit pas, en la rendant criarde, ridicule et vaine, affublée de toutes sortes d’attributs horrifiques dignes des plus tristes décorations d’Halloween - et Dieu sait qu’elles le sont toutes!

Les morts eux-mêmes en souffrent. Ils sont affectés par le fait que nous ne soyons pas en paix avec la mort. Les morts ont besoin d’espace et de silence pour vaquer à leurs propres affaires – quelquefois proches de nous, quelquefois distants, selon des modalités de présence qui leurs sont propres et que nous ne maîtrisons pas. Présents ou absents, ce sont toujours eux qui décident. Si nous les sollicitons sans cesse, les ramenant à la surface de notre mémoire comme on écume sans fin un brouet mijotant au petit feu de notre conscience, nous finissons par leur casser les pieds.

Les morts ne supportent pas d’être forcés à demeurer dans le vif du présent. Notre monde est trop réel pour eux. Nos couleurs sont trop vives, nos odeurs trop prégnantes. Nos éclats de voix, nos fringales sentimentales, nos vérités aux arrêtes tranchantes, notre stress épidermique d’êtres vivants, tout cela blesse leurs sens émoussés de défunts. Toutes les traditions humaines sont unanimes : les morts n’aiment rien tant que l’ambiguïté de la pénombre, les quiproquo du clair-obscur, la demi-teinte des sentiments mitigés, la confusion amphigourique des motivations inconscientes.

Ils apprécient surtout que nous soyons autonomes, que nous suivions notre petit bonhomme de chemin sans qu’ils soient constamment obligés de rester dans notre ligne de mire. En cela, ils ne sont pas très différents des animaux qui nous entourent - fuyants si l’on tente de les approcher, mais curieux de nous découvrir si on sait les rassurer en faisant montre de la plus parfaite indifférence à leur égard.

Il est vrai que les septiques se gaussent du fait que les morts ne semblent guère fréquenter les plateaux de oui-ja, les séances de tables tournantes et les cercles spirites. On ne peut leur donner tort sur ce point. Cependant, cette absence n’est en rien une preuve de l’inexistence des morts, mais bien plutôt la conséquence d’une trop grande avidité des vivants à se les accaparer. Les morts ne détestent rien tant que d’être sous le feu des projecteurs, ne serait-ce qu’exposés aux lumières tamisées d’un salon de spirites. En revanche, si l’on ne se soucie pas d’eux, ils se révèlent à nous dans les moments les plus inattendus, (comme par exemple lors de ses instants de bonheur où justement on ne pensait pas à eux) ou bien en s’adressant à des vivants qui n’ont aucune attente à leur égard, parce qu’ils ne connaissent pas la nostalgie, comme les enfants, ou les éveillé.es.

En les retenant par devers nous, en les tirant sans cesse par les pieds, nous les empêchons de vivre leur propre destin – qui n’est pas tant de disparaître que de passer, d’infuser dans nos vies une teneur de plus en plus ténue, de plus en plus décantée, au point que nous finissons par ne plus la distinguer de nous-même. Les morts sont faits pour passer – ils ne sont fait que de passages. Ils passent au travers des murs de nos cloisons intimes, franchissent seuils après seuils, traversent hardiment les faux-fuyants des intermondes, passent outre le fait même d’être trépassés, outrepassent toutes bornes et toutes limites, enjambent tout ce qui constitue une attache à leur ancienne existence sublunaire.

Chaussés de leurs bottes de sept lieux, les morts sont faits pour traverser le miroir des apparences. On ne peut pas durablement les entraver. Vouloir les retenir contre leur gré, c’est les blesser tout en s’infligeant à soi-même une peine hors de propos.

Libérer les morts de leurs vivants, libérer les vivants de leurs morts : toutes les pratiques de désenvoûtements du monde s’y emploient.

A Madagascar, j’ai assisté à une cérémonie des plus étranges, qu’on appelle le retournement des morts. Cela se fait à l’occasion d’une grande fête réunissant toute la famille et les proches. Après une nuit entière de festivités, la foule forme un cortège, précédé du drapeau national et d’un orchestre de musicien, pour se rendre sur le tertre où sont enterrés les morts de la famille. Il y a d’abord le discours de l’édile attestant que les ayant droits sont bien en possession de l’autorisation administrative requise pour procéder à l'exhumation, puis des prises de paroles de différentes personnalités, puis de la musique, des chants, de la danse. On ouvre enfin le tombeau et on en sort un corps – en annonçant à la cantonade l’identité de celui ou celle qui a été choisi.

La famille proche s’empresse alors autour du cadavre, en tendant la main pour recevoir le fluide émis par sa présence bénéfique. Une fois démaillotés, les os sont soigneusement nettoyés et renveloppés dans un suaire neuf. Chaque geste est codifié, longuement explicité par les plus anciens, avant d’être scrupuleusement exécuté. Le type de points de couture devant sceller le tissu neuf a par exemple fait l’objet d’un débat passionné entre plusieurs tenants de différentes manière de faire.

Lassé par ces discussions dont les subtilités m'échappaient, je m’étais un peu écarté de l'attroupement quand j’ai vu la main d’un enfant passer entre les jambes des adultes pour venir se poser sur le corps de celui qui avait été son arrière grand-père. Je me souviendrai longtemps de l’expression de cet enfant : les yeux clos, il semblait plongé dans un état de béatitude qu’il est rare de voir chez un humain de cet âge.

Car tout cela se passait dans une atmosphère festive pleine de douceur. La famille maniait les restes du mort avec beaucoup de soin et surtout – c’est ce qui est particulièrement choquant pour nous autres occidentaux, qui ne ne voulons rien avoir à faire avec les corps en décomposition, les cadavres et la putréfaction (n’a-t-on pas inventé un paradis séraphique pour échapper à toute cette vermine qui nous guette?) – avec beaucoup d’amour.

S’ils déterrent leurs morts, ce n’est pas parce qu’ils refusent de les voir partir. Tout en leur prouvant qu’ils sont encore présent.es dans la vie de la famille, que l’on tient encore à eux (étonnante scène de photos de famille où tout le monde vient poser fièrement à côté du cadavre remmailloté de neuf - d’abord les enfants, puis les frères et les sœurs, les petits enfants, les cousins - par rang de filiation, comme nous le faisons lors des mariages ! ) – ils attestent par la même qu’ils sont bien morts (on le vérifie en les déterrant), avant de les renvoyer à ce qu’ils sont : des ossements.

Durant la cérémonie, plusieurs participants sont venus spontanément me fournir des explications, de peur que je me méprenne sur le sens de ce rituel. Pour les malagasy, il n’y a qu’un seul esprit, partagé par les vivants et les morts. Les laisser à leur destin de mort, ce n’est donc pas les trahir. C’est au contraire leur donner la possibilité de continuer leur existence sous une nouvelle forme – ce que nous autres occidentaux appellerions probablement les « laisser reposer en paix ».

Nous qui fuyons la mort, nous qui reléguons nos vieux dans des mouroirs et nos morts dans des cimetières austères et inhospitaliers, nous devrions nous inspirer de cette sagesse. Avec les morts, nous en faisons toujours trop ou trop peu. Trop, lorsque nous n’acceptons pas de les laisser être ce qu’ils sont : des morts – ce qui les transforme en fantômes revenant nous hanter. Trop peu, lorsque nous feignons de vivre dans un monde entièrement aseptisé, une bulle d’éternité où les choses semblent exister sans jamais avoir été engendrées (comme avec nos gris-gris connectés) - et donc non périssables.

Notre phobie de la mort est telle que nous la traquons dans la moindre interstice de notre vie quotidienne, ne serait-ce que dans l’inconfort d’un instant d’existence qui se manifeste en actualisant sa propre fugacité.

J’ai vu quelque part sur internet un panneau humoristique installé dans une zone piétonnière. Le texte disait : « Attention vous entrez dans une zone de zombies ». L’image représentait des silhouettes humaines dont l’attention était tellement accaparée par leurs téléphones portables qu’elles ne voyaient plus rien autour d’elles et risquaient de se foncer dedans. C’était en Australie ou en Nouvelle Zélande, je crois. Non loin de Madagascar, finalement.

Bien sûr, c’était une plaisanterie. Une allusion à la démarche hagarde et à l’air fraîchement déterré des personnes accro aux objets connectés, rappelant les zombies en folie du clip de Thriller de Michael Jackson (qui lui-même semblait être un expert dans l’art de fuir la dégénérescence).

Pourtant, si on y réfléchie, ce panneau, c’est aussi une sorte de manifeste de notre être-au-monde-zombie. En le formulant d’une manière volontairement provocatrice, on pourrait dire que, tout en transformant nos morts en fantômes, nous nous transformons nous-mêmes en zombies, comme si nous voulions anticiper notre propre mort, histoire d’en être débarrassé une bonne fois pour toutes.

Nous voudrions atteindre l'état de distraction absolue, où plutôt l’absorption complète dans un flux permanent d’absence à nous-mêmes. Ces tentatives d’engourdissement de l’attention, d’anesthésie de soi, par l’entremise d’une série de gadget dont l’objectif est de combler le moindre vide, le moindre sentiment de vacances – combler tous les trous – ne serait-ce que par le ressassement ad nauseam des images de la mort des autres, une mort stérile, domestiquée, pixelisée, abstraite, sans odeur, sans sons, sans liens affectifs avec nous – cette manière de chercher à tout prix à nous abstraire de la réalité telle qu’elle est, n’est-ce pas un vouloir-devenir-zombie ?

Le plus grand trou à combler, pour qu’enfin nous cessions d’avoir peur, n’est-il pas finalement celui de notre propre tombe ?

En écho à ce texte, on peut lire "Sur nos 3 vies" publié le 30 mars 2023.  

 

samedi 25 novembre 2023

 Sur les passages


Ondée après ondée                       les nuages filent ventre à terre

la pluie liquéfie le ciel                  aussi loin que le regard porte

la terre diluée se distend             en un horizon mouvementé

 

brusques à-coups                         spasmes ponctuant le paysage

le vent soulève                              les pans de son manteau

où s’engouffrent                           de nouvelles salves de pluie 

 

terre gorgée d’eau                        s’éboulant sous les semelles

bourrasques glacées                    saisissant la gorge et les yeux

balafres démesurées                    giflant le visage au passage

 

on dit « ciels de traîne »              mais ce n’est pas tant le ciel qui traîne

que mon esprit immobile            à un endroit du paysage

fuyant sur la ligne de faîte          de l’horizon en cavale

 

on dit « précipitations »              mais les pluies ne se précipitent

pas tant que les pensées              au devant de l’étendue

barbouillée de nuées                    vidées de toute substance

 

pur effet de manche                    effaçant les écritures du ciel

de grands jambages                    des pleines et des déliées

ligne après ligne                          ciel et terre en déroute

 

faillite d'un paysage                    signifiée par ARRÊTÉS et

INSTANCES éviscérées             de toutes significations

affiches déliquescentes              délayées par les salves de pluie

 

dans le ventre ça s’éboule          dans les yeux ça se dévide

les doigts du ciel                          écartent les rideaux de pluie

étageant à l’infini                         des nombrils remplis d’eau    

 

comment tenir à quoi                   que ce soit de tangible

quand sous nos pieds                   dans nos gorges et nos yeux

plus rien ne tient                           tout se délite à l’encan

 

comment s’arrimer                      dans ce marasme liquide

comment persister                       lorsqu’il n’y a plus d’attache

comment verbaliser                    ce qui n’a plus lieu d’être

 

le sexe intérieur                           gonflé de brumes et de crachins

blessure révulsée                         l’enveloppe part en quenouille

« péninsules démarrées»           selon les mots de Rimbaud

 

être au monde                             comme un gant se retourne 

alors que rien n’instaure           ce « je » fait seulement de passages

cet état transitoire                      cette brassée d'être et de vide


ne rien préempter                    parvenu aux extrémités du ciel 

le cœur disséminé                    le cœur psalmodiant l'impalpable

épaisse langue de pluie           fouissant dans le colimaçon de l'oreille

 

ne rien préempter                       mais revenir revenir revenir

réitérer l'arpentage                     de ces paysages irrésolus

pétris de vent et d’eau                                 intensément vivant.

mardi 31 octobre 2023

Sur une question qui m’a été posé en rêve.

Cette nuit, j’ai rêvé que je me trouvais face à une sorte d’idole à forme humaine. Je n’aurais su dire s’il s’agissait d’une homme ou d’une femme. Tout ce dont je me souviens est qu’elle était imposante et particulièrement inexpressive. Je me suis incliné devant elle. Au moment où je me redressais, elle a laissé tomber sur moi un regard indifférent et m’a demandé :

- Ou vas-tu ?

J’étais stupéfait. Cette petite phrase a cloué net le papillon fou de mon cœur.

J'étais tellement troublé que cela m'a réveillé. J’avais beau me dire que cela ne voulait rien dire, que ce n’était qu’un rêve – cette interpellation péremptoire m’obsédait. Comment répondre à une telle question ? Est-il possible de dire ce vers quoi nous allons ? Plus je retournais ce problème dans ma tête, plus il paraissait évident que je ne parviendrai plus à retrouver le sommeil avant que l’aube ne vienne bleuir le carreau de ma fenêtre. Mais j’avais au moins acquis une conviction : je ne m’en sortirais pas tout seul. J’avais besoin de l’aide de l’écriture. Et pas de n’importe quelle écriture : j’avais besoin de l’écriture qui s’élabore avec vous - mes lecteurs.

Car je n’écris pas (seulement) pour vous, j’écris avec vous. Votre présence potentielle m’octroie l’extra-territorialité indispensable à tout travail d’écriture. C’est un travail qui s’effectue en grande partie en cachette, sans qu’on en soit conscient, comme on dit d’un souci rémanent qu’il nous travaille, ou d’une assemblage de bois que l’usage a déformé qu’il a travaillé. Votre présence modifie mon écriture. Elle l’affine, elle l’approfondie. On pourrait dire qu’elle est une chaleur faisant fermenter la pâte de mes textes. Cette présence est illusoire, bien sûr – ne sommes-nous pas toujours seuls ? – mais, pour moi, il s’agit d’une illusion fertile.

Me voilà donc à pied d’œuvre pour rédiger ce texte. Ou plutôt devrais-je dire : nous voilà à pied d’œuvre pour le faire ! La tâche qui nous incombe est la suivante : questionner cette question qui m’a été posée en rêve. Est-ce que cette question a un sens ? Peut-on sérieusement envisager d’y répondre ? Et surtout (au regard du paragraphe précédent) : est-ce que cette question peut nous fournir matière à écriture ? 

Commençons par répondre à ce que ne m’a pas demandé l’idole. Si cette étrange créature m’avait demandé « Où allons-nous ? » au lieu de « Où vas-tu ? », ma réponse aurait été la suivante : nous courrons à la catastrophe. Les monstres que nous avons créé nous dévorent tout crus. S’il existe quelque part une personnification de la mort, elle doit être ravie de moissonner ces récoltes semées de main d’homme, que nous lui servons obligeamment sur un plateau : famines, épidémies, pillages, massacres, cataclysmes, guerres fratricides et autres fléaux, tous d’origine humaine. Notre monde s’effondre un peu plus chaque jour, sapé par la disparition des colonnes de sagesse qui le soutenait naguère.

De même, si l’idole avait formulé sa question au passé, en me demandant « Où allais-tu ? » au lieu de « Où vas-tu ? » - ma réponse aurait également été toute trouvée. Car il y a bien un axe principal à ma vie passée, un épine dorsale innervant tous les tissus adjacents de ma personnalité.

C’est l’apanage de la maturité : grâce au surplomb que me confère les années écoulées, je peux discerner le motif principal de ce qui, sur le moment, semblait n’être qu’un enchevêtrement d’évènements aléatoires. Cette forme – ce dessein général - n’a de sens que pour moi. Je ne saurais lui donner un nom, mais j’en connais l’origine : il s’agit de l’effet que la pratique de la méditation bouddhiste a eu sur ma vie.

Du plus loin qu’il m’en souvienne, il me parait désormais évident que je me suis toujours dirigé, à tâtons et sans rien y comprendre, vers toujours plus d’approfondissement de la voie du zen. Pour le formuler d’une manière paradoxale, je dirais que j’effectuais un trajet menant de zazen à zazen, c’est-à-dire dont zazen est à la fois le point de départ, le point d’arrivée et le véhicule permettant d'effectuer ce trajet immobile.

Il y eu bien des détours (j’avais 20 ans à peine lorsque je me suis assis pour la première fois sur un coussin de méditation), mais je sais aujourd’hui que ce que je prenais à l’époque pour des chemins de traverse formaient en réalité des plis – des plis rapprochant des zones de moi-même qui, si elles s’étaient présentés à moi dans une perspective rectiligne, n’auraient jamais eu l’heur de se rencontrer.

Il y a quelques années, si l’idole m’avait demandé « Où vas-tu ? », j’aurais répondu que j’allais vers toujours plus d’approfondissement de la voie bouddhiste. Ce qui avait été valable dans mon passé, je l’aurais projeté sans l’ombre d’une hésitation sur mon avenir.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Aujourd’hui, je sais que zazen n’a aucun avenir. Il se déploie dans un présent pur. Pratiquer zazen dans l’espoir d’un gain – une atténuation de ses souffrances, une compréhension de la vérité ultime  (l’un découlant de l’autre) - ou bien l’obtention d’une image valorisante de soi-même, la poursuite d’une figure spirituelle idéalisée – c’est se fourvoyer. Ce n’est d’ailleurs pas un problème en soi : toutes les motivations pour pratiquer zazen sont bonnes à prendre, bien qu’aucune ne soit pertinente - de toutes façons, zazen se charge de couper l’herbe sous le pied de nos attentes, y compris (et surtout) les plus subtiles. Cela se fait sans qu’on le veuille, automatiquement. Il suffit pour cela d’avoir confiance en zazen.

En quoi ces considérations préalables nous aident elles à répondre à la question de l’idole ? Si elles n’y répondent pas directement, je crois qu’elles contribuent à en préciser le contexte. Les questions que ne m’a pas posé l’idole – « Où allons nous ? » et « Où allais tu ? » - forment en quelque sorte les deux dimensions d'un paysage. L’horizon de ce paysage, c’est notre destinée collective, dont on peut à bon droit se montrer inquiet. Sa profondeur de champ, c’est l’ombre portée par l’influence du bouddhisme sur ma vie passée. Pour l'instant, ce paysage est encore vide, mais la réponse que nous formulerons à la question de l'idole viendra bientôt l'habiter.   

Une solution de facilité serait de répondre : « je vais où la vie me mène ». N’est-ce pas ce que nous faisons tous ? Ne sommes nous pas ballotés aux grès de circonstances que nous ne maitrisons pas, mais qui nous modifient au fur et à mesure, tout comme elles modifient le monde dans lequel nous évoluons ? On avance, en se disant que le temps séparera le bon grain de l’ivraie. Avec le recul (comme je l’ai fait moi-même en prenant conscience de l’influence de zazen sur ma vie), on discernera une orientation dans ce fouillis inextricable de circonstances et d’aléas.

Mais cet argument ne constitue pas une réponse pertinente à la question qui nous préoccupe aujourd’hui. On ne peut pas répondre à la question « Où vas-tu ? » par un « Je le saurais plus tard ». On ne conduit pas une voiture les yeux fixés sur le rétroviseur.

D’ailleurs, il me semble que l’idole ne se contentera pas d’une réponse aussi vague. Ce qu’elle veut savoir, c’est s’il existe, pour moi, aujourd'hui, quelque chose d’essentiel – une valeur, une vérité, une relation, ou même un objet ou un lieu, qui sait ? – quelque chose ayant assez d’importance à mes yeux pour que j’envisage d’y consacrer le reste de ma vie.

J’ai beau chercher - en dehors de zazen, je ne vois pas. L’amour en général n’a pas de sens pour moi. L’amour avec un grand A me semble trop dépendant de circonstances extérieures pour qu’on en fasse l’objectif de sa vie. On n’instaure pas l’amour, on le performe sur le champ (et quelquefois à la sauvette), dans les marges laissées vacantes par nos précédents impedimenta. A la question de mon rêve, je ne peux donc pas répondre « je vais vers l’amour » - mais seulement espérer que nos routes continueront à se croiser quelquefois.

Pour aller au-delà de ces généralités, il me faut distinguer ce qui, en moi, est de l’ordre du superficiel, de l’anecdotique, du tuf - de ce qui constitue mes strates de roches sédimentaires les plus profondes.

Si je songe à ce qui me réjouis au quotidien, à ce qui m’apporte la joie la plus pure, à ce qui me fait sourire le cœur, à ce qui me nourrit, à ce dont j’espère qu’il me sera longtemps donné de bénéficier (même et surtout lorsque ma vie, diminuée à l’extrême, ne tiendra plus qu’à un fil), si je cherche à cerner ce qui me parait le plus important dans ma vie - je trouve quatre forces, quatre bons génies œuvrant tous les jours à prodiguer leur magie ordinaire, quatre sources inépuisables de réconfort, de ressourcement et de régénérescence : la pratique de la musique, de la littérature, de l’écriture et des arts plastiques.

Ce sont les quatre chevaux de mon apocalypse individuelle, balayant tout sur leurs passages. Quatre cavales toujours fringantes, piaffant d’impatience de m’emporter au triple galop vers des terres inconnues.   

Musique, littérature, écriture et arts plastiques – quatre éléments auxquels il faut aussitôt ajouter un cinquième, d’une nature différente quoique complémentaire (on pourrait dire : le pouce opposable à ces quatre doigts) – un élément que, faute de mieux, j’appelle « pratique corporelle » - catégorie dans laquelle j’inclue la danse, et plus spécifiquement la recherche de la danse butô initiée depuis une quinzaine d’année, mais aussi ma pratique de la médecine chinoise, du qi-gong et (plus récemment) du yoga, et plus généralement mon goût pour l’effort et la dépense physique.

Il est vrai que j’aurais pu dire « les arts » tout court, ce qui aurait évité cette fastidieuse énumération – mais trop de généralités risque de prêter à confusion. Ce sont précisément ces quatre arts, et non pas d’autres, qui me motivent, me mobilisent, me meuvent et m’émeuvent. Il ne se passe pas un jour sans que je n’écoute de la musique, que je n’écrive, lise, dessine ou contemple une œuvre d’art – tout en incorporant les modifications que leur commerce génère en moi par une pratique de yoga respiratoire, une randonnée au grand air ou des travaux de jardinage.

Si la fréquentation des œuvres d’art m’a donné un vernis d’érudition, tout en m’initiant aux us et coutumes parfois étranges des institutions culturelles (je pense notamment aux concerts de musique classique, mais cette remarque est valable aussi pour les musées et les bibliothèques) – je ne me considère nullement comme un « connaisseur » ou un « esthète » - ou, si je le suis devenu, c’est à mon corps défendant.

Il s’agit moins pour moi de découvrir, de reconnaître ou même de comprendre une œuvre d’art, que de la contempler. Zazen ouvre des portes insoupçonnées dans la perception du monde tel qu’il est – et les œuvres d’art sont des extraits du monde, ou plutôt des essences du monde aux pouvoirs particulièrement captivants. Sans craindre d’exagérer, on pourrait dire que, plutôt que de consommer de l’art, comme on le ferait de n’importe quel produit culturel, leur contemplation me plonge dans une sorte d’extase phénoménale.  

Serait-ce donc cela ma réponse à l’idole ?

Pas tout à fait. Il manque encore un petit quelque chose pour parachever notre réponse. 

Les arts ne peuvent pas être ma destination finale - ils sont les moyens d'y parvenir. Des moyens magnifiques, des moyens inépuisables, de prodigieux moyens - mais seulement des moyens. 

J'en veux pour preuve qu'ils communiquent entre eux, via les connexions secrètes provenant de la contrée mystérieuse dont ils sont issus. La musique façonne mon écriture tout autant sinon plus que la littérature - dont j'ai pourtant dévoré de grands pans dès que j'ai été en âge de lire, à l'aide de ces merveilleuses petites quenottes aiguisées de l'enfance. Quelques années plus tard, le butô a m'a fait découvrir une manière viscérale de saisir la présence, quelle qu'elle soit, par exemple celle d'un.e musicien.ne sur scène, lorsque les mouvements conjoints de son âme et de son corps (et pas seulement de son instrument) font vibrer l'air alentour. J'ai également découvert que les mots peuvent être des bâtons de sourciers faisant émerger en soi une danse jusqu'alors inconnue. Il faut dire que Gyohei Zaitsu, le danseur japonais auprès duquel je me suis initié au butô, est un véritable orfèvre en la matière. 

Quant à cette terra incognita qui sous-tends et sustente les arts, il me semble que les humains n'y ont pas accès. Sinon, pourquoi les auraient-ils inventés ? 

Les arts ne sont pas seulement les véhicules de nos extases intimes, ils sont également nos émissaires. Ils nous représentent là où nous ne pouvons pas aller. Ces terres lointaines auxquelles ils aboutissent, après de longs et hasardeux voyages, elles nous sont inaccessibles. Nous ne poserons jamais le pieds sur leur sol intangible, nous ne toucherons jamais leur matière insubstantielle, nous ne contemplerons jamais leurs formes inconcevables, nous n'écouterons jamais leurs sons inouïs. Si nos cinq sens sont bien les outils premiers de nos arts, ils se trouvent seulement du côté humain de ce périple. Là-bas, comme disent les néo-platoniciens, ils ne nous serviraient de rien. 

Nous pouvons désormais terminer le dialogue avec l'idole. 

- Où vas-tu? demande l'idole. 

- Je vais là la vie me mène. 

- Mais toi, personnellement, ne vas-tu pas quelque part? 

- Si je me concentre sur ce qui est le plus important pour moi, sur ce qui apporte le plus de joie dans ma vie, je dirais qu'il s'agit de l'exultation intérieure que les arts me procurent, et plus spécifiquement la musique, la littérature, l'écriture et les arts plastiques. 

- Mais est-ce vraiment là où tu vas? N'est-ce pas plutôt là d'où tu reviens? 

- Tu as raison. Les arts exercent sur moi une attraction irrépressible à laquelle j'ai graduellement appris à céder. 

- Alors je te repose la question : où vas-tu? 

- A la lumière de ce qui a été dit précédemment, voici ma réponse : l'endroit où je vais, la direction que souhaite inculquer à ma vie, c'est de chercher à toucher, grâce à la pratique des arts, et plus spécialement de l'écriture, cet endroit inaccessible dont ils sont issus - sachant que pour moi zazen est la clairière d'où les radicelles de moi-même peuvent partir à la découverte de ce qui n'a pas de nom. 


En écho à ce texte, on peut lire "Sur le chemin spirituel" publié le 21 octobre 24.  

Sur un camion. J'ai débuté ce blog il y a trois ans, en célébrant l'art de quitter, la joie de partir, l’allégresse un peu brouill...