L'escargot buissonnier

Textes & Poèmes

dimanche 4 janvier 2026

Sur les vœux de bonne année. 

Ce texte a été écrit entre Noël et la Saint Sylvestre, c'est-à-dire le jour dédié aux cadeaux et celui dédié aux souhaits. C'est une période de l'année assez particulière, unique même dans la succession de nos cycles calendaires. Alors que le fracas du monde est artificiellement tenu à distance, nous nous trouvons ballottés par toutes sortes de sentiments contradictoires : plaisir de se retrouver, mais aussi bouffées de tristesse injustifiée –  émulation festive nous mettant du baume aux cœurs, mais aussi exacerbant le manque de celles et ceux qui ne sont plus là – élans altruistes mitigés de replis frileux dans l'entre-soi d'un giron communautaire. Décidément, cela fait beaucoup d'émotions dissonantes, en seulement sept jours !  

Comme tous les solitaires, je n'ai que peu d'occasion de me confronter à la solitude – celle qui étreint le cœur de sa poigne glacée, pour employer une image excessivement mélodramatique. Le ou la solitaire trouve ses ressources vitales  en son centre de gravité, là où convergent toutes les énergies du monde – il est donc fort rare qu'il ou elle éprouve cette dévastitude de soi  (je viens d'inventer le mot) qui fait tant de ravage chez les individus dont la motivation d'être se trouve à l'extérieur d'eux-mêmes. Car la solitude, ce n'est pas le manque de présences aimantes autour de soi, mais l’aperception que les autres ne suffirons jamais à combler le gouffre intérieur de notre infinitude. Durant la « période des fêtes » (1), je la sens là qui palpite, aux détours de ce foisonnement d'interactions sociales dans lesquelles, bon an mal an, nous sommes tous et toutes imbriquées. C'est comme un rappel, une petite note criarde qui se fait distinctement entendre dans les flonflons sirupeux des réjouissances publiques. Un forme de présent, en fait, que j'accepte volontiers, dans l'une ou autre acception du terme.

S'il faut choisir entre les cadeaux de Noël et les vœux du nouvel an, je préfère nettement les vœux. D'abord les cadeaux sont quasiment toujours des objets (et même des objets achetés), rarement des choses immatérielles. Or, les choses immatérielles sont à mes yeux les plus importantes, les plus décisives, les plus transformatrices. Ensuite le cadeau est un point final enveloppé dans du papier brillant. La chose est faite, la messe est dite, la séquence s'arrête là, du point de vue de celui qui offre. S'il y a une suite, ce sera éventuellement le bénéficiaire qui l'initiera, en nous offrant un cadeau en retour. Le cadeau est comme l'endroit où les tampons des wagons se touchent : une zone vide absorbant les chocs et facilitant l'appareillage de deux unités distinctes.

Le souhait, quant à lui, pourrait être symbolisé par deux points ouvert sur l'inconnu. Il n'est pas clos sur le présent, mais se déploie dans la direction du futur. Sa fonction n'est pas d'articuler deux unités de sens, comme n'importe quel signe de ponctuation, mais d'effectuer une liaison entre deux assonances – une liaison, c'est-à-dire ces drôles de sons qu'on dit mais qu'on écrit pas. Une manière de mélanger un peu de soi à l'autre, de se laisser mutuellement influencer par nos présences conjointes. Car bien sûr, les souhaits que l'on énonce nous impactent en retour, nous concernent aussi, nous transforment. Souhaiter quelque chose à quelqu'un (même le pire) dit déjà beaucoup de soi. 

Formuler des souhaits, c'est se retrouver dans la posture d'un chien qui fouille la terre pour y déterrer un os. Des gerbes de terre jaillissent à droite et à gauche. Nous ne sommes jamais tout à fait satisfaits. Tout ce à quoi nous pensons est toujours trop spécifique ou trop général. Jusqu'à ce que l'on touche enfin à l'os (ou plutôt à la moelle de l'os, pour s'inscrire dans la tradition zen (2)) et que l'on réalise qu'il s'agit moins de leur offrir quelque chose que de leur adresser cet élan de tendresse scellant notre connivence immédiate, irréfléchie et terrifiante – autrement dit de l'amour sans filtre.

Lorsqu'on se pose la question de ce que l'on peut sincèrement souhaiter aux autres – en les choisissant les plus anonymes possibles, pour que l'ombre des souhaits qu'on leur adresse porte loin – on s'aperçoit à contrario de la pusillanimité de ceux que nous nous réservons. C'est la raison pour laquelle nos vœux sont volontiers généraux, peu ciblés sur le particulier d'un individu. Comme si, ramenés à la silhouette d'un simple quidam anonyme, nous étions les passagers clandestins de ce que nous souhaitons aux autres, tel un armateur qui voyagerait incognito parmi les passagers de son propre navire.

Je trouve que nous devrions nous faire moins de cadeau, mais prendre plus de soin à la formulation des vœux que nous nous adressons. La logistique consumériste conditionne étroitement nos vies, décidant de ce que nous aimons, de ce que nous mangeons, de la manière de nous distraire, même de celle de nous aimer.... L'emprise de ce vent d'achat effréné nous malaxe en permanence. Il ne nous sera pourtant d'aucune aide pour formuler des vœux, puisqu'il n'y a pas, du moins pour l'instant, de possibilité de greffer de la valeur ajoutée sur des souhaits. Réfléchir à ce que nous voudrions souhaiter aux autres nous oblige à faire face à nous-mêmes. Nous pourrions d'ailleurs le faire à plusieurs, histoire de s'entraider. J'aimerai assez animer une séance d'atelier d'écriture sur la thématique des souhaits de bonne année, où chacun.e s'efforcerait de définir les vœux qui lui paraissent essentiels, ainsi que les catégories de personnes à qui ils ou elles voudraient les offrir – avec pour mission ensuite de le faire réellement, d'aller offrir à ces personnes les souhaits formulés grâce à ce travail préliminaire d'introspection collective.

Car les souhaits que l'on adresse aux autres ne modifient pas que nous-mêmes, ils obligent également les autres à être autre chose que des autres. Ils posent la question cruciale de la différence (de nature ? d'intensité ? de primauté?) entre nous et eux. On aura d'ailleurs peut-être noté que je préfère parler des autres, et non pas de l'Autre avec un grand A, qui me paraît un tour de passe-passe bien arrangeant pour ne pas se confronter à leur éprouvante irréductibilité (comme le Soi avec un grand S, son corollaire, une solution de facilité pour édulcorer son inconsistance foncière, si je peux me permettre un tel oxymore). Et pourtant (cette fois il s'agit d'un paradoxe!), ce qui est difficultueux entre eux et nous – à proprement parler scandaleux – ce n'est pas l'opacité des obstacles qu'il nous faut surmonter pour parvenir à les envisager sur le même plan d'égalité que nous-même, mais au contraire la finesse de ce qui nous sépare d'eux, la porosité extrême de nos membranes mitoyennes. A peine un écran de papier translucide. Un voile à ôter de ses yeux.

Le Mahayana (grand véhicule en sanskrit) est une école bouddhiste apparue au début de notre ère, mettant l'accent sur les notions de vacuité et de compassion, mais c'est aussi une évolution naturelle d'une personne cheminant sur la voie du Bouddha. Au départ, on cherche à tout prix à se libérer de sa propre souffrance. C'est ce que l'on appelle le Hinayana, le petit véhicule. Puis vient un temps où la perceptive s'élargit, comme lorsqu'un fleuve débouche sur la mer. Sans doute les souffrances individuelles sont-elles grandement atténuées alors, ce qui permets de se décentrer légèrement de soi, afin d'envisager la situation dans sa globalité. D'ailleurs, tout ce qui nous faisait tellement souffrir jusque là ne survient plus que sous la forme d'un réflexe, une routine, un rabâchage. On y croit plus. On voit au travers. L'élan du cœur qui nous porte vers l'ailleurs de nous-même nous apparaît alors commun à tous les êtres. Le vœu central du Mahayana consiste à renoncer à la libération individuelle, tant que tous les autres êtres vivants ne l'auront pas atteint. Autrement dit, à renoncer à l'éveil tout court, tel que nous le considérions jusqu'alors, du point de vue étroit du soi. 

Je sais que, formulé de cette manière, cela paraît énorme. Une sorte de méga vœu de bonne année, qu'aucun.e d'entre nous serait à même de formuler avec sincérité. Lorsque j'ai découvert ces enseignements, au temps de ma jeunesse enthousiaste, j'étais estomaqué par leur radicalité. Une image m'est venue à l'esprit : je me suis dit que, dans la maison du Grand Véhicule – 1. j'étais toujours assis à la même table qu'avant – 2. que sur cette table se trouvaient disposés les mêmes objets qu'avant –  3. qu'en revanche c'était la table qui avait pivoté d'une demi-tour, de manière à ce qui se trouvait jusqu'alors devant moi se trouve désormais devant la personne qui me faisait face, et inversement. J'eus alors l'intuition, confortée ensuite par des années de pratique de zazen, que le cœur du Mahayana réside dans ce changement de perspective, et non pas dans l'idée de renoncer à ce qui nous est propre.

Pour compléter ce propos, on me permettra peut-être une dernière anecdote. Elle concerne ma mère, qui est une de ces personnes dont l'absence se fait cruellement sentir en cette période de fêtes, comme je l'évoquais précédemment. J'étais enfant. Nous nous trouvions sur la plage d'un club nautique que mes parents fréquentaient l'été. Une dame est venue lui parler. Elle lui a expliqué que sa vie avait radicalement changé depuis l'année précédente. Elle et son mari s'étaient converti au bouddhisme. Ils rejetaient désormais tout attachement au monde matériel. Ils avaient entrepris de se séparer de tous leurs objets de prestige – et la dame de lister, avec l'enthousiasme des prosélytes, tout ce à quoi ils avaient renoncé (apparemment, cela n'incluait par la cotisation annuelle à cette plage privée). Lorsque notre interlocutrice nous a quitté pour aller haranguer d'autres personnes sur la plage, ma mère, avec son sens de la formule qui la caractérisait, a laissé tombé ce commentaire : « Pour quelqu'un qui prétends avoir renoncé aux biens matériels, je trouve qu'elle en parle beaucoup, non ? »

Tout était dit. Un renoncement sans abandon ne fait que fortifier l'attachement. A l'inverse, on peut jouir de quelque chose, tout en étant complètement détaché. C'est l'attachement qui est la cause de la souffrance, pas la chose en soi. Il ne suffit pas de faire tabula rasa des biens et des faveurs que la vie nous a octroyé. Le renoncement qui n'est pas un abandon complet de la notion de soi et de l'autre, ne fera que solidifier encore un peu plus la tendance que nous avons d'utiliser des choses extérieures pour renforcer l'illusion de notre propre existence.

S'échanger des vœux, c'est faire tourner la table. Cela nous ouvre l'opportunité d'une énorme liberté. Ce qui motive ce changement de perspective, c'est la certitude, férocement implantée en nous-mêmes, que la partition du monde, en « moi » d'un coté et tout ce qui n'est pas moi de l'autre, est la source de tous nos maux. Une voix d'enfant suffirait à dénoncer cette illusion d'optique, pourvu que nous lui laissions assez de latitude pour qu'elle puisse s'étonner que notre Roi intérieur soit nu, alors que nous faisons semblant de le voir revêtu de somptueux habits invisibles.

Car ce qui fait tourner la table, c'est un élan d'amour. En s'élançant vers l'autre, nous renversons le bel ordonnancement de ce monde agencé pour notre bon plaisir. Et, presque par inadvertance, nous lui offrons alors la généreuse portion de bien que nous nous étions octroyée. C'est spontané. Il n'y a rien à forcer. L'élan est premier, le reste vient ensuite. Si je devais à mon tour formuler un vœu pour l'année qui vient, ce serait celui-ci : laissez survenir dans vos cœurs l'élan irrépressible qui enverra valdinguer toutes les tables derrière lesquelles nous nous faisons tant souffrir.

(1) : On dit aussi « la trêve des confiseurs », non pas parce que les fabricants de bonbons prennent un repos bien mérité autour de la cheminée, après avoir beaucoup travaillé, comme je le croyais enfant, mais parce que les débats parlementaires accompagnant la création de la IIIième république (à la fin du XIXième siècle) étaient si virulents qu'on jugea bon de faire une pause entre Noël et le jour de l'An, afin de ne pas nuire aux chiffres d'affaire des commerces parisiens – comme quoi l'emprise du consumérisme sur nos vies ne date pas d'hier ! (source BNF).

(2) : C'est une allusion au dialogue entre Bodhidharma et son disciple Eka. Boddhidharma demanda à ses disciples quel était leur niveau de compréhension de la voie du Bouddha. Trois d'entre eux exposèrent des vérités qui satisfirent Boddhidharma, qui leur rétorqua successivement : « tu as atteint ma peau », « tu as atteint ma chair » et « tu as atteinte mes os ». Le quatrième, Eka, ne dit rien et s'inclina. Boddhidharma reconnut alors leur identité absolue. Il lui dit : « Tu as atteint la moelle de mes os ».

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la spirale" publié le 08 juillet 2023.  

 

vendredi 2 janvier 2026

Sur le monde matériel.

C'est le reflux. Noël est passé, le jour de l'an sera bientôt oublié, les montagnes d'aliments et les piles de bouteilles ont toutes été vendues, on décroche les guirlandes et balaie les serpentins. Les services de marketing nous préparent déjà de nouvelles opportunités de dépense, qu'elles se nomment « soldes », « semaine du blanc » ou « janvier en fête ! »... Il faut souvent changer le décor pour ne pas tarir l'enthousiasme du consommateur à dépenser son argent. Les galeries commerciales sont temporairement désertes, mais notre économie de marché polymorphe sait faire preuve d'inventivité pour que les affaires ne s'arrêtent jamais - ainsi va notre monde.

Des millions de smartphone, de tablettes et d'écrans plats, de robots et de poupées qui parlent ont trouvés acquéreurs, avant de partir à la poubelle, remplacés par des modèles plus récents. Des tonnes de friandises, de chocolats, de foie gras et de chapon fins, d’huîtres de homards et de crustacés ont été avalés, digérés et éliminés. Des litres de parfums aspergés sur les peaux, des hectolitres de boissons alcoolisés absorbées et filtrées par nos organes en surchauffe.  Des millions d'euros ont changés de mains, dans la surexcitation, l'euphorie et l'angoisse d'une voracité collective... En quelques semaines, de la plus petite épicerie de campagne jusqu'aux grandes surfaces des mégalopoles, sans oublier bien sûr les moteurs de recherche de nos écrans chéris, des millions de microcosmes mercantiles se sont mis en place afin d'exploiter au maximum toutes les possibilités de cette fête de l'argent qu'est devenu Noël.

Que toutes nos attentes, même les plus profondes, que tous nos moments, même les plus anodins, que toutes nos émotions, même les plus fugaces, soient mises en coupe réglée pour générer du profit me désole et m'afflige, certes, mais je ne renie pas pour autant les choses telles qu'elles sont, diverses et colorées, support de toutes sortes de sensations et d'émotion - ni la joie de partager, d'échanger et d'offrir. Je ne confonds pas dans une même dépréciation société de consommation et vie matérielle. J'aime le monde d'une manière trop viscérale pour chercher à me réfugier dans un ailleurs dématérialisé, une terre pure, la panacée d'un nirvana idéel, indemne de toutes contingences matérielles.

Le monde matériel est revigorant, primordial, instaurateur - mais il ne peut être pris comme une fin en soi, sous peine d'entropie létale. Il a besoin de sa forme complémentaire et antinomique pour ne pas stagner. Pour employer le langage de la pensée traditionnelle chinoise, je dirais que la circulation est bloquée entre l'aspect matériel de notre monde et sa dimension spirituelle – l’énergie d’être en vie, la puissance de l’esprit, la connexion au cœur, l’irrésistible attraction spirituelle. Le yin de nos sociétés s'est engorgé, concrétisé et enkysté dans une voie de garage, un système en vase clos.

Notre monde est à ce point matérialiste qu'il faudrait inventer un nouveau terme pour le qualifier – un terme qui n'aurait même plus d'antonyme qui puisse l'équilibrer. En à peine un siècle, nous sommes passés de la dépréciation de tout ce qui n'est pas pensée rationnelle à la haine de la pensée tout court, avilie en autant d'opinions criardes s'empoignant sur les réseaux sociaux (on appelle cela la liberté d'expression). Les objets d'art contemporains ont été rabaissés à des ersatz « faciles à comprendre », sur le modèle des sachets alimentaires « faciles à ouvrir ». Il s'avère désormais nécessaire d'assortir les œuvres produites au niveau de compréhension de celles et ceux qui ont les moyens de se les offrir - telle est la loi du marché de l'art. Quant à la culture, elle est partie à vau-l'eau de l'industrie du divertissement. Il y a peu, j'ai découvert le slogan d'un bouquet de chaînes numériques, slogan dont le cynisme m'a laissé sans voix : « Ne laissez pas votre imagination à n'importe qui ! ». Notre « imagination », ces images industrielles faites pour être absorbées en continu, comme un antalgique sous perfusion, en contrepartie d'une redevance mensuelle directement prélevée sur son compte en banque ?

Cela ne circule pas. Le monde matériel, refermé sur lui-même, s'étiole et s'éteint. Comme le formule le poète argentin Roberto Juarroz : « Rien ne peut ne pas aller au-delà de soi-même. Ce qui ne se transcende pas et se réduit uniquement à soi, est destiné à périr » (1). Le domaine spirituel n'est pas indemne de cette réification du monde. C'est ce que Chogyam Trungpa (un maître du bouddhisme tibétain du vingtième siècle) a nommé le «  matérialisme spirituel » : accumuler toujours plus de nouvelles techniques de méditation ou de développement personnel, comme d’autres les sorbetières ou les ceintures à électrodes dont on prétend qu'elles sont efficaces pour faire fondre la graisse alourdissant notre tour de taille. Puisque nous semblons vouloir acquérir de la sagesse et du bien-être, on nous en offre du tout-fait, livré sur commande, payable en plusieurs fois.

Peu importe que les déceptions successives qui ne manqueront pas de s'accumuler ne fassent que renforcer nos souffrances morales. C'est même tant mieux. Il faut que nous soyons maintenus insatisfaits pour continuer à acheter du tantrisme du rire, du yoga de la voie du chocolat, de la lévitation goût peyotl et autres billevesées mystiques. C'est pour le coup que nous soyons heureux que nous n'achèterions plus rien – n'ayant plus aucune souffrance à convertir en possession. Heureux ? Voir... Le bonheur n'est-il pas justement l'image subliminale des étiquettes de tous les objets convoités ? Et si cette image d'un bonheur rose, joufflu et triomphant n'était justement qu'un leurre destiné à nous faire prendre le chemin des supermarchés, un mirage entretenu à dessein pour nous faire acheter du rêve ? 

Plutôt qu'idéaliser un état de plénitude abstrait (que nous situons volontiers dans le passé ou dans le futur, ne parvenant pas à le conjuguer au présent) nous devrions plutôt nous intéresser à ce qui déclenche cette frénésie accumulatrice : le manque. Voilà quelque chose de concret que nous pouvons ressentir en nous, sans avoir besoin de se laisser persuader qu'il nous faut acquérir quoi que ce soit pour se l'approprier. Le manque est intransitif, entier et immédiat. Lorsqu'il est là, c'est comme si nous avions mis les doigts dans la prise (2). Le manque n'est pas affectée par la présence ou l'absence, c'est-à-dire qu'il échappe à la terrible mâchoire broyant le monde en une bouillie inepte destinée à l'usage exclusif de notre soi : la peur et l'espoir. Peur de perdre, désir de posséder.

Le manque ne se laissera jamais circonscrire en quelques formes que soient. Le manque n'est pas tributaire des données. Le manque précède toujours son objet. Une chose peut être présente et cependant nous manquer – c'est souvent le cas avec les personnes que l'on aime d'une manière irraisonnable – c'est-à-dire celles que l'on aime tout court, parce qu'il ne semble pas que l'amour sache être raisonnable. Qui d'entre nous n'a pas ressenti cet étrange tourment : nos êtres chers sont là, avec nous, à portée de cœur, ils sont là et pourtant ils nous manquent cruellement, comme s'ils étaient absents ?

Le manque de quelque chose ou de quelqu'un peut nous hanter jusqu'à nous faire tourner la tête, nous pousser à sortir hors de notre nid, nous transformer. Le manque est irraisonnable, insaisissable et incurable. Il creuse un trou dans la chair tendre de nos affects. C'est un vide qui ulcère les matières qui lui servent de support. Car au fond la chose qui nous manque n'est qu'un prétexte, un objet transitoire que nous plaçons entre nous et le manque, dans l'espoir, sinon de le combler, au moins d'en atténuer les effets corrosifs.

Peu importe les propriétés de l'objet avec lequel nous tentons de juguler ce vide. Le manque a tôt fait d'en sucer le suc. L'objet convoité semble progressivement se vider de sa substance. Il se teinte peu à peu d'une indescriptible lumière ambrée, magnifique et poignante, une saudade qui imprègne même nos motifs de joie les plus profonds. C'est le manque qui commence à se faire jour à travers nos formes de prédilection. Bientôt ces formes se disloquent et cèdent. C'est la déroute. Il faut se trouver vite fait d'autres objets de substitution, si l'on ne veut pas se trouver exposé à sa terrible radiation !

Croire qu'il nous manque quelque chose, quand nous souffrons du manque, c'est interpréter d'une manière dualiste ce qui n'a rien à voir avec la dualité. Dans le manque, c'est la nostalgie de l'éveil qui est à l’œuvre en nous. Ce paradoxe est à la source de l'illusion du soi. Nous possédons de plein droit l'éveil, abouti, parfait et insurpassable, nous y avons en permanence accès et pourtant il nous manque comme s'il était hors de notre portée, à l'extérieur de nous-mêmes, cachés dans d'inaccessibles sphères que nous désirons ardemment atteindre, tout en craignant qu'elles nous soient à jamais interdites.

Tout en découle : le chaos des pensées, le karma des actes qui se reproduisent, dans nos vies comme dans l'entrelacs des relations inter-individuelles et inter-générationnelles, le refoulement des choses qui nous semblent mauvaises et la sublimation des bonnes, le ressassement des schémas répétitifs, les efforts désespérés que nous déployons pour nous indemniser du monde, toutes les activités que nous inventons afin qu'elles nous plongent dans un tourbillon apaisant - la recherche effrénée de la consolation, de l'abrutissement et de l'oubli, tous ces phénomènes de partition entre « moi » et « le monde », toutes ces métamorphoses de la peur et de l'espoir sont des ondes de choc que l'appel de l'éveil génère en nous.

(1) : Roberto Juarroz / fragments verticaux / José Corti 1994.

(2) "Où se trouve ce qui manque ? Peut-être seulement ici, ou cela manque." Ibid.  

En écho à ce texte, on peut lire "Sur les visions fugitives" publié le 15 janvier 2023.  

dimanche 21 décembre 2025

Sur les abysses

Selon la tradition chinoise, l'organe humain correspondant à l'hiver, c'est le rein. Pour sentir sa pulsation, il faut chercher un point palpitant situé à côté de l'os de la cheville interne. Lorsqu'on a trouvé le bon endroit, ce que l'on sent battre sous son doigt, c'est le pouls du rein. Une image traditionnelle le décrit ainsi : une main s'enfonce dans un eau sombre et mouvante pour tâter un petit caillou tout au fond.

Je trouve cette image merveilleuse. Elle a pour moi le goût caractéristique de l'hiver. Elle me fait penser au picotement de l'air glacé sur le pourtour et à l'intérieur des narines, aux yeux larmoyant qui s'écarquillent dans la bise, à l'odeur fade et au goût salée d'une mer orgueilleuse dont les embruns nous violentent le visage, quand le vent froid fait fi de nos vêtements molletonnés pour s'insinuer sous nos peaux jusqu'à la moelle de nos os.

Comme le petit caillou au fond de l'eau, au plus profond de l'hiver gisent les forces telluriques recelées par le roc, latentes et verrouillées à double tour. Notre essence vitale se trouve en dépôt dans le secret des reins. C'est notre réserve essentielle – le trésor que l'on ne doit pas dilapider, sous peine de dépérir.

Dans le système analogique de la culture traditionnelle chinoise, tout ce qui est lent, puissant et sous-jacent dépend des reins : la force de la moelle et des os, la croissance des cheveux, celles des dents, les eaux profondes qui humidifient nos organes et nos tissus, les soubassement de notre énergie sexuelle, les sons graves qui font vibrer les oreilles (y compris les acouphènes, lorsque les reins faiblissent), ou bien ce « Han ! » qui nous échappe lorsqu'un effort violent sollicite toutes nos forces. Les livres anciens stipulent que cette énergie vitale doit être toujours maintenue séquestrée, parce qu'elle recèle le feu le plus profond, celui du magma initial, toujours en fusion sous les océans dont la masse obscure et glacée nous est incommensurable.

On peut également appeler cela « les abysses ». Si l'on respire l'hiver par tous ses pores, par toutes ses fibres, si l'on se met à son écoute, pas d'une oreille distraite, mais en s'abandonnant corps et âme, c'est sous cette forme qu'il vient à notre rencontre - immense et invisible.

Ainsi, en ce moment, j’aime la lenteur, les croissances lentes et robustes, la force de concentration des roches. Je voudrais pouvoir goûter toutes les transformations du monde, les plus lentes comme les plus rapides. Je voudrais pouvoir écouter comment le froid pénètre jusqu’au cœur du bois. Je voudrais pourvoir sentir comment la pluie imbibe l'épaisseur des écorces. Je voudrais pouvoir palpiter au rythme d’une dernière feuille sèche qui virevolte, accrochée aux branches d'un arbre nu.

Quelquefois, en faisant ainsi corps avec le bloc de l'hiver, je peux desceller des parfums étonnants de délicatesse,  comme une nostalgie anticipée – une touche de cannelle, un lit d'agrumes et, en guise de note de tête, une pointe tintinnabulante de muguet. Ces effluves intempestifs d'une saison qui n'est plus me font frémir le cœur. Elles sont comme un rappel de la fugacité de l'existence. 

Combien m'en sera-t-il compté encore, de ces merveilleux été que l'on vit ici, initiés par le fauteuil en osier tiré de plus en plus fréquemment sur le perron de la maison exposé au soleil matinal, puis s'épanouissant dans une floraison de fêtes dans les jardins, de festivals, de concerts, de meeting, de rencontres fortuites, au grès des migrations saisonnières de tous ces jeunes gens qui envahissent le plateau à la belle saison, plein d'illusion sur leurs propres rêves, entassés dans des engins de fortune dont on se demande comment ils ont pu tenir jusqu'ici ?

Combien m'en sera-t-il encore donné, de ces baignades nocturnes en solitaire dans l'eau sombre du lac, de ces soirées passées dans le hamac, à absorber la nuit par tous mes pores, de ces promenades matinales pour aller assister au lever du soleil dans le vallon, si précoce que la lune, surprise, est encore haute dans le ciel déjà clair ? Combien d'après-midi passés à la crique, avec pour seul vêtement les mailles irisées de l'eau miroitante, répandant sur le sable des chairs éreintées de soleil ? Combien de courses à vélo, sillonnant les petites routes irriguant le pays comme un réseau de veines sinueuses un cœur battant ? Combien de fois encore pourrai-je participer aux marchés d'été de mon village, où l'on s'attarde volontiers jusqu'à la nuit, pour le plaisir d'être ensemble, apportant chacun.e notre petite pierre sur les tumulus éphémères marquant la croisée de nos chemins ?   

Mais les cycles sont là qui nous brassent. Nous voudrions les anticiper d’après nos prévisions malhabiles, alors qu’ils ont leur propre cohérence qui nous dépasse. Un changement chasse l’autre, les saisons reviennent ou s’achèvent, à grands renforts de jours, de nuits, d’un fatras prodigieux de météores, de phases lunaires ou de courants marins. Des choses tombent des plis de ces déploiements magistraux, d’autres naissent au sein de leur giron. Les cycles sont hospitaliers mais indifférents. Peu leur chaut de savoir ce que nous gagnons ou nous perdons à leurs modifications perpétuelles

En écho à ce texte, on peut lire "Sur les sensations de l'hiver" publié le 28 janvier 2023 

 

mardi 9 décembre 2025

Sur la musique 

 

D'abord on n'entend qu'un souffle, doux et un peu granuleux, puis quelque chose de fragile se met à vibrer, s'essaie, s'installe, se stabilise : un son. L'anche de roseau vibre entre les lèvres. La colonne d'air file un son grave à l'intérieur du conduit d'ébène de l'instrument, à qui l'humidité de la salive confère un indéfinissable grain d'être. Une spécificité. 

 

Musiquer c'est sculpter le sonore. Réunir par brassées des vibrations éparses auxquelles nous insufflons du sens. Pour ce faire nous nous servons d'outils patiemment élaborés au fil des siècles - les instruments – improbable assemblage d'os, de bois, de boyaux, de crin, de métal, de verre, de feutre, de peaux tannées que nous éveillons à la vie en les animant de nos souffles, de nos lèvres, de nos mains et nos pieds - de notre ferveur. 

 

Objets des plus étranges, transportés dans des boîtes aux formes encore plus étranges, autour desquels s'empressent des individus hilares procédant à quelques mystérieuses opérations préparatoires d'assemblage, d'ajustement, de polissage, d'onction. Ces hiérophantes affairés accomplissent des gestes mille fois rodés, qui n'ont de sens que pour eux. Ils raboutent en permanence un instrumentarium menaçant à tout moment de basculer dans le fatras du bric-à-brac et de l'extravagant (les solutions « bouts de ficelle » des musiciens pour raccommoder leurs instruments sont souvent merveilleuses d'inventivité). 

 

Mais voilà que les préparatifs s'achèvent. De vastes pavillons s'élèvent au-dessus des têtes. Des fagots de mailloches passent de mains en mains. Des clefs métalliques jettent des éclats intermittents. Les oreilles sont titillées par le cliquetis des pistons jouant à vide. Soudain les premières fusées sonores jaillissent : la poudre éblouissante du célesta, le chromatisme soyeux de la clarinette, les flatulences savoureuses du soubassophone. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire (et pour l'écrire) l'espace est rempli d'une merveilleuse volière improvisée, comme si toutes les notes trop longtemps contenues dans leurs sarcophages renforcés exprimaient l'euphorie de pouvoir enfin s'ébattre en toute liberté. 

 

Enfin le bouhaha s'arrête, les musiciens font silence, conviennent d'un morceau et s'élancent. Ils jouent. « En avant la musique ! » C'est ce qu'ils font, de la musique. Ce sont de bateleurs enthousiastes dont les corps agités d'ondulements et de scansions semblent danser malgré eux, comme par magie. Ils font ce qu'ils sont les seuls à savoir faire : jouer de cet instrument-là. Leur manière est unique. Ceux qui les connaissent les reconnaissent les yeux fermés : c'est elle ! c'est lui ! Nous n'entendons pas notre propre voix quand nous parlons. Quand nous en écoutons un enregistrement, elle nous paraît étrangère. La voix de l'instrument de musique, c'est enfin notre propre voix que l'on fait entendre à tous, y compris à nous-même.   

 

La musique a ceci de particulier qu'elle est agglomérante. On ne peut pas entendre de la musique sans avoir envie d'en faire – et, de fait, on en fait : l'impulsion qu'elle donne à nos corps, qui peut aller jusqu'à la danse, si les circonstances s'y prêtent, c'est déjà de la musique. Cela forme une boucle d'extase vertueuse : la musique fait bouger, tandis qu'en retour le mouvement génère de la musique. On commence par un dandinement discret, puis très vite on chante, on tape dans ses mains, on yodle, on youyoute, on stridule, on tambourine - on peut même jouer d'un autre corps souple et vivant qui en retour joue du nôtre et cela s'appelle une danse de salon. La musique est par essence contagieuse. Les enfants adorent. Ils reconnaissent ce qui forme leur monde, tout en intensités immédiates. 

 

Mais il ne faut pas s'y tromper, cette magie n'est pas que superficielle et momentanée. Tandis que, soulagés du fardeau de l'individu, musiciens, auditeurs et danseurs s'ébattent dans l'ouvert d'une célébration irrépressible, la musique panse insidieusement les blessures infligées à l'humain (du moins à cette écrasante majorité d'humains qui se trouvent du mauvais côté du manche) - et pas seulement à l'humain, à tout l'animal, à l'ensemble des plantes, à la vie sous toutes ses formes, à l'air, à l'eau, aux fluides, aux choses et aux matériaux. La musique scelle la cohésion du monde. 

 

Rythmant le travail des femmes, peuplant la solitude des bergers, célébrant le culte des Dieux, scandant la marche des troupes, encensant le triomphe des puissants, solennisant les funérailles, entêtant les jeux d'enfants, préservant la mémoire des récits anciens, facilitant l'acquisition des savoirs, concourant à l'assortiment des couples, magnifiant les réjouissances publiques, elle déplace les foules, libère des maux, soulage des souffrances. Elle nous émeut, elle fait exulter les corps, elle procure la joie. 

 

Agglomérante dans son effet, elle l'est aussi dans son principe, puisqu'elle est faite d'un assemblage de sons. Des sons que l'on enchaîne, que l'on alterne, que l'on répète, superpose, inverse décale réduit ou développe, des sons dont on fait varier le timbre, la hauteur et l'intensité, des sons dont on expérimente les différentes modalités d'émission, de durée et de disparition : tout cela, c'est de l'art musical. Une telle diversité d'effets repose sur un principe unique : mettre ensemble. Pas seulement réunir (trop impartial), pas vraiment rassembler (trop martial), ni exactement agglomérer (trop trivial) – il faudrait inventer un mot pour dire cette action de relier, de fédérer et d'exhausser en un seul élan des présences disparates – on pourrait dire « ensembler ». Ou, comme me l'a suggéré un ami musicien, après avoir lu ce texte : concerter. 

 

Concerter, c'est renoncer à toute singularité exclusive. La musique n'est certes pas expression de soi - puisqu'il faut commencer par s'oublier soi-même pour célébrer la joie impersonnelle d'être au monde. Elle est même à l'opposé de toute expression, prise dans son sens étymologique de faire sortir quelque chose en pressant. Si elle exprime quelque chose, c'est plutôt une vacance, un abandon au plaisir purement sensoriel de se mettre en mouvement, libéré de toutes contingences extérieures.   

 

Lorsque, durant un concert de 1966 devenu mythique, Ella Fitzgerald se met à scater sans fin sur How high is the moon (1), elle ne « s'exprime » pas, elle n'exprime rien. Pendant quelques précieuses minute, elle se transforme intégralement en un « jaillissement pur », pour employer l'expression avec laquelle le poète Hölderlin désignait l'objet de sa quête insatiable. Ella, en état de grâce, est devenue la musique incarnée. Dans son corps, dans sa joie, dans sa gorge ouverte à tous les horizons, à en perdre la raison, c'est la musique elle-même qui jubile de sa propre existence. 

 

On prétend que les oiseaux s'enivrent de leurs propres chants en le répétant à l'envi, en dehors de toute finalité empirique. On peut d'ailleurs étudier comment chaque individu chanteur emprunte des séquences aux autres, puis les modifie à son tour. Cette étude de l'évolution des motifs de chants d'oiseaux permet de dresser des cartographies mouvantes au fil de la succession des générations et au grès des déplacements migratoires (2). Comme les vols groupés des grues, le chant des oiseaux est un processus communautaire en perpétuelle évolution. Non pas une somme d'individus formant collectif, mais un vaste mouvement mystique faisant incidemment scintiller toutes sortes de facettes formant individus. 

 

La musique ne fait pas que nous consoler des blessures infligées à l'aveugle par notre monde « bouge de là » (on pourrait également dire, dans une version présidentielle de triste mémoire : notre monde « Casses-toi pov' con ») - elle actualise dans les faits cette pratique unanime où l'oubli de soi au profit de tous apporte un plaisir et une joie sans commune mesure avec n'importe quelle satisfaction individuelle. 

 

« Offrande » est un mot trop imbu du complexe de supériorité occidental. Celui qui offre prend le pas sur celui qui n'a rien. L'inégalité des rapports engendre de l'injustice, jusqu'à justifier un projet colonial d'exploitation des terres et des hommes ayant atteint son acmé planétaire dans les âges sombres qui sont les nôtres. La musique – les muses en général – promeuvent le sacrifice et non l'offrande. Il faut se sacrifier en hommage à l'autre, et l'autre sacrifie en retour en notre hommage. Elle ne naît pas d'un pas qui avance et empiète, mais d'un pas qui recule et s'efface. 

 

De par sa nature, la musique est irréductible à un monde d'excès qui ne veut renoncer à rien, quitte à infliger aux autres (et donc à soi-même) de nouvelles injures, de nouvelles spoliations, de nouvelles auto mutilations. Dans un monde qui n'a que faire (pourvu qu'il ait la bouche pleine) de se précipiter vers sa propre destruction. 

 

Et pourtant... Le moment de l'aube où l'on distingue tout-à-coup les masses claires des nuages dans le bleu dense de la nuit : musique. La façon dont la chatte vient alors se blottir sur mon torse (la tête toujours posée à l'endroit de mon cœur, dont elle doit percevoir distinctement les battements), pour faire bouffer son pelage en émettant un ronronnement éperdu : musique. Ces petites choses sont valables partout et pour tous. Qui que nous soyons, où que nous soyons, dès que nos yeux s'ouvrent sur une nouvelle journée, il y a forcément quelque chose qui pour nous fait musique. 


Concerter, c'est disposer les choses et les gens non pas horizontalement, comme on fait d'ordinaire (la disposition horizontale est celle qui expose le soi des choses, une monstration qui l'identifie) - mais verticalement, en faisceau de licteur. La musique est un vaste mouvement spontané où chacune de nos particules s'oriente vers le plus grand commun. Non pas vers le bas (déploration d'un soi doloriste), non pas vers les côtés (fastidieux étalage d'égos) - mais vers le haut, comme si une joie irrésistible nous attrapait par les cheveux pour nous propulser dans l'azur. 

 

Les individus ainsi métamorphosés n'y perdent rien. Il faut que chaque note soit juste et audible pour que l'accord se fasse - et, au-delà de l'amalgame de leurs spécificités, pour que s'élèvent en sus d'elles les mystérieuses harmoniques. 

 

On jette horizontalement les fagots dans les bûchers qui excluent, mais on les dresse verticalement pour les feux de joie qui rassemblent. C'est ainsi que les explosions d'escarbilles confinent au scintillement des étoiles. 

 

(1) : vidéo de la performance d'Ella Fitzgerald.

(2) : voir par exemple la première partie de "L'aube des mythes" de Julien d'Huy. 


 

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la terre-mère" publié le 19 février 2023 

 

Sur les vœux de bonne année.   Ce texte a été écrit entre Noël et la Saint Sylvestre, c'est-à-dire le jour dédié aux cadeaux et celui ...