Sur les vœux de bonne année.
Ce texte a été écrit entre Noël et la Saint Sylvestre, c'est-à-dire le jour dédié aux cadeaux et celui dédié aux souhaits. C'est une période de l'année assez particulière, unique même dans la succession de nos cycles calendaires. Alors que le fracas du monde est artificiellement tenu à distance, nous nous trouvons ballottés par toutes sortes de sentiments contradictoires : plaisir de se retrouver, mais aussi bouffées de tristesse injustifiée – émulation festive nous mettant du baume aux cœurs, mais aussi exacerbant le manque de celles et ceux qui ne sont plus là – élans altruistes mitigés de replis frileux dans l'entre-soi d'un giron communautaire. Décidément, cela fait beaucoup d'émotions dissonantes, en seulement sept jours !
Comme tous les solitaires, je n'ai que peu d'occasion de me confronter à la solitude – celle qui étreint le cœur de sa poigne glacée, pour employer une image excessivement mélodramatique. Le ou la solitaire trouve ses ressources vitales en son centre de gravité, là où convergent toutes les énergies du monde – il est donc fort rare qu'il ou elle éprouve cette dévastitude de soi (je viens d'inventer le mot) qui fait tant de ravage chez les individus dont la motivation d'être se trouve à l'extérieur d'eux-mêmes. Car la solitude, ce n'est pas le manque de présences aimantes autour de soi, mais l’aperception que les autres ne suffirons jamais à combler le gouffre intérieur de notre infinitude. Durant la « période des fêtes » (1), je la sens là qui palpite, aux détours de ce foisonnement d'interactions sociales dans lesquelles, bon an mal an, nous sommes tous et toutes imbriquées. C'est comme un rappel, une petite note criarde qui se fait distinctement entendre dans les flonflons sirupeux des réjouissances publiques. Un forme de présent, en fait, que j'accepte volontiers, dans l'une ou autre acception du terme.
S'il faut choisir entre les cadeaux de Noël et les vœux du nouvel an, je préfère nettement les vœux. D'abord les cadeaux sont quasiment toujours des objets (et même des objets achetés), rarement des choses immatérielles. Or, les choses immatérielles sont à mes yeux les plus importantes, les plus décisives, les plus transformatrices. Ensuite le cadeau est un point final enveloppé dans du papier brillant. La chose est faite, la messe est dite, la séquence s'arrête là, du point de vue de celui qui offre. S'il y a une suite, ce sera éventuellement le bénéficiaire qui l'initiera, en nous offrant un cadeau en retour. Le cadeau est comme l'endroit où les tampons des wagons se touchent : une zone vide absorbant les chocs et facilitant l'appareillage de deux unités distinctes.
Le souhait, quant à lui, pourrait être symbolisé par deux points ouvert sur l'inconnu. Il n'est pas clos sur le présent, mais se déploie dans la direction du futur. Sa fonction n'est pas d'articuler deux unités de sens, comme n'importe quel signe de ponctuation, mais d'effectuer une liaison entre deux assonances – une liaison, c'est-à-dire ces drôles de sons qu'on dit mais qu'on écrit pas. Une manière de mélanger un peu de soi à l'autre, de se laisser mutuellement influencer par nos présences conjointes. Car bien sûr, les souhaits que l'on énonce nous impactent en retour, nous concernent aussi, nous transforment. Souhaiter quelque chose à quelqu'un (même le pire) dit déjà beaucoup de soi.
Formuler des souhaits, c'est se retrouver dans la posture d'un chien qui fouille la terre pour y déterrer un os. Des gerbes de terre jaillissent à droite et à gauche. Nous ne sommes jamais tout à fait satisfaits. Tout ce à quoi nous pensons est toujours trop spécifique ou trop général. Jusqu'à ce que l'on touche enfin à l'os (ou plutôt à la moelle de l'os, pour s'inscrire dans la tradition zen (2)) et que l'on réalise qu'il s'agit moins de leur offrir quelque chose que de leur adresser cet élan de tendresse scellant notre connivence immédiate, irréfléchie et terrifiante – autrement dit de l'amour sans filtre.
Lorsqu'on se pose la question de ce que l'on peut sincèrement souhaiter aux autres – en les choisissant les plus anonymes possibles, pour que l'ombre des souhaits qu'on leur adresse porte loin – on s'aperçoit à contrario de la pusillanimité de ceux que nous nous réservons. C'est la raison pour laquelle nos vœux sont volontiers généraux, peu ciblés sur le particulier d'un individu. Comme si, ramenés à la silhouette d'un simple quidam anonyme, nous étions les passagers clandestins de ce que nous souhaitons aux autres, tel un armateur qui voyagerait incognito parmi les passagers de son propre navire.
Je trouve que nous devrions nous faire moins de cadeau, mais prendre plus de soin à la formulation des vœux que nous nous adressons. La logistique consumériste conditionne étroitement nos vies, décidant de ce que nous aimons, de ce que nous mangeons, de la manière de nous distraire, même de celle de nous aimer.... L'emprise de ce vent d'achat effréné nous malaxe en permanence. Il ne nous sera pourtant d'aucune aide pour formuler des vœux, puisqu'il n'y a pas, du moins pour l'instant, de possibilité de greffer de la valeur ajoutée sur des souhaits. Réfléchir à ce que nous voudrions souhaiter aux autres nous oblige à faire face à nous-mêmes. Nous pourrions d'ailleurs le faire à plusieurs, histoire de s'entraider. J'aimerai assez animer une séance d'atelier d'écriture sur la thématique des souhaits de bonne année, où chacun.e s'efforcerait de définir les vœux qui lui paraissent essentiels, ainsi que les catégories de personnes à qui ils ou elles voudraient les offrir – avec pour mission ensuite de le faire réellement, d'aller offrir à ces personnes les souhaits formulés grâce à ce travail préliminaire d'introspection collective.
Car les souhaits que l'on adresse aux autres ne modifient pas que nous-mêmes, ils obligent également les autres à être autre chose que des autres. Ils posent la question cruciale de la différence (de nature ? d'intensité ? de primauté?) entre nous et eux. On aura d'ailleurs peut-être noté que je préfère parler des autres, et non pas de l'Autre avec un grand A, qui me paraît un tour de passe-passe bien arrangeant pour ne pas se confronter à leur éprouvante irréductibilité (comme le Soi avec un grand S, son corollaire, une solution de facilité pour édulcorer son inconsistance foncière, si je peux me permettre un tel oxymore). Et pourtant (cette fois il s'agit d'un paradoxe!), ce qui est difficultueux entre eux et nous – à proprement parler scandaleux – ce n'est pas l'opacité des obstacles qu'il nous faut surmonter pour parvenir à les envisager sur le même plan d'égalité que nous-même, mais au contraire la finesse de ce qui nous sépare d'eux, la porosité extrême de nos membranes mitoyennes. A peine un écran de papier translucide. Un voile à ôter de ses yeux.
Le Mahayana (grand véhicule en sanskrit) est une école bouddhiste apparue au début de notre ère, mettant l'accent sur les notions de vacuité et de compassion, mais c'est aussi une évolution naturelle d'une personne cheminant sur la voie du Bouddha. Au départ, on cherche à tout prix à se libérer de sa propre souffrance. C'est ce que l'on appelle le Hinayana, le petit véhicule. Puis vient un temps où la perceptive s'élargit, comme lorsqu'un fleuve débouche sur la mer. Sans doute les souffrances individuelles sont-elles grandement atténuées alors, ce qui permets de se décentrer légèrement de soi, afin d'envisager la situation dans sa globalité. D'ailleurs, tout ce qui nous faisait tellement souffrir jusque là ne survient plus que sous la forme d'un réflexe, une routine, un rabâchage. On y croit plus. On voit au travers. L'élan du cœur qui nous porte vers l'ailleurs de nous-même nous apparaît alors commun à tous les êtres. Le vœu central du Mahayana consiste à renoncer à la libération individuelle, tant que tous les autres êtres vivants ne l'auront pas atteint. Autrement dit, à renoncer à l'éveil tout court, tel que nous le considérions jusqu'alors, du point de vue étroit du soi.
Je sais que, formulé de cette manière, cela paraît énorme. Une sorte de méga vœu de bonne année, qu'aucun.e d'entre nous serait à même de formuler avec sincérité. Lorsque j'ai découvert ces enseignements, au temps de ma jeunesse enthousiaste, j'étais estomaqué par leur radicalité. Une image m'est venue à l'esprit : je me suis dit que, dans la maison du Grand Véhicule – 1. j'étais toujours assis à la même table qu'avant – 2. que sur cette table se trouvaient disposés les mêmes objets qu'avant – 3. qu'en revanche c'était la table qui avait pivoté d'une demi-tour, de manière à ce qui se trouvait jusqu'alors devant moi se trouve désormais devant la personne qui me faisait face, et inversement. J'eus alors l'intuition, confortée ensuite par des années de pratique de zazen, que le cœur du Mahayana réside dans ce changement de perspective, et non pas dans l'idée de renoncer à ce qui nous est propre.
Pour compléter ce propos, on me permettra peut-être une dernière anecdote. Elle concerne ma mère, qui est une de ces personnes dont l'absence se fait cruellement sentir en cette période de fêtes, comme je l'évoquais précédemment. J'étais enfant. Nous nous trouvions sur la plage d'un club nautique que mes parents fréquentaient l'été. Une dame est venue lui parler. Elle lui a expliqué que sa vie avait radicalement changé depuis l'année précédente. Elle et son mari s'étaient converti au bouddhisme. Ils rejetaient désormais tout attachement au monde matériel. Ils avaient entrepris de se séparer de tous leurs objets de prestige – et la dame de lister, avec l'enthousiasme des prosélytes, tout ce à quoi ils avaient renoncé (apparemment, cela n'incluait par la cotisation annuelle à cette plage privée). Lorsque notre interlocutrice nous a quitté pour aller haranguer d'autres personnes sur la plage, ma mère, avec son sens de la formule qui la caractérisait, a laissé tombé ce commentaire : « Pour quelqu'un qui prétends avoir renoncé aux biens matériels, je trouve qu'elle en parle beaucoup, non ? »
Tout était dit. Un renoncement sans abandon ne fait que fortifier l'attachement. A l'inverse, on peut jouir de quelque chose, tout en étant complètement détaché. C'est l'attachement qui est la cause de la souffrance, pas la chose en soi. Il ne suffit pas de faire tabula rasa des biens et des faveurs que la vie nous a octroyé. Le renoncement qui n'est pas un abandon complet de la notion de soi et de l'autre, ne fera que solidifier encore un peu plus la tendance que nous avons d'utiliser des choses extérieures pour renforcer l'illusion de notre propre existence.
S'échanger des vœux, c'est faire tourner la table. Cela nous ouvre l'opportunité d'une énorme liberté. Ce qui motive ce changement de perspective, c'est la certitude, férocement implantée en nous-mêmes, que la partition du monde, en « moi » d'un coté et tout ce qui n'est pas moi de l'autre, est la source de tous nos maux. Une voix d'enfant suffirait à dénoncer cette illusion d'optique, pourvu que nous lui laissions assez de latitude pour qu'elle puisse s'étonner que notre Roi intérieur soit nu, alors que nous faisons semblant de le voir revêtu de somptueux habits invisibles.
Car ce qui fait tourner la table, c'est un élan d'amour. En s'élançant vers l'autre, nous renversons le bel ordonnancement de ce monde agencé pour notre bon plaisir. Et, presque par inadvertance, nous lui offrons alors la généreuse portion de bien que nous nous étions octroyée. C'est spontané. Il n'y a rien à forcer. L'élan est premier, le reste vient ensuite. Si je devais à mon tour formuler un vœu pour l'année qui vient, ce serait celui-ci : laissez survenir dans vos cœurs l'élan irrépressible qui enverra valdinguer toutes les tables derrière lesquelles nous nous faisons tant souffrir.
(1) : On dit aussi « la trêve des confiseurs », non pas parce que les fabricants de bonbons prennent un repos bien mérité autour de la cheminée, après avoir beaucoup travaillé, comme je le croyais enfant, mais parce que les débats parlementaires accompagnant la création de la IIIième république (à la fin du XIXième siècle) étaient si virulents qu'on jugea bon de faire une pause entre Noël et le jour de l'An, afin de ne pas nuire aux chiffres d'affaire des commerces parisiens – comme quoi l'emprise du consumérisme sur nos vies ne date pas d'hier ! (source BNF).
(2) : C'est une allusion au dialogue entre Bodhidharma et son disciple Eka. Boddhidharma demanda à ses disciples quel était leur niveau de compréhension de la voie du Bouddha. Trois d'entre eux exposèrent des vérités qui satisfirent Boddhidharma, qui leur rétorqua successivement : « tu as atteint ma peau », « tu as atteint ma chair » et « tu as atteinte mes os ». Le quatrième, Eka, ne dit rien et s'inclina. Boddhidharma reconnut alors leur identité absolue. Il lui dit : « Tu as atteint la moelle de mes os ».
En écho à ce texte, on peut lire "Sur la spirale" publié le 08 juillet 2023.