Sur le silence
Il n'est de silence qu'intérieur. Tous les autres silences en découlent.
L’essentiel est de faire le silence en soi – le reste nous sera donné en sus.
Les mystiques de toutes les traditions religieuses l'attestent : l’œuvre qui
plaît le plus à Dieu est de vivre en état de silence intérieur.
Voici par exemple les conseils prodigués par un moine anonyme du XVième
siècle, dans un livre intitulé le « Nuage d’Inconnaissance » : Ce
que tu as à faire, c'est d'oublier toutes les créatures que Dieu a faites, et
même leurs œuvres, afin que ni ta pensée ni ton désir ne se lèvent et se
tendent vers aucune d'entre elles, pas plus au général qu'au particulier ;
laisse-les exister et ne t'en soucie point. Voilà l’œuvre de l'âme qui plaît le
plus à Dieu.
Faire silence en soi : oublier tout ce qui existe, oublier même sa
propre existence - on dirait des instructions pour pratiquer zazen !
En s’asseyant sur un coussin de la manière dont le bouddha l’a enseigné, il y a
2 500 ans, on s’apercevra d’abord à quel point nous vivons dans un vacarme
mental permanent et à quel point cette propension irréfrénable nous fait
souffrir. Ensuite, progressivement et d’une manière quasiment automatique,
notre esprit commencera à se tourner de lui-même vers le silence intérieur.
Mais de quoi s'agit-il exactement ?
Vouloir dire le silence avec des mots, c'est comme vouloir découvrir
l'obscurité en l'éclairant : l'échec est couru d'avance. C'est pourtant une
tentative qu'on ne peut avoir de cesse que de réitérer, sans jamais relâcher
ses efforts - pressé, comme Rimbaud, de trouver le lieu et la formule
(1), c'est-à-dire d'élaborer un nouvel assemblage de mots et d'images peut-être
plus adaptées à notre compréhension – ou plutôt à notre intuition - du moment.
C'est toujours raté, bien sûr – comment pourrait-il en être
autrement ? Cependant, il est possible que nos essais finissent par
indiquer la bonne direction à quelques uns, voire même faire naître en eux
l'étincelle d'une intuition, ou plutôt d'une reconnaissance de ce qu'ils
possèdent déjà en propre. Et même si nos lamentables échouages n'évoquent rien
d'autre pour eux qu'un salmigondis mystico-dinguo, comme le dit
plaisamment une de mes amies – l'obstination que nous mettons à chercher à leur
dire quelque chose de cette expérience les fera peut-être réaliser que,
quand même, il y a là une donnée inconnue qui mériterait qu'on lui accorde de l'attention.
Il faut essayer de transmettre le silence intérieur, encore et encore,
même si à chaque fois c'est un échec. Le véritable échec serait de se réfugier
dans une tour d'ivoire métaphysique, en prétextant qu'il s'agit de vérités non
partageables avec le commun des mortels. Si la voie du bouddhisme n'était
valable que pour quelques happy few vivant dans une bulle isolée de
toutes contingences matérielles, dissociée de la vie quotidienne, à quoi
serait-elle bonne ? Comme le proclame avec force maître Dogen, dans le monde de
l'éveil, « tout parle ». L'expérience du silence se trouve au cœur du
fracas du monde.

J'ai déjà précisé que vouloir dire le silence avec des mots, c'est comme
vouloir découvrir l'obscurité en l'éclairant : cela l'annihile aussitôt.
Pourtant, l'obscurité n'est pas qu'absence de lumière ; l'obscurité
précède la lumière, la suscite, la nourrie et la sous-tend. Non pas en adoptant
vis-à-vis d'elle une posture de surplomb, tel un grand dais d'obscur qui
chapeauterait notre monde visible, enserrant nos tentatives pour trouver du
sens à nos vies d'une masse obtuse de désespoir, mais plutôt comme le bain
d'abîme ayant accueilli notre premier sursaut de présence, avant
l'établissement de nos organes sensoriels, avant même l'explosion de notre
premier souffle – lorsque nous n'étions encore qu'une partie d'un grand tout.
L'obscurité est là partout, sourdrant à la jointure des mots. Au fond de
nos yeux, au fond du ciel (c'est la même chose) – il y a de l'azur obscur. Les
livres, enfants de l'obscurité et du silence, comme le dit Proust,
viennent de là. Le jeu de certains grands musiciens aussi. Je pense notamment à
celui de la pianiste contemporaine Martha Argerich, dont on a dit que même le
silence qui précède le moment où elle se met à jouer est déjà de la musique.
« Souvent, lorsque je m'éveille à moi-même en
sortant de mon corps, et qu'à l'écart des autres choses je rentre à l'intérieur
de moi, je vois une beauté d'une force admirable, et j'ai alors la pleine
assurance que c'est là un sort supérieur à tout autre : je mène la
meilleure des vies, devenu identique au divin, installé en lui, parvenu à cette
activité supérieure en m'étant établi au-dessus de tout le reste de
l'intelligible ».
Voilà comment Plotin, un philosophe néo-platonicien du troisième siècle
de notre ère, exprimait son expérience du silence intérieur. Absorption dans
une « beauté d'une force admirable », « installation dans le
divin » pour y vivre la « meilleure des vies », comment
serait-il possible d'exprimer cette plénitude autrement que par des métaphores
superlatives ? Est-il même possible de la décrire avec des mots ?
La décrire, peut-être pas. Mais isoler certaines de ses
caractéristiques, oui.
D'abord, on peut affirmer que cette expérience est
irrécusable. « La pleine assurance qu'il s'agit d'un sort supérieur à tout
autre », déclare Plotin. On peut ignorer l'existence de ce lieu, mais, une
fois qu'on y a demeuré – ne serait-ce qu'une fraction de seconde – on ne plus
le méconnaître.
Il est vrai que, pour qui ne l'a pas vécu, il est difficile de croire à
la possibilité d'une expérience intime ne donnant pas prise aux doutes ruinant
ordinairement notre exigence d'authenticité. Ne suis-je pas en train de me
persuader moi-même de ce que je veux croire ? De faire (un peu)
semblant ? De me jouer cette scène à moi-même (et par conséquent aux
autres que je me représente à l'intérieur de moi-même et devant lesquels, que
je le veuille ou non, je fais toujours un peu la parade) ? Est-ce que
je ne force pas le trait ? Suis-je vraiment en train de vivre quelque chose de réel, ou
bien suis-je en train d'inventer ce que je rêve tellement de vivre ?
Nous nous adonnons constamment à ce jeu de pesage, d'ajustement, de
réévaluation et d'arbitrage avec nous-mêmes, comme si nous voulions limer les
pièces d'un puzzle intérieur afin qu'elles s'ajustent parfaitement à l'image
mentale de qui nous voudrions être.
Lorsque le silence intérieur se fait, ces tentatives infructueuses sont
balayées d'un revers de manche. Les pièces du puzzle intérieur valdinguent dans
toutes les directions, provoquant une joyeuse pluie de fragments de névroses
colorées – cataclysme iconoclaste célébré sous la forme de festins tantriques
dans la tradition du bouddhisme vajrayana (2).
Qu'on me permette ici de citer mon expérience personnelle, en évoquant
ma première expérience de Vipashyana (3), quelque mois après avoir commencé à
pratiquer la méditation bouddhiste. L'excitation de la découverte s'atténuait. Je m'ennuyais ferme sur le
coussin. En attendant la sonnerie du gong qui mettrait fin à la séance, je
broutais mes pensées, comme nous le faisons tous, ruminants de nous-mêmes, ressassant perpétuellement des simulacres. Puis, soudain, tout s'est arrêté.
L'impression (très physique) que j'ai ressentie était celle d'un grand silence,
comme si une radio qui marchait à fond dans ma tête venait soudain de
s'éteindre. J'étais stupéfait. Jamais je n'aurais cru qu'un tel phénomène
psychique puisse être possible.
J'avais vingt ans à peine – et aujourd'hui j'en ai 60. C'est dire le
chemin parcouru durant toutes ces années, assis assidûment sur un coussin de
méditation... Très vite, l'éclat de cette révélation s'est résorbé. J'ai cru
qu'elle ne reviendrait pas, puis je me suis aperçu qu'elle était toujours
présente, mais qu'elle imbibait désormais mes pensées, qu'elle se mélangeait à
elles, les dissolvant peu à peu, les déroutant de leur certitude d'exister.
L'expérience de Vipashyana n'avait plus le caractère spectaculaire des
trompettes du jugement dernier, mais la vertu dissolvante de l'eau lustrale,
procédant à une patiente désagrégation de mes concrétions mentales.
Entre-temps, un étudiant plus avancé m'avait glissé que beaucoup
d'écoles bouddhistes n'incitent pas à rechercher ce type d'expérience, qu'elles
considèrent même comme un obstacle à l'approfondissement de la voie. En suivant
ce conseil, je me suis bien gardé de chercher à m'approprier l'éclat phénoménal
de Vipashyana, pour poursuivre inlassablement mon approfondissement de la voie
du silence.
Deuxième assertion concernant le silence intérieur : il procure un
sentiment de quiétude extraordinaire. Disons : la jouissance d'une paix
qui semble provenir de très loin... De « la nuit des temps », comme
on dit (et revoilà l'obscur qui pointe le bout de son nez!) ; tel ce léger sourire qui flotte souvent sur
les lèvres de pierre des statues de bouddha.
Il y a quelques jours j'étais à
Nantes, une grande ville française qui se trouve, comme tant d'autres,
confrontée aux difficultés liées à une croissance accélérée. Dans le bus, je
songeais vaguement à la manière dont j'allais pouvoir relever le défi d'écrire
sur le silence intérieur. J'ai levé les yeux et j'ai vu, au dessus de ma tête,
une affiche présentant un lieu dénommé Maison de la tranquillité publique. On y règle les problèmes
d’incivilité, de nuisances et d'insécurité urbaine. Le visuel représente une
trentenaire mate de peau qui sourit paisiblement, en nous regardant droit dans
les yeux.
L'étrangeté
de la formulation m’a interpellée. Je me suis demandé ce que pouvait être cette
« tranquillité publique » qu’il est nécessaire d’instaurer dans une
maison. Comme je me posais justement la question d'écrire sur ce sentiment de
quiétude qui émane du silence intérieur, j’ai trouvé intéressant de rapprocher
les deux termes.
Quiétude
et tranquillité ne sont pas équivalentes. La tranquillité s’obtient en
supprimant des nuisances extérieures, petites ou grandes, qui pourraient
perturber la stabilité mentale de chaque individu. C’est un mouvement
centrifuge, qui part du collectif pour impacter l’individuel. On procède en
faisant le vide, en excluant tout ce qui est vécu comme nocif.
Être
« tranquille » c’est bénéficier d’un calme par défaut – mais
pouvons-nous vraiment nous protéger de l'ensemble des influences qui nous
affectent ? Le maillage de cette résille est si serré, l’imbrication de ses
fibres tellement étroite qu’une telle tranquillité (pour autant qu'il soit
réellement possible de l'obtenir) ne peut procurer qu’un répit fugace,
parcellaire et fragile.
L’état
de quiétude, lui, se situe sur un autre plan. Il émane de l’intérieur. Il n’est
pas tributaire des turpitudes auxquelles nous pouvons être confrontés. A
l’opposé de la tranquillité, il est provient du cœur de l’individu, puis se
diffuse au collectif. C’est un mouvement centripète, qui va du particulier au
général, à la façon d’une onde vibratoire. La quiétude est
un silence en état de plénitude. Il est à la fois immobile et en expansion
continuelle.
Ainsi,
on peut être confronté à un état mental « non quiet » au sein d'un
environnement pourtant tranquille, tout comme on peut se trouver dans un état
de quiétude intense au plus fort d’un univers « intranquille » -
selon le joli néologisme inventé par Françoise Laye, la traductrice française
du « Livre de l’intranquillité » de Pessoa.
La
quiétude trouve sa source dans l’individu même, en son centre. Un centre qui
n’est pas constitué d’un noyau ou d’une essence, comme nous le croyons à tort,
mais d’un vide – d’une vacance – d’un silence…
Cela
nous amène à la troisième caractéristique du silence intérieur : il est
absolument vide. Vacant. Non assujetti. Non concerné par l'antinomie habituelle
entre matière et néant. Non pas vide du fait de l'absence de quelque chose (nothingness
disent les anglais : l'état où il n'y a pas une chose), mais vide en soi.
Vide par essence, pourrait-on dire – bien que je me sois promis, en me lançant dans la rédaction de ce
texte, de ne pas me laisser griser par l'abus d'oxymore !
C'est
la différence fondamentale entre le silence intérieur et les autres
silences, qui s'établissent suite à l'arrêt souvent brutal d'un
« non silence ». Par exemple le silence de la
« campagne », qui inquiète tant les citadins dépaysés – ou bien le
silence musical, dont la durée est précisément notée dans une partition, telle
une tapisserie entremêlant des fils de son à des fils de silence.
On pourrait également évoquer le silence imposé par la
censure, dont on sent aujourd'hui poindre la menace jusqu'à nos portes. Il faut
lire les poètes qui ont trouvés le moyen d'inscrire des mots sur les murs
oppressants de ce silence-là, comme les allemands de l'Est Reiner Kunze et
Peter Huchel. Sans oublier bien sûr le « silence éternel des espaces
infinis », dont la perspective métaphysique effrayait tant Pascal....
Tous les silences sont relatifs - à la notable exception du
silence intérieur. Ils sont ce qui succèdent à du plein – que ce soit le plein
d'un cri, d'une parole, d'un bruit, d'une musique ou bien de l'exercice d'une
liberté fondamentale. Ils participent tous de la même qualité de présence – ils
ont tous une texture commune – mais seul celui que l'on peut recouvrer au plus profond de soi n'a
besoin de rien d'autre pour exister. C'est pourquoi j'affirmais au début de ce
texte, avec un aplomb qu'on a peut-être jugé péremptoire, que tous les silences découlent du silence
intérieur...
On le
voit, nous sommes bien loin de cette fameuse « vacuité » dont les
universitaires férus d'orientalisme nous rabattent les oreilles à longueur
d'articles, de thèses et de sommes assommantes... Ces docteurs ès concepts ressemblent à des botanistes qui
nous asséneraient de longs discours sur la plante qu'ils sont précisément en
train de piétiner, sans même en avoir conscience. On aurait beau leur
dire : mais regardez, là, sous vos pieds ! Ils nous dévisageraient un
temps, les yeux ronds, stupéfaits d'avoir été interrompu, puis reprendraient
aussitôt leurs discours, ne nous épargnant aucune des caractéristiques de cette
plante qu'ils se targuent de connaître jusqu'aux moindres cellules
chloroplastes...

Irréfutabilité, quiétude et non existence : il y
a un dénouement de ces différentes qualités dans la plénitude du silence
intérieur, vécue comme une sorte d'embrassement fusionnel incluant tout ce qui
est, tel que c'est. On pourrait aussi bien employer le mot
« embrasement », puisque, dans ce « là-bas », comme le dit
Plotin, qui n'est pas distinct de notre « ici », ressentir, c'est
comprendre - et comprendre, c'est instantanément aimer.
Lorsque,
dans l’abandon de soi à l’être-là, survient l’émotion de cette proximité
immédiate, ce ravage de tendresse universelle – comment rester
dans le droit fil de cette ouverture au monde, sans se rétracter devant
l’inconnu, ni tenter de s’approprier ce joyau incandescent ? Peut-on
vraiment demeurer dans l’ouvert ? Ou bien n’est-ce possible que par
petites touches subreptices, presque par effraction ?
Ce sont des questions destinées à rester ouvertes. Des
interrogations qu’il faut se poser sans chercher à y répondre. C’est-à-dire des
questions dont la réponse ne se trouvera pas dans la pensée, mais dans toujours
plus d'approfondissement de la pratique de la méditation.
Le silence intérieur ne fournit pas
de réponse – il épuise toutes les questions, comme s'il ne restait d'elles, ultime signe d'une élégance
bouleversante, que leur point d'interrogation.
Gardons-nous
donc, à force d'accumuler les mots, de réécrire des questions là où elles se
sont effacées, en formulant des réponses qui n'ont plus lieu d'être.
C'est
pourquoi j'ai pensé conclure ce texte par un de mes poèmes, écrit d'une traite,
un jour où j'étais empreint de ce fort sentiment de vide qui survient toujours
inopinément dans le vécu ordinaire des pratiquants de zazen.
Bien
sûr, ce sont mes mots, ma manière de voir les choses. Un autre que moi ne
l'aurait pas exprimé de cette façon. Chaque rayon d'un astre adopte une
trajectoire qui lui est propre - mais la source d'où proviennent tous les
rayons, elle, est unique.
Se sentir vide
de
ce vide que l'on ressent après avoir beaucoup pleuré
vide
de
tout attachement terrestre
mais
non plein
de
félicités célestes
(elles
ne viendront jamais)
attendri
secrètement
joyeux
de
tant de dé-vastitudes
se
sentir vide
différent
des autres
tout
en étant
indifférent
à moi-même
mâchant
de l'air
prononçant
des mots silencieux
sentences
du
chat de Cheshire
dont
il ne reste plus que le sourire
après
qu'il se soit effacé
amusé
de
l'étrange tournure
que
toutes les choses prennent alors
se
sentir vide
vacant
comme un bol
centuple
d'un
zéro minimal
d'un
seul regard
du
fond de l'âme
porté
sur le monde mouvant
avant
de disparaître
ouvrir
une parenthèse
que
personne
jamais
ne
viendra refermer
chanter
un
air inconnu
fredonner
le
bourdonnement obstiné de la guêpe
les
courbures imprévisibles des fleurs
oublier
à mesure
ce
qui s'inscrit sur mes tablettes
ameublies
par l'émotion
se
sentir vide
décontenancé
d'être
tête nue
parmi
tous ceux
qui
ont enfoui la leur
dans
des cocons
qu'ils
tissent
obstinément
en
guise de
quant
à soi
quoi
que ce soit
n'être
pas cela
n'être
pas
ce
qui vient d'être dit
n'être
pas
ce
qui n'a pas été dit
en
jachère
du
vide universel
qui
croît en moi
chaque
étincelle
éparpillée
dans l'air
illumine
en s'éteignant
c'est
concomitant
se
sentir vide
et
léger à la fois
comme
un doigt mouillé qu'on dresse
pour
savoir d'où vient le vent
vide
de
plein
tout
en surface
vide
de
superficie
tout
en un point
vide
de circonstance
et
d'état
sujet
à tous les aléas du monde phénoménal
objet
de tous les quiproquos
sujet
sans je
objet
sans quoi
simple
jouet des illusions
en
dedans de tous les dehors
tout
en étant
en
dehors de tous les dedans
à
la surface des choses
se
sentir vide
comme
un reflet
glissant
sur rien
se
défaire
chute
sans fond
glissade
de nuages
délesté
de soi
sans
consistance et sans poids
trop
insignifiant
pour
prétendre à quoi que ce soit
en
retrait
du
monde tel qu'il est
qui
alors a tôt fait
de
se déployer
profusément
la
virulence de la pluie
la
gifle tangible du soleil
l'amplitude
des vents
les
masses transitoires
qui
se transforment
s'enflent
et disparaissent
se
sentir vide
vivant
sans
attache et sans allégeance
vide
de
ce qui d'ordinaire
vous
pose là
untel
versus moi
des
yeux des mains une voix
une
trouée dans les cieux
un
revers d'air
du
vide qui se retourne sur lui-même
et
cabriole
du
vide qui se parachève
dans
l'ouvert
insoucieux
des autres et de soi
intuitivement
poussé à
protéger
ce qui croît
les
yeux les odeurs les souffles
les
fourrures les écorces les peaux
les
textures les forces et les élans
ce
que les livres
laconiques
appellent
« l'étant »
se
sentir vide
mais
plein d'un appétit d'ogre
un
ogre en l'air
inconsistant
un
géant évanescent
-
ventre de néant -
une
sorte de croquemitaine
un
amoncellement de nuages
spectaculaire
phénomène
impermanent
se
sentir vide
en
parcourant le monde
émerveillé
des petites choses
satisfait
par
les minuscules récoltes
qui
m’échoient chaque jour
au
fond de mon bol
frayant
avec le monde
dans
ce qu'il a de plus bas
de
plus ordinaire
ne
me liant aux humains
qu'avec
la plus grande circonspection
quand
n'importe quelle distance
parcourue
vers le levant
est
égale
à
n'importe quelle distance
parcourue
vers le couchant
lever
la tête baisser les yeux
rire
ou pleurer
voir
ou ignorer
secouant
les univers
tombés
dans les plis de mon manteau
sans
en garder aucun
se
sentir vide
ignorant
de quoi demain sera fait
étourdi
d'horizons
chantonnant
par devers moi
des
musiques non apprises
économe
de gestes et d'intentions
quoi
que toujours dansant
se
sentir vide
caracolant
en tête de l'insignifiance
éperdu
de fugace et d'éphémère
scrutant
scrupuleusement
chaque
plis diapré
du
voile de Maya
béat
pantois
mais
sans jamais être dupe
laissant
toujours plus de mues derrière soi
sans
s'arrêter
à
quelque position que ce soit
-
à l'opposé d'une statue
quoi ?
Un
courant d'air ? -
se
sentir vide
indifférencié
indiscernable
un
poids sans mesure
comme
lorsqu'un oiseau se pose sur ma main
une
mesure sans poids
comme
quand j'embrasse l'horizon du regard
seul
et
multiple
se
sentir vide
et
pourtant
empli
d'une
gratitude
incommensurable.
(1) « Nous errions, nourris du vin des cavernes et des
biscuits de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule ».
Arthur Rimbaud, Vagabonds, in « Illuminations ».
(2) Les enseignements du bouddhisme se répartissent en trois
voies complémentaires, diversement développées dans les régions du monde où le
bouddhisme s'est propagé depuis le Vième siècle avant notre ère : le
Hinayana, ou petit véhicule, centré sur la compréhension de soi et la
libération individuelle, le Mahayana, ou grand véhicule, instituant la vacuité
de tous les phénomènes comme source de compassion pour l'ensemble des êtres
vivants, et enfin le vajrayana, ou véhicule du diamant, élaborant une série de
pratiques initiatiques visant à transformer les énergies égotiques les plus
profondes en manifestation d'éveil.
(3) La pratique de la méditation assise du bouddhiste tibétain
est dénommée Shamatha (paix de l'esprit) / Vipashyana (clarté lumineuse).