Textes & Poèmes

mardi 22 septembre 2026

 Sur un personnage-paysage

 (notes éparses)

1.

Je n'ai jamais passé une nuit entière avec Juhel, même si nous avons quelquefois dormis ensemble quelques heures. Ces quelques heures de sommeil en commun resteront peut-être comme le meilleur de ce que nous aurons partagé. Son corps pâle a quelque chose de flou, de presque – le presque est important – défait, périssable, que je trouve particulièrement émouvant. Sa peau blanche, lisse et légèrement parfumée, ressemble à une savonnette polie par l'usage de mains labiles. Il répète sans cesse qu'il s'empâte. Il doit faire plus d'exercice, se remettre au sport, suivre un régime. J'ai beau le décortiquer du coin de l'oeil, je ne vois pas ce qui en lui serait de trop. Il dort en avachissant son visage, comme s'il perdait des os lors de ses vagabondages oniriques – sa tête quelquefois écrasée contre mon bras s'enfonce dans mes chairs. Je n'ose plus bouger. Il déglutit de temps en temps une lapée de salive, comme si ses rêves lui donnaient l'occasion de savourer un met savoureux. Cela me fait monter les larmes aux yeux - lui, c'est l'eau qui lui vient à la bouche. Lorsqu'il me faut quitter la chaleur de son lit (il me dit que son amie ne va pas tarder à rentrer, je ne sais si c'est vrai), dévalant à tâtons l'escalier de la vieille maison où se trouve son petit deux pièces (avec dans la cuisine une table en formica bleue toute écaillée, sur le coin de laquelle nous avons souvent avalé vite fait un expresso, blottis l'un contre l'autre), j'ai l'impression que la mort pourrait venir le saisir dès que j'aurais le dos tourné. 

 2.

J'aperçois Juhel parmi les participants à cette réunion publique. Je ne m'attendais pas à le trouver ici. La salle est pleine à craquer. Les interlocuteurs se succèdent, le ton monte, les esprits s'échauffent. Lorsque la tension est à son comble, la fissure d'un rire d'autant plus énorme qu'il est spontané fait s'effondrer le mégalithe de la colère en une grosse et franche rigolade – mystère de l'auto-régulation du troupeau humain. On m'indique un homme assis au premier rang, dont la rumeur suggère qu'il est des « renseignements généraux ». Pétronille, assise à côté de moi, m'apprendra quelques jours plus tard que l'homme en question a retrouvé ses pneus crevés au sortir de la réunion – quelle bêtise. Il paraît qu'il est resté très calme devant son véhicule, discutant avec qui voulait bien lui adresser la parole, en attendant que la dépanneuse arrive. Ogier est là aussi, appuyé à la chambranle d'une porte. Lorsque c'est à son tour de parler (pour détailler un aspect technique de la logistique) il ne change pas sa posture mais (en orateur rompu à la prise de parole en public) il hausse simplement sa voix d'un cran pour que tout le monde puisse l'entendre. J'apprécie à sa juste valeur sa nonchalance de chat.

Profitant d'une place qui vient de se libérer, Juhel se faufile à mes côtés. Il est vêtu, comme à son habitude, d'un mélange de vêtements moulants et amples qui n'est pas sans charme (mais je me détache trop difficilement du tropisme radiant de son corps pour pouvoir porter un jugement objectif sur sa tenue). En contemplant sa blancheur de sa cuisse nue posée à côté de mon avant-bras, je me demande si sa peau ne prend pas le soleil, ou bien s'il prend soin de ne jamais l'y exposer (quoi qu'avec les kilomètres qu'il fait en vélo, cela me parait difficile).

Depuis que Juhel s'est installé à côté de moi, j'ai l'impression que Pétronille s'est considérablement éloignée, quoiqu'elle n'ait pas quitté sa chaise. C'est parce que lui et moi formons corps. Unis par cette connivence immédiate de deux corps dont les peaux (les muqueuses les humeurs les chairs et tout ce qui s'ensuit) se reconnaissent immédiatement pour familières. C'est ce qui nous fait deviner tout de suite deux amants dans la foule – même s'ils prétendent ne pas l'être. Pétronille, quant à elle, n'a pas l'air étonnée. Lorsque je promène un regard périphérique sur la salle, des gens connus me font gentiment bonjour. Juhel ne moufte pas, il sourit intérieurement. Je sens que cette situation d'anonymat exhibant aux yeux de tous ce qu'il devrait masquer n'est pas pour lui déplaire.

 3.

Les habits de Juhel, ou plutôt la manière dont il se vêt, est une curiosité en soi. Le disparate de ses tenues vient sans doute de son usage quasi exclusif du vélo. Je n'ai jamais compris pourquoi il se change si souvent (la nuit, lorsqu'il vient d'arriver, on l'entend ahaner quelque part dans l'obscurité, le faisceau de sa frontale projetant des éclairs scintillant comme un phare pris de folie). Je suppose que c'est parce qu''il transpire beaucoup. L'hiver, il porte un collant sous son pantalon, qu'il enlève lorsqu'il est arrivé, pour ne pas avoir trop chaud.

Son vestiaire est globalement constitué de pièces neutres, aux formes contemporaines et en matière synthétiques (ou leur équivalent en production biologique). Les tons sont pâles et unis, mais ne dédaignent pas une certaine propension aux petits motifs (je l'ai vu une fois avec un polo couvert de minuscules petits sapins stylisés !), auxquels viennent s'adjoindre de temps à autre des éléments en complet décalage avec son style : un short orange vif à la fois trop court et trop grand pour lui, un tee-shirt jaune fluo moulant qu'on ne pouvait pas regarder sans plisser des yeux, ou bien une drôle de veste kaki, pesant le poids d'un âne mort, qu'on aurait dit taillée dans la toile d'un surplus militaire. Je le soupçonne de s'agréger de temps à autre des habits qui ne sont pas les siens - probablement pas ceux de son amie non plus. Mais alors d'où proviennent-ils ? Encore un des ( nombreux) mystères-Juhel...     

4.

Juhel va chercher son vélo posé contre un mur de vieilles pierres. Il s'est laissé poussé les cheveux, qui paraissent plus sombres comme cela, presque bruns. De longues flammes plongées dans l'eau nocturne d'un étang. Une mèche grasse lui barre le front, l'arcade sourcilière et la pommette. Il tord sa bouche sur le côté et souffle d'un coup un filet d'air pour la chasser – cela me fait rire.

5.

En plein été, la peau de Juhel devient laiteuse. On dirait qu'elle rêve de pouvoir se liquéfier, à l'instar des petites gouttes de sueur qui sourdent à la lisière de son front après qu'il ait bu un grand verre d'eau glacée. Cela l'émeut que je le regarde ainsi, je le vois à la manière dont ses yeux s'emplissent d'écume transparente, tels des anfractuosités d'eau claire envahies par la marée montante. Il sourit-soupire (le soubresaut d'un rire aussitôt coiffé d'une souffle, une de ses particularités), comme s'il secouait vite fait quelque chose de mouillé -  puis se lance dans une conversation écran de fumée.  

6.

Lorsqu'il parle en public, Juhel a une manière bien à lui d'atténuer soudainement sa voix, parfois jusqu'à l'inaudible, alors que rien dans son propos ne laissait présager un si surprenant subito pianissimo. Tergiversations de timide, douceur naturelle d'un garçon qui voudrait avoir expurgé de lui tous les patterns de virilité qui lui ont été inculqués depuis l'enfance, mais aussi sinuosités duveteuses de qui préfère insinuer en susurrant qu'asséner avec assurance. Quand l'émotion le submerge, il se met à bredouiller. Ses yeux implorant semblent nous dire : vous ne m'en voudrez pas de prendre un petit peu de temps pour surmonter ce passage difficile. Et, de fait, ça tangue, ça cahote quelque peu, mais ça passe toujours. La voix reprend de l'assurance, le débit retrouve son cours normal, l'élocution redevient fluide – on pourrait même dire un peu lénifiante, il est vrai - défaut bien excusable lorsque l'on a son âge et que l'on est né dans une famille où l' « on ne parle pas comme ça ». Ces bouffées de timidité sporadiques lui attirent la sympathie des gens sensibles, tandis que sa volonté, certes un peu ostentatoire, de montrer qu'il maîtrise l'art oratoire officiel, le « beau parlé », celui des élites et des technocrates, lui procure l'estime des hommes à cravates formant son auditoire habituel. J'aime à me représenter ces aréopages de vieux mâles, leurs yeux rêveurs perdus dans le souvenir de leurs jeunesses, écoutant avec bienveillance (quoique d'une oreille distraite) les discours laborieux de Juhel - en se disant que, décidément, « ce petit gars a bien du mérite ».  

7.

Son amie est partie pour quelques jours dans sa famille. Je retrouve la table bleue, plus pâle que dans mon souvenir. Juhel prend sa douche. Une petite fenêtre carrée s'ouvrent à quelques centimètres du plancher. Elle est intégralement emplie d'un fouillis de toits de tuiles ensoleillées, une note de ciel bleu piquée sur le coin droit. Plus qu'un bourg, une petite ville en fait, telle qu'il n'en existe pas sur le plateau. Adossée à la montagne, mais tournée vers la plaine – Juhel n'aurait su trouver une localisation plus adéquate pour se loger. Son être-au-monde est limitrophe. Mais l'identité de Juhel serait-elle la même pour moi s'il demeurait par exemple à Eymoutiers, Felletin ou Aubusson, qui se trouvent également en bordure du plateau ? Je ne crois pas. Dans le croquis mental avec lequel je me le représente (un mélange de souvenirs visuels, de sensations corporelles et d'impression vagues migrant comme des nuages), la composante corrézienne me semble primordiale à la spécificité de sa présence : le goût de la roche et des herbes sèches, les toits de lauzes, l'appel de la montagne à l'horizon – on dirait que ces brisures de topographie traversent le corps de Juhel, s'agrègent à l'ossature physique qui le soutient, forment résidu au fond de ses yeux, participent à l'arôme corsée de ses cheveux, à la texture de sa peau.

8.

Nous crapahutons de nuit dans un paysage chaotique de roches nues, après nous être discrètement esquivés d'une sortie organisée par une association naturaliste. Plongés dans le noir absolu,  nos corps se mettent aussitôt en « mode commando », comme nous disions lorsque nous étions enfants : une boule de sensations exacerbées, à l'affût de tout ce qui peut survenir, les yeux dilués dans le paysage, les oreilles sensibles au moindre bruit, la peau tendue sur le qui-vive. L'ascension des rochers s'avère plus rude que je ne le pensais : les doigts ripent, les pieds glissent, la peau des genoux s'égratigne. Côte à côte dans l'effort, nos haleines voisinent, parfois hérissées des touffes de fou rires vite résorbés, afin d'économiser notre souffle. Juhel, plus vif et agile que moi, file déjà au dessus de ma tête, quand je peine encore à m'extraire des buissons d'épineux.  

      Juhel ! Juhel !

      Je suis là !

Sa voix me parvient depuis l'endroit de la nuit où danse une lueur dorée, balafrée d'obscur et de scintillements. Il semble s'être métamorphosé en un génie du lieu. Sa présence disséminée dans le paysage le rend paradoxalement omniprésent. Vite, vite, il faut que je comprenne ce qui vient de se dessiner là, via ces lueurs qui rebondissent de roches en roches, juste à cet instant précis – un flamboiement nocturne, fugace et pourtant issu de la nuit des temps. Intégralement vêtu de noir, Juhel surgit de nulle part pour me faire une surprise - nous allons à nouveau basculer dans l'humanitude animale. Si je ne parviens pas tout de suite à mettre des mots sur cette prémonition, elle sera perdue à jamais. 

Ce qui vient de me traverser l'esprit, c'est le pourquoi de notre rencontre. La trame physiologique, pas celle des pensées raisonnables. Je ne saurais me prononcer sur la nature de ce que notre relation procure à Juhel – à part l'inédit d'une conjonction sexuelle dans laquelle il se jette à corps perdu, me laissant parfois pantois sur le bord de la route. L'improbable de notre appareillage (en terme d'âge, de physique, de genre évidemment) lui est comme un rempart derrière lequel il se sent libre d'être une personne différente de celle que lui impose son moi social. Et pour l'autre partie de notre tandem ? Sous quelle forme brille notre comète, lorsqu'elle est reflétée à la surface sombre de mes yeux ? En dehors de l'effet d'aubaine que ménage ce genre de rencontres aventureuses, fortuites, intenses et éphémères – cadeau des hasards de la vie – je viens de comprendre que c'est justement cela que Juhel m'apporte, comme sur un plateau, grâce à sa peau, à son souffle, au grain rocailleux de sa voix, à la vibration radiante de son torse pressé contre le mien – cela : tout ce qui nous entoure.      

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