Sur les humains.
J'ai trouvé la planche de bois qui permettait de traverser le ru : renversée, disloquée, déjà à demi pourrie. Tout ici est si réel. Comme elles affirment leur présence, ces touffes de sphaignes qui me fouettent les mollets !
Le ciel, le goût de l'air, le scintillement de l'eau, le cri éraillé du geai. Non pas tant "présentes" que "là!". Ni « en moi » ni « devant moi », ni « à côté de moi » ni « au devant de moi » : une seule et unique vibration de l'infime à l'infini. Non immortelle, mais éternelle, comme l'a écrit la céramiste Claudine Monchaussé sur l'enduit craquelé d'un mur de son atelier.
Immédiat : le toucher des feuilles de noisetier, l'aplomb du piquet, l'âcre de la fumée, le pelucheux du sentier incurvé. Des mains humaines qui ont pris soin de tout cela : rien. Les humains s'effacent, les choses et les autres êtres vivants paraissent éternels.
Où sont leurs yeux contemplant le ciel ? Enfoncés dans
les rides de la difficulté de vivre. Où sont leurs rides ciselées par le temps
? Dissoutes par l'âpreté de leurs pensées obsessionnelles. Qu'est-il advenu de
leurs obsessions, de leurs désirs, de leurs fois, de leurs peurs, de leurs joies ? Un
souffle les a balayé.
Si les choses et les bêtes manifestent leurs présences avec tant d'évidence, c'est qu'elles se déploient dans un présent pur. Rilke le dit, à propos de l'animal : là où nous voyons de l'avenir, lui voit tout et lui-même dans tout et sauvé pour toujours.
Les choses et les bêtes ne sont pas immuables, bien sûr. Comme la petite planche de bois sur laquelle j'ai posé tant de fois la semelle de ma chaussure, les choses disparaissent, comme nous le faisons aussi - mais selon des modalités différentes des nôtres.
Elles ne disparaissent pas, elles passent. Elles, les choses, les bêtes, ne font que passer. En réalité, elles ne sont même que cela : un passage entre deux états transitoires. Elles se renouvellent sans sens, se reproduisent, se repiquent, s'accroissent, se résorbent, se régénèrent, se modifient.
C'est sans doute ce que nous venons chercher dans cette « nature » que nous avons inventé pour mieux nous en distancier : nous replonger, le temps d'une parenthèse enchantée, dans ce grand flux qui ne cesse de se transformer et qui, à force de ne demeurer nulle part, réside partout, dans un présent éternel.
Vanité du peintre ou du photographe tentant de saisir une chose ou une bête à l'arrêt : il ne produit qu'une image – or, les images, c'est cosa mentale – une conception humaine.
Les humains, eux, ne passent pas. Ils meurent sur pied. Figés par la grande peur, ils essaient à tout prix de s'ancrer dans le paysage, de s'enraciner. Ils ont beau multiplier les images. Rien n'y fait.
Dès que les humains sont là, ils se noient dans leur propre regard. Lorsque nous parlons d'eux, nous faisons semblant de les circonscrire en autant unités closes sur elles-mêmes, clairement délimitées et soigneusement distinctes de « qui » nous sommes - alors qu'ils ne sont que regards échangés, intensités ressenties, poignée d'émotions fugitives, frissons de corps mêlés. Tout le reste n'est que recomposition à posteriori.
Les bêtes, les plantes et les choses ne cessent jamais
d'être. Impossible de dire quand commence et quand finit la vie d'un arbre,
quand ses rejetons sont tous reliés par leur racine, quand la souche initiale –
pour autant qu'on puisse en décréter une – depuis longtemps disparue, poursuit
sa poussée d'être dans une multitude de rejets.
Oui, les bêtes et les choses, parce qu'elles passent sans cesse, ne cessent jamais d'être, tandis que les humains, qui veulent à tout prix être pour ensuite persister dans leur être, ne parviennent jamais à marquer quoi que ce soit de leur présence. Ils essayent, par le magistral des monuments, l'accumulation d'actes, d'inscriptions, de conquêtes. Rien n'y fait : leurs traces s'effacent dans la poussière.
Pourtant nous partageons le même monde, la même manière d'être au monde.
La différence n'est peut-être qu'une question de
trajectoire. Les animaux font toujours face, comme l'écrit Rilke, quelque que
soit la direction qu'ils prennent. Les humains, eux, avancent à reculons et
toujours dans la même direction – face tournée vers eux-mêmes, dos à la mort.
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