Sur la peau.
A comme Attoucher :
La peau ne se touche pas, elle
s’attouche. Pardon, elle se… quoi ? Oui, je sais, le terme n’est peut-être
pas des plus heureux. « Attouchement… » est un mot qui nous évoque
des choses plutôt déplaisantes. Il fait penser aux tripotages graveleux exercés à la sauvette par quelque satyre libidineux sur un jeune corps qui n’en peut
mais. Cependant, on aurait tort de faire rejaillir sur le verbe la connotation
dépréciative du participe. Attoucher signifie tout simplement effleurer
délicatement, prodiguer du bout des doigts une touche légère sur l’épiderme, esquisser
un contact tactile qui ne pèse pas.
Car elles sont précieuses, les
choses de ce monde qui ne se touchent qu’avec la plus grande délicatesse – la
première neige, pour citer ce qui me vient immédiatement à l'esprit, ou bien les feuilles d’or des enlumineurs - qu’un
simple souffle fait s’envoler - ou bien encore les ailes diaprées des papillons…
La peau est une texture vivante dont on ne se lasse pas d’explorer les strates aux
mille ramifications. Quelle chance pour nous d’être ainsi revêtus de ce
miracle incarné !
B comme Bobo :
La peau a l’incroyable faculté de
résorber dans sa propre matière les injures cuisantes que le monde extérieur ne
manque pas d’exercer à son encontre. Coupures, griffures, éraflures,
contusions, croûtes, pelades, engelures, escarres, brûlures et autres rougeurs…
La liste est longue de ces bobos que la peau rafistole peu à peu en l'absorbant, pore après
pore. Un beau matin, à la place de ces disgracieux phanères, on ne trouve plus
qu’une zone rose et lisse, ou bien des traînées blanchâtres qu’on oublie vite, vieilles
cicatrices reléguées dans quelques plis obscurs de notre passé, jusqu’à ce
qu’elles ressurgissent certains jours (Est-ce dû à la luminosité ? A notre
état émotif du moment ? A l’alacrité particulière de notre peau, à ce
moment précis ?) – nous rappelant tout à coup l’ardeur de batailles
anciennes. La peau est un manuscrit sur lequel s’écrit la chronique de nos
vies minuscules.
C comme Contact :
Quel est le contact juste
avec la peau ? Préoccupation d’acupuncteur ou d’amants, pensera-t-on –
mais pas seulement… La question perturbe l’esprit d’adolescents dont le corps s’est
mis tout à coup à bourgeonner hors de toutes les mesures enfantines qu’ils connaissaient
jusqu’alors – et que la perspective d’un contact corporel (alors que cela leur
était si naturel lorsqu’ils n'étaient encore que des enfants) plonge dans des
affres existentielles terriblement paralysantes. Il faut bien avouer qu’on ne
peut qu’être perplexe devant les usages corporels alambiqués de notre société :
toucher mais trop, toucher la main mais pas les pieds ni le visage, mimer le
baiser sans embrasser vraiment, faire des accolades avec seulement avec le haut
du corps... Tout cela paraît bien compliqué. Quel que soit l’âge ou le statut
social, la question du contact avec la peau semble une source potentielle
d’outrages qui ne peuvent s’éviter que par l’édiction d’une flottille de prescriptions
tatillonnes.
Une règle cependant
prédomine : la tempérance. Même entre amants rompus aux étreintes
charnelles, la main ne se pose pas sur la peau de l’autre sans une certaine retenue
préliminaire. N’est-ce pas ce qui constitue justement l’émotion de la caresse -
cette timidité qui ose tout ?
D comme Désir :
L’organe par excellence du désir –
ce n’est ni le regard, ni l’hypothalamus, ni les organes génitaux – c’est la
peau. La peau n’ayant pas de maître, il s’agit là d’une vérité difficile à
assumer pour l’humain qui voudrait tout contrôler avec son esprit. Alors on
parle de « zones érogènes », dûment localisables et opportunément
rattachées à quelques zones neuronales lovées dans les circonvolutions de notre matière grise. Ce pis-aller ne dupe que les esprits frigides. Tout
individu ayant fait un tant soit peu l’expérience de sa propre sensualité sait pertinemment
que n'importe quelle zone de son corps peut être érogène – ou, pour le
dire plus exactement, que la peau l’est entièrement.
E comme Émulsion.
Jusqu’à présent, pour faciliter la compréhension de ce texte, nous avons feint de croire qu’une frontière nette
séparait la surface de la peau du milieu dans lequel elle se trouve. Mais ce
n’est pas le cas. Quelques millimètres avant la peau, c’est déjà la peau. C’est
dans cette zone intermédiaire – ce nimbe de chaleur et d’énergie qui forme une
sorte de seconde enveloppe - c’est dans cette interstice évanescent que fourmille
l’étrange fluide que nous nommons désir.
Généré à fleur de peau – pour
ainsi dire – cet influx magnétique va s’agréger tout-à-coup à la chair d’un
autre être vivant se trouvant dans notre proximité immédiate, qu’il nous soit connu
ou inconnu – sans souci de son genre, son âge ou son aspect physique. Cela
se fait malgré nous. Cette ébullition incontinente est un phénomène
« indépendant de notre volonté », comme on dit en langage courtois. Il
est vrai qu’un tel précipité érotique peut parfois s’avérer bien embarrassant. Les
autres (et pas seulement la personne intéressée) perçoivent immédiatement cet
ondoiement sensuel que notre peau sécrète sans crier gare. Car le désir ondoie,
oui. C’est comme une émulsion de chaleur et de sensations touffues, une nappe
de pistils transparents oscillants sous le souffle brûlant des plus subtiles
émotions… Ce trouble irrépressible, cette vaporisation libidinale
à l’incongruité radicale : c’est l’action même du désir.
F comme Friction.
Paradoxale, la peau l’est. Si elle
vibre aux effluves subliminaux du désir – elle n’en jouit pas moins d’être
saisies à pleines mains, rudoyée sans façon, stimulée par de vigoureuses
empoignades – pourvu bien sûr que celles-ci restent respectueuses. Sans doute
est-ce dû à l’inscription indélébile dans nos chairs de la claque magistrale ayant inauguré notre mise au monde - non pas pour châtier quelque faute
que nous aurions été bien incapables de commettre, n'ayant pas encore l'âge requis, mais pour que la violence du
choc défroisse d’un coup les soies sanguinolentes de nos bronches encore inopérantes
- ces deux commotions (le soufflet de mise en route et le traumatisme d’avoir à
activer pour la première fois notre respiration) s’expulsant en un cri primal dont
la radicalité verticale ne sera jamais résorbée par la linéarité laborieuse de
la vie qui suivra, aussi riche et intense soit-elle.
La peau n’est pas bégueule. Elle trouve
son plaisir à se frotter à un panel dûment sélectionné de corps étrangers. S’y a entente mutuelle, excitée
par un subtil décalage dans le jeu des parties lubrifiées de fluides corporelles, elle atteindra vite aux sommets
dithyrambiques de la jouissance. Au plus fort de la dépense physique – lorsque
les muscles chauffés à blanc semblent chercher à expulser toutes chairs
excédentaires hors de notre enveloppe corporelle – les pores grands ouverts exsudent
une sueur brûlante puissamment odorante – tandis que la peau, littéralement
ivre d’une telle dilapidation, exulte.
G comme Grain.
Ouvrons tous grands nos yeux et scrutons
la peau au plus près de sa structure. Que voyons-nous ? La surface
grumeleuse du derme est comme ravinée de minuscules crevasses s’entrelaçant à
l’infini pour former un filet à la complexité fractale fascinante. Mais
lorsqu’on tire sur la peau, toutes les ridules s’étirent en un faisceau de plis
luisants d’une superbe nuance dorée. Lâchons le doigt qui tire le derme –
aussitôt les sillons entrecroisés réapparaissent, aussi finement ciselés qu’avant. Éloignons nos yeux de cet horizon minuscule – toutes les rugosités s’effacent,
la peau lisse moutonne autour des nodosités des os. On dirait des rochers
immergés faisant le gros dos sous le brassage incessant du ressac.
Rendons-nous à l’évidence : pour
comprendre le grain de peau, les yeux ne nous servent de rien. Il faut progresser
à l’aveuglette, en prenant le toucher pour seul guide. On sent alors sous le
lobe des doigts cette surface organique que l’on nomme « grain de peau »
– une texture aussi unique que le grain de la voix. Le doigt glisse
sur cette surface subtilement huileuse, créant dans son sillage une crête de frissons
devenant très vite insupportables. Stop ! Stop ! Quel délicieux supplice…
Quel insupportable plaisir ! Décidément, le grain de la peau nous échappe.
La distance visuelle l’annule, tandis que la proximité tactile l’amplifie au
point de nous le rendre intolérable. Rien à faire ! Je ne saurais décidément
rien dire du grain de peau…
H comme Horizon.
Notre peau vivante comme unique
horizon... Les anciens maîtres zen, aux tempéraments plutôt rugueux, utilisaient
l’expression « le sac de peau » pour désigner notre corps, démontrant
ainsi le mépris dans lequel ils le tenaient – allant parfois jusqu’à le qualifier
de « sac de merde ». Mais il faut se méfier des appréciations outrancières
des maîtres d’autrefois. Ces vieux tromblons mal embouchés avaient un sens des
valeurs bien à eux, aux vertus fortement émancipatrices. D’un maître à qui des
disciples zélés demandaient avec insistance ce qu’était le bouddha, on finit par extirper cette réponse excédée, quelque peu paradoxale : « le
balais des chiottes !»...
Quelle sente l’excrément ou la
rose, la peau est là, marquant l’horizon immédiat de notre présence au monde.
Mais où exactement se trouve le territoire personnel que ma peau circoncit ?
Est-ce à l’intérieur de cette enveloppe, dans ce corps auquel je n’ai pas
accès, dont je ne connais que des sensations diffuses et des bruits étranges,
qui œuvre opiniâtrement à ma propre survie, sans que j’y sois pour grand-chose,
et qui finira par me tuer avec la même consternante obstination ? – ou bien est-ce dans ce monde sensible dont
je ressens la moindre oscillation, avec lequel j’interagis en permanence, qui
m’affecte et que j’affecte au retour en une sorte d’étreinte fusionnelle, et
qui pourtant, lorsque mon corps déglingué finira par être trop disloqué pour
continuer à assurer mon intégrité physique, persistera à être ce qu’il est – un
« hors-moi » dans lequel je me baigne comme dans mon véritable milieu
naturel – nullement affecté par ma disparition, nullement amoindri par
le fait que je ne puisse plus le percevoir, puisqu’il n’existera plus au
monde de corps incarnant ma spécificité individuelle ?
I comme Illusion :
Nous ne sommes pas loin de
conclure que la peau n’est qu’une illusion. Elle est constituée de tant de
voiles psychiques superposés qu’on ne sait plus si l’on a affaire à un objet en
soi ou à un tour de passe-passe escamotant sous nos yeux l’essentiel de ce que
nous devrions savoir.
La médecine occidentale moderne
est née de cette rage de découvrir ce qui est caché : braver les interdits de l’Eglise en ouvrant la
peau pour y plonger le regard et découvrir ce qu’il y à l’intérieur. Pourtant, il semble
bien que la vérité réside à la surface de la peau. En lâchant la proie pour
l’ombre, notre science moderne a trouvé les objets qu’elle désirait connaître (elle sait parfaitement décrire un rein) – mais elle a acquis assez peu de lumière sur ce
qui fait fonctionner l’ensemble de notre organisme et qu’on appelle la vie. A
force de dépecer des cadavres, elle s’est forgée l’image absurde d’un corps
inerte mû par la seule volonté d’un esprit tout puissant. La médecine chinoise
(bénéficiant, il est vrai, de plusieurs millénaires d’avance sur l’occidentale)
s’est peu intéressée à l’objet, pour se focaliser essentiellement sur les
interactions endogènes reliant ces objets entre eux. Son système de pensée
n’est pas centralisateur, mais rhizomique. Ses instruments ne sont pas le
scalpel ou le bistouri, mais la main, assistée quelquefois d’aiguilles aussi
fines qu’un fil – un fil reliant l’infime à l’universel.
Car une illusion, ce n’est pas
rien. Le miroitement à la surface des choses, ce n’est pas rien – les reflets
fugaces – la carnation particulière d’une peau – l’éclat d’un teint – ce n’est
pas rien. Ce n’est pas rien cette effervescence des sens, cette virevolte d’une
forme qu’on a cru voir - c’est-à-dire de quelque chose de trop furtif pour
supporter l’armada conceptuelle que nous devons mettre en place afin d’avoir
conscience de percevoir quelque chose - tel un dispositif délirant de lunettes et de
règles millimétrées dont l’installation s’avère nécessaire pour capter ne serait-ce
qu’une parcelle de l’univers… La peau est une illusion qui s’échappe toujours
au-delà du halo de clarté que nous projetons au-devant de nous pour comprendre. Mais
ce n’est pas parce qu’elle insaisissable – comme le pied d’un arc-en-ciel –
qu’elle est insignifiante.
J comme Joie :
Une caractéristique de la peau communément admise, c’est la joie qu’elle procure. D’ailleurs, cette
« joie de vivre » symptomatique d’une soi-disant légèreté à la
française, ne vient-elle pas du fait qu’une personne se sente « bien dans
sa peau » ?
Citons, en vrac :
- Une tâche de soleil réjouissant l’épiderme
- Un corps vivant tenu contre soi (je ne dis pas
forcément humain), dont la respiration fait courir sur notre peau des salves de
frissons
- Le picotement d’une petite herbe que le hasard
de notre posture a placé là (ou qu’une main espiègle titille à dessein)
- L’avachissement des chairs repues de fraîcheur
lorsque l’on s’extrait de l’eau d’un lac
- La première sueur de chaleur qui perle sur la
peau fraîche
- L’odeur drue d’une peau aimée (peu importe que
cette odeur soit agréable ou non) dont une bouffée nous suffoque au détour d’un
de ses gestes
- La masse fessue et tiède de deux lèvres qui se
posent sur la peau où elles pèsent sans peser - tel un kilo de pétale de roses
- Une goutte d’eau s’échappant de la masse
des cheveux mouillés pour venir se faufiler dans le cou
- L’air glacé de l’hiver qui nous tire les
pommettes vers la périphérie du visage et nous fait larmoyer les yeux
- La minuscule gélule de plaisir crevant au moment
où l’on se perce un furoncle
- Les fibres de coton d’une chemise propre qu’on
enfile, celles de l’écharpe de laine qu’on enroule autour de son cou, ou bien d’un
pan de soie naturelle glissant sur la peau
- Le moment d’un câlin (ou d’une
« embrassade », pour reprendre la terminologie hygiéniste de l’ère
Covid) où les deux acolytes accolés relâchent conjointement leurs tensions
musculaires afin que leurs chaleurs métaboliques transmigrent d’un corps à
l’autre
- La main d’un enfant endormi dégringolant sur
notre bras
- Les insupportables chatouilles qui ne peuvent se
résoudre que par le plus éperdu des fous-rires
Joie ! Joie !
Joie !
K comme Kaléidoscope.
Il est vrai qu’avec sa structure
de ridules en forme de losanges imbriqués les uns dans les autres, la peau fait
irrésistiblement penser à un manteau d’arlequin. On dirait un kaléidoscope de
fragments emboités les uns dans les autres, dont une main invisible
remettrait sans cesse en cause le fragile agencement (toute ressemblance avec ce texte en forme d'abécédaire serait purement fortuite). A chaque nouveau tour de
poignet, les fragments du kaléidoscope recomposent une disposition inédite et l’arlequin
exécute une nouvelle pantomime.
La peau est une, tout en se
renouvelant en permanence, comme la barque de Thésée conservée par les
Athéniens à son retour de Crête - pieuse relique dont au fil
des années on remplaçait chaque partie abîmée par une neuve, au point que l’embarcation
finit par n'avoir plus aucune pièce d’origine. Cette anecdote a fait les
choux gras des cogitations spéculatives des philosophes occidentaux, depuis l’antiquité
jusqu’à nos jours : l’identité est-elle liée à la matière ou à la
forme ? L’embarcation peut-elle être considérée comme toujours la même –
et si ce n’est le cas, à partir de quel moment a-t-elle cessée d’être le vrai
bateau de Thésée ?
La peau est toujours vraie – et
pourtant toujours autre. Jamais la même – et pourtant toujours la même. Dès que
l’on est persuadé d’en avoir saisi un motif, les éléments disparates qui la
compose se réassemblent différemment pour proposer une nouvelle figure. Cette
lumière qui semblait sourde de la peau d’une personne qui se trouvait là, devant
nous, juste à l’instant – on ne la retrouvera jamais plus. Cet arôme du derme sur
la langue : il est toujours complètement différent. Même le goût du sang
que la peau laisse jaillir quelquefois – à chaque fois il est absolument stupéfiant,
comme si on n’y avait jamais goûté. Quelquefois il nous ramène au sang brûlant
de l’enfance, dont on se barbouillait le museau comme un petit animal sauvage –
et l’instant d’après son goût ferreux nous évoque le trouble de la roche chaude,
ou bien le rinçage menstruel d’un utérus pulsant de vie. On pince la peau –
cela nous fait mal. On la pince à nouveau – et c’est alors un plaisir cuisant qui
attise nos terminaisons nerveuses. C’est à n’y rien comprendre.
L’arlequin fait blouser autour de
lui son habit de couleurs aux éclats kaléidoscopiques : « Je suis une
et nombreuse à la fois. Mon apparence ne présage en rien de ce que je suis réellement,
et pourtant je ne suis qu’apparences, fugacités, superficies et fulgurances.
Attrape-moi si tu peux ! »
L comme Liaison :
Les grains que la peau tisse dans
sa trame d’arlequin, ce sont des agents de liaisons. La peau est bien une
limite, une ligne de démarcation – dans le sens où aucune entité provenant de
l’intérieur ou de l’extérieur ne peut la traverser telle quelle. Mais c’est une
frontière poreuse. Quel que soit ce qui la touche, il faut que cela soit aussitôt
transformé, transposé, commué en subtiles équivalences. Les pores de la peau sont des
interprètes polyglottes à qui on laisse à peine le temps de reprendre leur
souffle. Leur transcription effrénée est une activité de tous les instants. En
matière de peau, il n’est question que d’entremises fiévreuses, d’intercessions
subites, de truchements instantanés. Des estafettes sillonnent en tous sens les
différentes strates de l’épiderme, affairées à cheminer dans le dédale de
tables de conversion établissant de méticuleuses correspondances entre une
réaction de timidité et une rougeur, une piqûre d’insectes et un prurit, un
changement de température et des frissons, une brûlure et une cloque ou un
trouble intestinal et une irruption cutanée.
La peau est un office de traduction tous azimuts – un fourmillement de langues-navettes
tissant leur toile de l’intérieur vers l’extérieur et vice-versa.
M comme Mal.
Bien sûr, il y a les maux
intérieurs – douleurs des organes ou souffrances mentales. Ils ne sont pas
négligeables – d’autant plus qu’ils semblent voués à croître avec l’âge.
Cependant, il me semble que le lieu même de la souffrance, son « y »
(pour reprendre un terme exposé un peu plus loin), ce n’est pas l’intérieur du
corps - c’est sa surface - c’est sa peau. C’est la peau qui subit, en première
instance, les coups, la grêle corrosive des insultes ou l’ignominie de certains
regards – et, par contrecoup, c’est par la peau que se manifeste la première riposte
d’un corps agressé, cette bien-nommée « réaction épidermique ».
Les terminaisons nerveuses de la
peau semblent hypersensibles à la douleur. Pour étayer cette assertion, il suffit de penser à toutes les tortures que l’homme a su
inventer sur ce principe. Prodigue en joie, la peau semble
l’être également en souffrance – et, ce qui est particulièrement troublant,
prodigue dans la même mesure - c’est-à-dire avec la même
hypersensibilité, la même finesse de graduations parfois
infinitésimales dans le suivi de sa propagation au sein des circonvolutions alambiquées
de notre sensibilité hypertrophiée, la même impossibilité de la contenir en lui imposant
un contrôle mental – similarité d'habitus faisant parfois douter d’une
différence irréductible entre plaisir et souffrance.
Mais là où la peau joue un rôle
crucial dans l’économie de la douleur – en dehors d’être son principal vecteur
– c’est par sa fonction de marqueur. Car si la douleur est toujours
insurmontable – quelle que soit son évaluation sur une « échelle de
douleur », comme on nous le propose à l’hôpital – (c’est d’ailleurs le
principe même de sa définition : un déferlement sensoriel que, sur le
moment, je ne peux absolument pas surmonter) – elle est heureusement éphémère.
Il n’y a pas de douleur éternelle - sauf dans les rêves les plus fous des humains
inventeurs d’enfers où faire rôtir à loisir leurs meilleurs ennemis !
Quelle que soit l’intensité d’une douleur, elle passe toujours - au moins elle
varie. Au bout d’un certain laps de temps - qui, c’est vrai, peut paraître des
siècles - elle finit par se transformer en quelque chose d’autre, quitte à
ressurgir ensuite - à devenir lancinante.
C’est sans doute pour contrecarrer
cette versatilité de la douleur que les hommes ont entrepris de mutiler les
corps, c’est-à-dire d’y inscrire un signe attestant d’une douleur
désormais dissipée. La douleur sanctionne, mais, puisqu’elle est volatile et
éphémère, et puisqu’elle ne peut pas être certifiée par autrui (elle ne se voit
pas, elle ne se touche pas et elle ne se mesure pas, quoi qu’on en dise) les hommes
ont cru bon d’apporter la preuve de sa présence en gravant dans la peau une marque immuable, un stigmate – un peu comme ces traits sur les monuments
indiquant le niveau d’une crue historique.
C’est le principe de la
flétrissure des bagnards que l’on marquait autrefois au fer rouge – et, plus
globalement, de l’excision de millions de femmes par le monde, à qui l’on enlève
le morceau de chair avec lequel elles pourraient prendre du plaisir durant l’acte
sexuel - outre le fait que le clitoris, aux yeux de leurs censeurs, doit
paraître un possible rival au pénis des mâles. On retrouve ce principe à
l’œuvre dans les circoncisions religieuses, ainsi que dans toutes les
scarifications rituelles, comme si la douleur - cette trouée du mal au cœur de
l’être-même d’une personne, qui par définition ne peut se partager, ni même se
décrire – devait demeurée ostensible aux yeux de tous les membres de la
communauté.
N comme Nudité.
Lorsque j’ai conçu le projet de
cet abécédaire sur la peau, l’entrée « nudité » était censée en être son
acmé. Pourtant, au moment de commencer la rédaction de cet item – au mitan de
mon propos, à la quatorzième des vingt-six lettres que compte un alphabet – je
suis pris d’un doute. Que dire de la nudité qui soit assez crû ? Assez radical ?
Assez naturel – pour ne pas tomber à côté de la plaque ? Quelle écriture inventer
qui soit suffisamment dépouillée de toutes affectations verbales ?
Et d’ailleurs, la nudité de
l’écriture, est-ce que ça existe vraiment ? Est-ce que c’est possible ? Est-ce
qu’écrire, ce n’est pas justement tourner autour du pot, aguicher l’affectivité
du lecteur, l’affoler par le prestige virevoltant d’un essaim de voiles et
d’écrans - c’est-à-dire différer indéfiniment le dévoilement de ce que l’accumulation
de mots ne fait en réalité que masquer ? Est-ce que l’écriture, ce n’est pas
(par définition) un processus illusoire ? Un « mensonge qui dit
toujours la vérité » - selon l’expression devenue proverbiale de Jean Cocteau ?
Il me semble qu’on peut au moins acter que la nudité n’est absolument pas affaire de centimètres de peau peu
ou prou découverte. Des corps dévêtus peuvent ne pas sembler nus à nos yeux,
alors que d’autres, parce que partiellement habillés, peuvent le paraître
beaucoup plus. « Vois le soutien-gorge. Le sein perd ici son nu parce
qu’il suggère. Agite une fleur, par contre, elle se déshabille », remarque
le poète mauricien Malcom de Chazal, dans un de ses aphorismes. Au fond, la nudité, c’est affaire
d’émotion. Ou, plutôt, de révélation. Mais révélation de quoi ?
Qu’est-ce qui se montre à nous, quand
la peau est nue ? Le mot qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est la splendeur.
La splendeur se révèle à nous. Le déclic de la révélation (c’est-à-dire d’un
aveuglement qui dévoile ce que la vision jusqu’alors occultait) – c’est que la
splendeur n’a pas besoin de support pour se manifester. Le corps qui resplendit
et la splendeur qui se manifeste sont un seul et même phénomène. C’est
instantané. Cela n’a presque pas de durée. C’est ce qui nous coupe le souffle,
soudain.
Après coup, bien sûr, comme
toujours, on cherche à justifier à posteriori ce qu’on ne sait pas expliquer.
On se dit que, sous le coup de la surprise, ce qui nous a ébranlé ainsi, c’est la
révélation de la nudité de tel ou tel corps – sa beauté spécifique (radieuse ou
dévastée), l’aspect transgressif de ce dévoilement, la monstration ostensible
de ce que jusqu’alors nous ne pouvions qu'imaginer. Mais tout cela
n’est que constructions mentales. L’instant de la nudité est bien trop radical
pour n’être jamais celui d’un corps en particulier.
O comme Orifices :
Quelques soient leurs spécificités
(trous ouverts comme ceux de la bouche, des narines, de l’urètre ou de l’anus –
trous ouvrant sur des chambres partiellement perméables – tels le vagin ou les
oreilles – trous refermés à l’instar du nombril ou trous naturellement obturés
comme les yeux) – les orifices de notre peau ont tous la même fonction :
ménager un passage aux matières, fluides,
ondes ou souffles indispensables à la pérennité de notre métabolisme. A ce titre, ils
n’ont pas le caractère fortuit des blessures, ni l’attribution artificielle des
drains médicaux que le personnel soignant « pose » temporairement sur
nos peaux (tubes de perfusion, lames de silicone, sondes et autres mèches de
gaz qu’on ne peut considérer sans un frisson d’appréhension). Par rapport à ces
trous circonstanciels, nous pourrions dire que les orifices naturels de notre corps
sont notre équipement de série.
La peau et ses orifices sont en position
d’antagonisme complémentaire. Si la peau était un manteau, les orifices seraient
les fentes où se glissent les boutons. Là où les orifices sont le point rond – symbolisé
par l’o de l’œillet, de l’ouvert – la peau serait le trait, ou mieux l’étendue
indéfinie, la surface englobante, le champ moutonnant de tous les possibles.
Pour utiliser une métaphore issue de la linguistique, on pourrait dire que les orifices de notre corps instaurent
son axe syntagmatique (manger, déféquer, ouvrir ou fermer les yeux pour dormir,
aspirer et expirer de l’air, excréter un liquide séminal, englober/pénétrer un corps étranger)
– c’est-à-dire une succession d’évènements distincts formant une trame
narrative – alors que la peau (à savoir ce processus permanent de filtration
que j’ai tenté de décrire dans les précédents paragraphes de cet abécédaire) pourrait
se concevoir comme une superposition de plans paradigmatiques, un feuilleté de strates
si fines qu’elles permuteraient sans cesse entre elles pour se donner du volume.
Un de ces orifices mérite
d’attirer particulièrement notre attention. C’est celui des yeux. La peau et
les yeux forment une paire de duettiste – clown rouge et clown blanc - dressés l’un
en face de l’autre, en miroir, dans la configuration systémique de nos cinq sens.
Les yeux sont les hérauts de la vision, la peau l’émissaire du toucher. Chacun
semble être la face cachée de l’autre : si notre regard englobe un objet, un toucher subsidiaire aura pour conséquence fâcheuse de venir singulièrement embrouiller les choses. Les données transmises
par nos doigts divergent trop de celles de nos yeux pour pouvoir être fusionnées avec elles – au point que pour bien toucher, il est souvent utile de fermer les yeux et
que, pour bien voir, il est conseillé de laisser ses mains dans ses poches et de ne « toucher
qu’avec les yeux », comme on l’enjoint doctement aux enfants turbulents (avec souvent assez peu de succès!). Pour
résumer : vision et toucher s’excluent mutuellement.
En outre, les yeux ont également
ceci de spécifique (contrairement à l’utérus ou au nombril) que l’intensité de
la présence au monde d’une personne s’y exprime – on pourrait dire son
« âme », en employant une terminologie obsolète - alors qu’il semble que
la peau ne manifeste que des états somatiques. Mais, là encore, il faut se
garder des conclusions hâtives. Cette fascination que j’éprouve pour la peau (qui
constitue en quelque sorte le ressort intime de ce texte), il se pourrait
qu’elle provienne d’un épisode assez lointain de ma vie durant lequel j’ai brusquement
réalisé que la peau de la personne que j'avais sous les yeux était de plein droit l’expression
de ce qu’elle était - et non pas simplement son enveloppe corporelle.
P comme Plis :
La peau plisse – fatalement. Même
les corps les plus sveltes marquent au moins un pli à l’endroit du ventre
lorsqu’ils s’asseyent. Ces plis de peau sont les nids où nous enfouissons une
collection de petits trésors glanés aux détours de tel ou tel corps familiers.
Ces nichoirs à émotions peuvent se loger dans les bourrelets grassouillets de
la nuque, les plis de l’aine, la fronce blanche ménagée sous la masse opulente
des seins, les pliures de la saignée du coude ou la masse replète et benoite d’un
creux poplité. A l’intérieur de ces délicates alcôves de peau, un petit amalgame
d’émotions nous attends – intactes et toujours renouvelées par l’état physiologique de
leur hôte.
Les plis de peaux sont les
méandres dans lesquels se déploient nos lignes de vies. Leurs circonvolutions se
forment et se déforment avec nonchalance, en prenant le temps. C’est la raison
pour laquelle on ne peut pas s’empêcher de ressentir de la tendresse mêlée d’une
pointe d’ironie devant certaines peaux éclatantes et tendues comme des pommes,
exhibées en toute candeur par des jeunes gens pressés d’exister. Ils n’ont pas
conscience que cet excès de jeunesse n’est qu’un état paroxystique qui bientôt s’accomplira
dans les nombreux plis et replis formant une vie d’adulte.
Q comme Quintessence.
Voilà un mot étrange. Il a été inventé par les philosophes antiques qui, sur les brisées d’Aristote, postulaient l’existence
d’une substance éthérée contenue dans les quatre premiers éléments - la
terre, l’eau, l’air et le feu. Les alchimistes du moyen-âge, du fond de leurs
antres encombrés de grimoires et d’alambics, se sont évertués à synthétiser cette
cinquième essence qui, contrairement aux quatre autres, était censée posséder l’incroyable
vertu de n’être pas soumise à la génération et au dépérissement.
Comment la peau, dont l’essence
même est une perpétuelle génération d’elle-même, pourrait-elle prétendre à
cette incorruptibilité quintessentielle ? Les deux termes semblent par trop
antinomiques. La réponse à cette question existe, pourtant. Elle a été
superbement formulée par Proust, à propos de choses aussi anodines qu’un
fragment de madeleine effrité dans une tasse de tisane ou d'innocents boutons de
bottines. Le feu qui peut extraire l’essence des choses périssables, c’est
l’amour. L’amour (pourvu que sa flamme soit suffisamment purifiée des scories
égotiques) est capable de transmuter la matière éphémère de nos affects en une
substance pure.
A l’instar de Rabelais, à qui l’on
doit l’expression « substantifique moelle » (trouvaille langagière
géniale s’il en est !), nous pourrions à notre tour partir à la recherche
d’une « peau quintessentielle », vivifiée à la flamme vaillante de
notre petit athanor personnel. Le résultat serait différent pour chacun. Toute élixir
de peau est une formule unique, sublimée à partir des replis les plus intimes
de notre for intérieur.
Je ne suis probablement pas le
seul à me souvenir de l’odeur de la peau de ma maman. Puisqu’elle se trouve encore
intacte en ma mémoire, malgré les années d’absence, cette odeur serait la base
de ma peau quintessentielle. Je la compléterai en ajoutant un goût étrange que
je n’ai jamais su clairement identifier (quelque chose entre l’âcreté d’un feu
d’herbes sèches et l’amertume de certaines graines grillées) - la chaleur d’un
ventre d’enfant sur lequel j’ai posé ma tête, une nuit, dans un train, lorsque
j’avais une dizaine d’année - mon émotion indescriptible lorsque pour la
première fois du lait tiède a jailli de mon corps et s’est répandu dans l’eau
de mon bain – ou l’enthousiasme exalté que j’ai ressenti en contemplant, à
travers la peau transparente, friable et parcheminée de ma grand-mère, les sinuosités
de veines bleues pulsant un sang sombre, certes ralenti par les ans, mais encore
assez tonique pour la maintenir en vie.
R comme Rougeur.
La rougeur est sous-jacente au teint
de la peau caucasienne – un mélange prohibé de lait et de sang, pour reprendre
une partition essentielle à la tradition judéo-chrétienne. Sous l’incarnat lactescent
de la peau infuse le carmin violent du sang. Un rien suffit à le déchainer. En
se propageant à la vitesse d’un cheval au galop, ce mascaret émotif nous prend toujours
de court. Tous les prétextes sont bons pour déclencher sous cape cette lessive
d’hémoglobine. Une broutille, une insulte, une situation embarrassante et le
rouge nous monte aux joues – à moins que nous ayons « un coup de sang »,
que nous « perdions notre sang froid », que « notre sang ne fasse
qu’un tour » et que nous « voyions rouge » – ou bien qu’à
l’inverse notre sang se retire tout à trac de notre épiderme et que nous ne
devenions blancs comme un linge, pâles comme la mort – sans même nous rendre
compte que, pour nous, tout à coup - tout est fini.
S comme Sens :
Dressons un florilège de nos propos
sous forme d’un éventail sensoriel. Car s’il est une partie de notre corps fusionnant
tous nos sens – c’est bien la peau :
- Le toucher ?
- Le toucher en premier lieu, évidemment.
Je n’en dirais pas plus, l’article suivant étant consacré au tact.
- Hum… D’accord. Et le goût ?
- Aimer un corps, n’est-ce pas savoir
reconnaître son goût sous notre langue ? Oui ! Oui ! Notre sens
du goût - issu de l’expérience fondatrice de la tété, lorsque nous étions
nouveau-nés - me parait indissociablement lié à la peau.
- Donc également l’odorat –
puisque goût et odorat sont souvent associés ?
- Toute peau à son odeur, ou
plutôt son bouquet d’odeurs. A chaque heure, à chaque circonstance de la vie une
flagrance spécifique - qui toutes contribuent à former l’identité aromatique d’un
corps…
- La vue ?
- La vue aussi, bien sûr. Il
suffit d’évoquer la luminosité laiteuse infusant dans les peaux
blanches… Quelle beauté ! Et la luisance vif-argent courant à la surface de la matité moelleuse
des peaux noires – quelle splendeur ! Bien sûr, on ne peut pas voir avec sa
peau, c’est incontestable (sur l’incompatibilité entre vision et toucher, voir ce
que nous en avons dit plus haut, dans la rubrique « orifices »). Mais
à quoi cela servirait-il, à partir du moment où la lumière semble sourde
directement d’elle ?
- Et enfin l’audition ?
- Plus surprenant peut-être : la
peau s’écoute. Que l’on pose le cartilage exsangue de son oreille contre une peau
chaude et mouvante, et que l’on ferme les yeux… Un voyage commence…
T comme Tact :
On l’a dit et redit, la peau est
par excellence l’organe du toucher. Ou plutôt de cet hybride conceptuel qu’est
le binôme « toucher/être touché », incontournable césure héritée de
notre incapacité épistémologique à concevoir le monde hors de la dichotomie sujet/objet.
Merleau-Ponty a élaboré sa philosophie à partir de ce chiasme conceptuel, qu’il
résumait en une formule laconique : « toucher, c’est se toucher ».
« Toucher / être touché » :
double aperception à laquelle la langue française permet d’ajouter un troisième
sens subsidiaire : l’objet que je touche et qui me touche, me touche affectivement
également, dans le sens qu’il m’émeut, qu’il modifie (même imperceptiblement)
mon état émotif du moment. Et – quatrième assertion encore plus sujette à
caution que les précédentes, je vous l’accorde, mais qui pourtant me paraît
essentielle – on dirait qu’en retour le
monde est également touché, affecté, influencé par ma propre émotion - qu’il pâtit de ce que je lui transmets d’emblée, en le touchant et en me laissant
touché par lui.
Toucher n’est pas qu’affaire de
contact, loin s’en faut. Puisqu’avant la peau, c’est déjà la peau – on peut
toucher avant même que son épiderme ne rentre en contact avec quoi que ce soit.
C’est ce que l’on nomme le tact – cette délicatesse relationnelle qu’il est si
difficile à définir et impossible à transmettre à ceux qui en sont dépourvus. Avoir
du tact, c’est développer une intuition immédiate de ce qui est juste, c’est
trouver spontanément le geste, le propos, l’attitude adaptée à une situation. C’est
agir sur la pointe de l’intention, sans peser, faire bruisser juste ce qu’il
faut la fibre sensible d’une personne, sans atteindre le seuil au-delà duquel
cette émotion deviendrait pour elle une douleur. Le tact, c’est une caresse
mentale.
U comme Urticant :
Volontiers sujette aux délicieux
frisottis des plaisirs charnels, la peau n’en est pas moins hypersensible à
toutes sortes de piqûres, irritations et dermatoses inflammatoires. De la ronce
aux figuiers, de la chenille à la méduse – toutes sortes d’entités malintentionnées
semblent embusquées dans le taillis des apparences, prêtes à surgir pour cracher
une salve de leurs poisons urticants sur tout corps étranger violant indûment les
limites de leurs territoires.
J’éclaircis à mains nues un parterre de phlox
envahi d’herbes folles, quand soudain une brûlure cuisante m’irrite la peau. Est-ce
une petite vipère aspic cachée sous les feuilles ? Pas du tout. C’est un unique
brin d’ortie, dressé sur ses ergots, dardant vers moi ses feuilles finement dentelées
- d’un vert ostensiblement toxique. Le claquement du sécateur met fin à cette outrecuidance.
Œil pour œil, dent pour dent – ma réaction a précédé ma pensée. En envoyant
promener loin de moi la tige de l’ortie sectionné, je me dis que - outre cette morsure
corrosive, heureusement temporaire - je viens de gagner une entrée supplémentaire à mon abécédaire.
V comme Versatile :
Une fois
face et une fois pile
L’envers
révulsé vers le dehors
L’endroit phagocyté
par le dedans
La peau fait
toujours peau-neuve
Pattes de
velours et gant de crin
Exhibée aux
chaleurs estivales
Elle se
retrousse comme une robe
- exténuée
de langueur -
Hibernant aux
frimas de l’hiver
Elle se retourne
comme un gant
- abstraite
et opaque -
Timide
extravertie
Pugnace
introvertie
Elle exsude
et suinte
Ingère et
intègre
Sucs et
essences
Sueurs ou buées
Fertile en
rebondissements
- capiteux rembourrage -
Elle se régénère
sans cesse
De
subterfuges en stratagèmes
De virevolte
en volte-face
Elle est une
et multiple
Volubile et vorace
D’éternité minuscule.
W comme Wouters.
Plutôt que d'appeler Walt Whitman
ou William Carlos Williams à la rescousse du "W" (certainement la lettre de cet abécédaire cutané la moins facile à rédiger !), mon choix s'est porté sur Liliane Wouters, que peu de gens connaissent. J’aime beaucoup cette écrivaine que je qualifierai volontiers de « vorace et tactile » - autrice,
entre autres, de cet « Air de la faim » :
Faim d’amour
et faim de viande,
Faims du
ventre, sans merci.
Et les
autres qui commandent,
Aussi.
Faim pour la
faim, ô fringales !
Faim pour
rien, faim par plaisir.
C’est ainsi
qu’on vous régale
Désir
Faim de
l’âme. Et j’en oublie.
Elles m’ont
coûté trop cher.
Je t’assume
avec ta lie
Ma
chair.
X comme Xénoglossie.
La
xénoglossie, c’est l’aptitude miraculeuse à s’exprimer correctement dans une
langue étrangère que l’on ne connait pas. Elle était présente dans les
pratiques religieuses des premiers chrétiens (Corinthiens 14 : 5), puis
fût progressivement abandonnée avant d’être remise au goût du jour par les
mouvements pentecôtistes contemporains. Les pratiques de xénoglossie s’inspirent
de l’épisode biblique relaté dans les Actes des Apôtres, chapitre 2 : les disciples du Christ s’étant réuni dans une maison, cinquante jours après sa résurrection, il est dit
que l’Esprit Saint (troisième entité de la trinité chrétienne, avec « Dieu
le père » et « Jésus le fils ») est venu les visiter sous la
forme d’une langue de feu suspendue au-dessus de leurs têtes. Ils se mirent
alors tous à parler une langue qu’ils ne connaissaient pas.
Attirés
par ce brouhaha digne de la Tour de Babel, des groupes de différentes origines
ethniques, qui passaient par là, par le plus grand des hasards, s’approchèrent et
– miracle ! – constatèrent qu’ils comprenaient les propos des disciples de
Jésus dans leurs propres langue: « Parthes, Mèdes et Élamites,
habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du
Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des
contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et
convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues
des merveilles de Dieu » s’extasièrent-ils en chœur, avec une candeur toute
évangélique.
En
ce sens, on pourrait dire que la xénoglossie est le fantasme ultime des
traducteurs et traductrices, qui – je le suppose du moins – adoreraient pouvoir
exercer à loisir cette faculté extraordinaire.
Mais
attention ! Il ne faut pas confondre xénoglossie et glossolalie - cette
dernière désignant le fait de parler dans une langue imaginaire, de déblatérer
un verbiage inepte improvisé pour l’occasion. C’est une activité à laquelle
s’adonnent volontiers les enfants, qui adorent inventer des pseudos langues
étrangères, dont la variété de consonances drolatiques est toujours très
instructive à écouter. Dans une acception du terme plus pathologique, la
glossolalie désigne un délire psychotique, une verbalisation des hallucinations
auditives que l’aliéné croit dictées par des entités extérieures à sa psyché.
On
voit qu’entre la xénoglossie et la glossolalie, la frontière est mince – aussi
fine qu’une peau, qui, justement, oscille en permanence entre ces deux termes –
quelquefois traductrice, quelquefois affabulatrice. Saprophyte lorsqu’elle
œuvre au bénéfice du fonctionnement global du corps - non, ce n’est pas une
blague, l’adjectif « saprophyte » existe vraiment ! - ou pathogène lorsqu’elle en détourne le bon fonctionnement
vers des voies de traverse, parfois aussi bénignes que les
acrochordons, ces petites boules de chair qui se forment sur la peau, parfois malines au contraire – on songe bien sûr aux mélanomes cancéreux.
Quoiqu’il en soit, comme dans l’attroupement
des disciples lors de la Pentecôte – tout cela bruisse, bourdonne, chuchote et
resplendit de milles éclats sonores, étranges et enchanteurs. Chaque cellule de
cette peau langagière est biface. Elle parle, c’est certain – même si on ne la comprend
pas toujours très bien – mais ce qu’elle dit est alternativement vrai ou faux, pertinent
ou inutile, approprié ou incongru, cohérent ou absurde - ludique ou mortifère.
Y comme Y.
« Y » est la vingt-cinquième
lettre de notre alphabet, bien sûr - mais pas uniquement. « Y » est également
un adverbe désignant l’endroit dont on parle, comme par exemple dans
l’expression : « J’y suis, j’y reste ». Ce qui est important, c’est
que ce « y » n’indique pas n’importe quel endroit (comme c’est le cas
de la locution évasive « de-ci de-là», ou bien du dispersé « par-ci
par-là », ) – mais le bon
endroit, l’endroit de référence, celui dans lequel s’enracine fermement le
propos qu’il s’agit ici d’énoncer à partir de ce positionnement.
En ce sens, la peau est
l’« y » du corps. L’endroit dont le corps est l’énonciation. Si je
veux toucher le corps, c’est la peau que je touche. L’« y » du corps,
ce n’est pas les cheveux, par exemple (on peut les couper), ni même les yeux
(bien que corporels, ils sont le reflet de l’âme – leur lumière est issue d’une
réalité non charnelle) - ni d’ailleurs n’importe quelle autre partie du
corps : les mains, le visage, la bouche, les fesses, les pieds, le sexe… Au regard de
la peau, toutes parties du corps est périphérique et optionnelle. Car ce qui est
contenu à l’intérieur de la peau, c’est soi-même – son propre corps. Dire à
quelqu’un « je t’ai dans la peau » - c’est déclarer qu’il ne
saurait y avoir d’union plus intime entre cette personne et soi…
Il existe cependant quelques rares
exemples d’individus dont le corps est resté identifiable après qu’ils aient perdu
leurs peaux. En dehors d’un malheureux musicien de l’antiquité nommé Marsyas - qui,
pour avoir osé défier Apollon, fut écorché vif par celui-ci - on trouve, en
bonne place dans le musée des horreurs de l’hagiographie chrétienne, l’apôtre
Barthélemy, martyr ayant subit le triple supplice d’avoir eu la peau ôtée de son vivant,
d’avoir été crucifié (certains disent la tête en bas) et enfin décapité.
Il est troublant de constater que ce champion de la martyrologie est également associé à l’un des pires
massacres religieux que la France ait connu, une frénésie collective de meurtres et de tortures ayant débutée le jour de la
Saint-Barthélemy de l’an de grâce 1572, au son du tocsin de l’église Saint
Germain l’Auxerrois, à Paris. Entre l’horreur de ce massacre et celle de sa
mise à mort, il n’est pas étonnant que le pauvre Barthélemy soit assez peu mis
en avant par l’Église catholique. Il a trouvé cependant sa place sur le plafond
de la chapelle Sixtine. Après tout, le pape de l’époque, Grégoire XIII,
n’avait-il pas fait chanter un Te Deum pour remercier Dieu du massacre de ces quelques
30 000 protestants – un
tel exploit ne pouvant certes pas se concevoir sans une intervention divine? A peine soixante ans plus tôt, Michel-Ange
(le peintre de la chapelle Sixtine) avait représenté Barthélemy sous la forme d’un
robuste vieillard, tenant négligemment à la main ce qu’il faut comprendre être
sa peau - une sorte de silhouette flasque proprement hallucinante (comment ne pas penser que Goya l'a contemplé, lors de son séjour en Italie?). La tradition
chrétienne, ne sachant pas quoi faire d’un tel Olibrius, a bombardé Barthélemy saint
patron des professions travaillant le cuir : tanneurs, gantiers et autres
relieurs…
Relieurs ? Oui, évidemment...
Il m’aura fallu attendre la vingt-cinquième lettre de l’alphabet pour réaliser qu’il
existe un lien viscéral entre la peau et la page sur laquelle on écrit. Qui
d’entre nous n’a pas dessiné du bout des doigts des mots d’amour invisibles sur
la peau d’un être aimé ? Il me vient à l’esprit une autre expérience moins
convenue : durant un atelier
d’écriture, écrire un mot à l’encre de calligraphie, sur la peau nue du dos d’un
ou d’une partenaire qui n’en connaîtra que son envers sensoriel (ou son
endroit ?) – mais jamais son sens – puisque cette écriture sera effacée
sans que la personne qui en a été le support ne puisse la lire.
Z comme Zoomorphe :
Etrange manière de conclure ce
texte - un peu rêveuse peut-être, un peu lointaine. Comme si, en dézoomant à
l’infini, on ne voyait plus de peau que la forme qu’elle dessine : celle de
l’espèce vivante qui la porte. On appelle zoomorphe ce qui prend l’apparence
d’un animal, sans pourtant en être un (on parle ainsi de sculptures ou de
divinités zoomorphes). En ce sens, la peau est éminemment zoomorphe : elle
donne forme à l’animal qui la porte, tout en étant d’une autre nature.
Nous autres humains partageons
avec d’autres animaux la spécifié physiologique d’être nés nus : cela fait
belle lurette qu’Homo Sapiens a troqué son ancienne toison de fourrure contre cette
enveloppe vivante, souple et d’une finesse confinant à certains endroits au
translucide qu’on nomme la peau. Comme la plume fait l’oiseau, l’écaille
le poisson et la carapace le coléoptère – la peau nous désigne pour ce que nous
sommes - sans pourtant être nous.
L’écrit finira toujours par
disparaître, les mots tracés à l’encre noire sur la peau finiront par être
délavés, dilués par l’alternance des suées incontinentes que nous procure
l’émotion d’être en vie, rincés par nos bains régénérateurs dans les flux du
vivant, usés par les caresses fugaces de comparses vite emportés dans les
turbulences impétueuses de nos aléas biographiques. Les mots finiront détrempés
par l’écoulement fortuit de nos larmes de joie (celles que suscitent l’émotion
musicale, par exemple) - comme par les sanglots de nos larmes d’affliction - celles
de la perte des êtres chers, essentiellement.
Les écritures que nous avons laissées
deviendront illisibles. Les mots s’effacent toujours, même ceux que les hommes
du passé voulaient croire d’une pérennité à l’épreuve du temps. Les parchemins
pourrissent, la mémoire ancestrale bégaie, les stèles de pierres exhibent des inscriptions
devenues illisibles, définitivement estompées par le temps – tels de vieux bout
d’os rognés par la canine terriblement affûtée du titan Cronos. Seule demeure la
peau. La peau est la plus fragile des entités organiques, le plus fugace des
supports – et pourtant sa lumière continuera à resplendir quand les mots qu’on voulait
lui adresser en hommage auront depuis longtemps disparus.
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