Textes & Poèmes

dimanche 22 octobre 2023

Sur les nuages.

Avec l’automne revoilà le ciel changeant, le ciel chargé, le ciel de traîne, le ciel variable – ces ciels innombrables défilant fastueusement au dessus de nos têtes, tout barbouillés de nuages. Avec l’automne revoilà ces masses mouvantes, imposantes et instables, ces monuments de l’éphémère : les nuages. Comme on peut apprendre d’eux ! Loin d'être de nébuleux phénomènes atmosphériques qui ne nous concernent en rien, les nuages nous montrent, au contraire, ce que nous devrions chérir plus que tout : ils nous enseignent notre véritable nature.

Comme nous, ils sont, tout en n'étant pas. Comme eux, nous ne sommes que transformations sans substances, permutations d’un état à un autre, prouesses d’équilibriste s’appuyant sur de l’inconsistant pour esquisser de vagues figures aussitôt estompées, sans même une forme stable à laquelle nous identifier, instances essentiellement conditionnées par leur jaillissement spontané et leur disparition évanescente. Les nuages n'ont aucune finalité. Ils ne font qu'évoluer. Et pourtant, ils nous enseignent la nature transitoire de l’esprit, la vacuité essentielle du soi – notre condition quintessentielle, quintessence-ciel...

             ni ronds ni triangles

            formes sans contours

            nombre innombrable

            succession infinie d'états indéfinis

                        on revient toujours

            d'un nuage comme d'une absence

            à soi-même :

            quelque chose était là

            qui n'est plus

                        qu'est-elle devenue ?

            et la forme qui est là maintenant

                        d'où vient-elle ?

N'est-ce pas un paradoxe insolent ? Plutôt que d'être recelée dans un écrin protecteur, une châsse prestigieuse exhibant son précieux contenu, plutôt que d’être réservée à la jouissance de quelques rares élus, seuls dignes d’en contempler l’ineffable lumière, la vérité est étalée sous nos yeux, exposée en permanence au dessus de nos têtes - accessible partout et par tous. Il suffirait de lever les yeux pour la saisir, où que l'on soit, qui que l’on soit – pourvu qu'on sache contempler les nuages sans penser, comme le dit Maître Dôgen de la goutte d'eau au bord du toit.

             stratus cumulus ou nimbus

            chacun d'eux unique entre tous

                        jamais deux fois la même chose

            c'est la règle en ce bas monde

            chaque moment est unique

                        être c'est passer

            effectuer de grands gestes vains

                        qui nous meublent

                        et nous émeuvent

            un visage qui se déforme

            une forme qui nous dévisage

                        les yeux qui voient

                        à l'intérieur d’un regard

                        qui n’est déjà plus là

Les nuages sont ces manifestations chimériques qui se déploient sans limite entre l'immensité de la voûte céleste et la finitude de notre écorce terrestre –  le modèle de ce que les anciens grecs appelaient le phainomenon, « ce qui apparaît » – terme dont sont issus, au fil d’interminables rêveries sémantiques, dérivant au firmament du génie de la langue, ce qu’aujourd’hui nous appelons en français les phénomènes. Denses ou translucides, innombrables ou rares - toujours changeants, jamais fixes - les nuages poursuivent éternellement leur course décousue, œuvrant à la finitude de l’infini - ouvrageant, modelant sans sans fin le vide avec du vide.

Mobiles, éphémères et permanents, visibles et invisibles, les nuages sont l'objet des forces cosmologiques qui les génèrent et les dissipent, et pourtant seulement sujets d'eux-mêmes : tout occupés à exprimer la forme de leur propre vacuité.

En Chine, un des idéogrammes signifiant la vacuité est Wuji, le sans limite. Il est composé de Wu, une terre brûlée, rien – et de Ji, la voûte céleste, l'infini. Entre les deux – issus de l'union entre le rien et l'infini - sont les nuages.

             fantasmagories des mots

                        d'échos en échos

            fugacité de l'être

            éradiqué par le magistral

            coup de gong du présent

            écheveau des causes et des conséquences

                        de qui-pro-quo

            en qui-pro-quo

                        interdépendance karmique

                        ou synchronicité a-causale

            chacun se déformant en l'autre

                        chaque autre se reformant

            par la transformation incessante

                        de ce qui l'a précédé

Qui vit la vie réelle, d'eux ou de nous ? A un moment, nous les voyons étayer en espalier leurs nombreuses petites entités, toutes distinctement pressées les unes contre les autres, puis - l'instant d'après – les voilà fondus en une seule étendue monotone, un vaste dôme translucide, couleur perle, à perte de vue.

Entre les deux, nous avons été happés par nos occupations d'êtres humains ordinaires. Nous avons parlés avec quelques-uns, nous avons effectués quelques actions, nous nous sommes un peu déplacés. Nous avons ajouté quelques lignes à ce texte.

Si nous levons à nouveau les yeux, ils se sont déjà à nouveau transformés. Leur texture est devenue plus fine. Elle irradie d'une luminosité intense qui semble insister. Mais insister auprès de qui ? Et si c'était un message qui nous était adressé ? Cette idée nous trouble tout-à-coup. Nous retournons aussitôt à nos chères occupations, avec un petit frisson rétrospectif, comme si nous venions de frôler un danger inconnu.

                         panaches illuminés qui s'estompent

            en moustaches

                        monts dorés qui s'affaissent en lacs

            dauphins monstrueux

                        s'ébattant

            avec une lenteur effarante

                        parmi les rayons du soleil

            fumées phosphorescentes

                        caressant

            de massives orchidées déliquescentes

                        nuées fugitives

            malaxées de lumière

            suspendues dans l'immobilité

                        des hautes sphères

            qui touchent le cœur

                        sans qu'on sache pourquoi

La première fois que j’ai pris l’avion de Delhi à Guwahati a été pour moi une expérience inoubliable. Cette ligne aérienne emprunte le corridor de Siliguri qui longe l’Himalaya. Nous volions au dessus des nuages. Les premiers sommets de montagnes perçaient déjà l'étendue uniforme. Dip, un documentariste assami que je venais de rencontrer dans l'avion, s'amusait de mon enthousiasme de néophyte : Wait ! Wait ! Mountains bigger than these are coming... Et effectivement, quelques temps après, des pics de plus en plus vertigineux sont apparus devant mes yeux ébahis, toujours plus élevés, jusqu'à former une véritable cordillère de roches brutes émergeant de la mer de nuage....

Il y a eu alors une fine déchirure dans le moutonnement uniforme, par laquelle j'ai pu apercevoir le sol, quelques six mille mètres plus bas. Le contraste entre la terre si lointaine, en dessous des nuages, et la hauteur vertigineuse des montagnes qui s'élevaient devant moi, au dessus des nuages, m'a donné le vertige. Je me suis rejeté contre le dossier de mon siège, complètement désorienté.

            les fibres de la langue

                        se diluent dans l'éther

            l'enclume des oreilles

                        sonnent un coup

            de marteau sans nom

                        dont le son est silence

            les yeux s'envaginent

                        des formes qu'ils touchent

            les doigts se modifient

                        tout autant

            que ce qu'ils veulent saisir

                        la bouche mâche

            de l'air vagabond

            les odeurs dissolvent

                        chaque once de matière

            nous nous défaisons

                        à mesure que nous sommes

            le monde se crée

                        à la lisière exacte

            de sa propre dissolution

Pour le formuler à la manière de la pensée chinoise, nous pourrions dire que « nous sommes la montagne » - mais ce ne serait plutôt un déclaration de principe qu’un état de fait, puisque en réalité nous passons notre vie à déchiffrer des formes fantasmagoriques devinées dans les nuées, dans l'espoir sans cesse déçu d'y lire enfin les traits de notre véritable visage.

Et si nous déclarons au contraire que « nous sommes les nuages » - ce ne serait là encore qu’une demi-vérité - celle de la poésie, qui fait « comme si » nous n’étions que bouffées de sensations extorquées au monde mouvant. Même les yeux rivés au ciel des métamorphoses phénoménales, nous ne cessons de prétendre à la massivité de la montagne – jusqu'à vouloir instaurer en être la moindre oscillation de pensée qui nous traverse.

C’est sans doute pour quoi nous ne voyons pas la leçon des nuages. Tout nous est bon pour perdurer. Nous voudrions d’abord être, pour ensuite persister ad libitum dans notre être, à l’infini. Nous voudrions être exempté de passer. Pourtant, l'histoire de la terre en témoigne, tout autant que le spectacle permanent des nuages nous le prouve : le colossal, le monstrueux ou l'innombrable n'y ont jamais suffit.

dimanche 15 octobre 2023

Sur les fesses sales des vieux maîtres. 

Ce matin, à l’aube, en faisant le tour de mon jardin, je me suis souvenu d’une histoire zen. Les histoires zen sont comme les histoires belges pour les français : un territoire irrationnel où chacun pioche à sa guise une étrangeté qu’il ne comprends pas, mais qui pourtant semble lui faire signe – une sorte de clin d’œil spirituel. Elles ont en outre la faculté de s’implanter dans notre cerveau d’une manière exaspérante – on ne s’en débarrasse pas si facilement ! Même la plus absurde (surtout la plus absurde?) peut vous hanter pendant des jours, tel un chien abandonné qui vous suit à la trace, navré de constater que décidément vous ne comprenez rien à rien.  

L’histoire qui m’est revenu en mémoire concerne Doshin, un moine bouddhiste ayant vécu durant la première moitié du VIIIième siècle de notre ère. Doshin a été le premier maître chinois a fonder un monastère. Jusqu’alors, les disciples du Bouddha étaient des mendiants itinérants, à l’exemple du Grand Éveillé lui-même - qui, à ce moment-là, avait disparu 14 siècle plus tôt - il n’est peut-être pas inutile de le rappeler à notre courte mémoire d’occidentaux ! On considère que cette sédentarisation a marqué un tournant décisif dans le développement du bouddhisme chinois – courant que les spécialistes appelle le Tch’an et dont est issu la tradition zen, grâce à une branche ayant émigré au Japon. Doshin a légué à la postérité un certain nombre d’écrits de haute tenue, dont un manuel à l’usage des débutants encore usité aujourd’hui. Et, bien sûr, la tradition hagiographique nous a fourni son lot habituel d’anecdotes édifiantes le mettant en scène, dialoguant avec son maître Sosan, confronté à l’empereur de Chine ou exposé à la vindicte d’une horde de bandits récalcitrants (1).

Mais c’est une anecdote moins connue dont je me suis souvenu, ce matin, à l’aube, dans mon jardin. Un jour, quelqu’un évoqua devant Doshin l’étrange comportement d'un ermite appelé Fa-Jong. A rebours du mode de vie traditionnellement grégaire des moines de cette époque, Fa-Jong pratiquait seul la méditation assise, retiré dans un endroit sauvage et isolé. On racontait qu’il vivait dans une minuscule cabane accrochée à une montagne appelée « Tête de Bœuf », à quelques lieux de Nankin, c'est-à-dire très loin du monastère fondé par Doshin. Celui-ci ressentit immédiatement le besoin impérieux d'aller le rencontrer. Rien ne put le faire changer d'avis. Toutes affaires cessantes, il se mit en route.  

Après bien des difficultés, il trouva Fa-Jong assis au sommet d'un rocher, devant sa cabane. L’accueil fut cordial. L’ermite alla lui chercher une natte et ils s’installèrent côte-à-côte, les yeux perdus dans la contemplation de la vallée étalée à leurs pieds. Tout à coup, Doshin frémit en entendant le rugissement d’un tigre qui semblait fort proche. Fa-jong lui dit en souriant : « je remarque que cela est encore présent en toi » - il faisait allusion à la croyance en la réalité du monde extérieur.

Quelques instants plus tard, ils étaient occupés à pratiquer la calligraphie quand Fa-jong dut s'éclipser pour soulager un besoin naturel. Doshin en profita pour tracer avec son pinceau le nom de Bouddha sur le rocher où Fa-jong s’était assis. A son retour, celui-ci hésita à reprendre sa place. S’asseoir sur le nom du bouddha, qui plus est en ayant les fesses sales, lui semblait une sorte de blasphème. Doshin, les yeux pétillant de malice, lui rétorqua alors : « je remarque que cela est encore présent en toi !».

Il me plaît d’imaginer que, parvenus à ce point de leur conversation, les deux maîtres éclatèrent de rire.

Bien sûr, on peut considérer cette histoire comme la trace pittoresque d’un passé très ancien et irrémédiablement révolu. Mais on peut aussi, à l’inverse, la comprendre comme une sorte de partie de go, commencée depuis la nuit des temps et qui se poursuit encore aujourd'hui, dans notre esprit, quel que soit le nom du rocher sur lequel nous nous perchons. Même si les corps et les présences de ces deux maîtres sont retournés à la poussière depuis longtemps, cette partie de go se disputera sans fin – du moins tant qu'il y aura des êtres humains assez chanceux pour entreprendre de cheminer sur la voie du bouddha.

Ainsi, à chaque fois que notre Doshin intérieur s’effraie de situations extérieures qu'il échafaude pourtant lui-même, il peut entendre la voix de son comparse Fa-jong lui rétorquer : « je remarque que cela est encore présent en toi ». Et, à l'inverse, quand c'est notre polarité Fa-jong qui, tournant le dos aux phénomènes extérieurs, cherche à sacraliser la voie bouddhiste en une «  vérité » ultime qu’il lui faudrait à toute force atteindre, obtenir, rejoindre – son Doshin antagoniste a beau jeu de répliquer à son tour : « je remarque que cela est encore présent en toi ».

Le dialogue de Doshin et de Fa-Jong me fait penser à une autre histoire que quelqu’un m'a racontée un jour, je suppose que c'était durant une sesshin (retraite de zazen). Elle n’est pas reprise dans les quelques recueils d’anecdotes zen que j’ai pu compulser - mais, comme je suis loin d’être un érudit en la matière, cela ne prouve rien quant à son authenticité. Il n’est d’ailleurs pas impossible que ce mystérieux interlocuteur l'ait inventé de toute pièce, parce qu’il avait senti que c’était le message qu’il fallait me faire passer - ou bien encore que je me sois raconté à moi-même cette histoire apocryphe, via le truchement d'un tiers imaginaire... Peu importe. Voici l'histoire.

Une communauté de moines bouddhistes voulait demander à un ermite très réputé de présider la cérémonie de bénédiction de la statue de bouddha qu’ils venaient d’installer dans leur temple. C’était une statue absolument splendide, toute en or. Les moines désiraient ardemment que ce maître leur fasse l’honneur de leur rendre une visite à cette occasion, même si celui-ci ne quittait jamais son ermitage. Ils envoyèrent donc des émissaires pour lui exposer leur requête. L’ermite refusa, mais les moines ne se découragèrent pas. On savait le maître irascible et particulièrement jaloux de protéger la sérénité de sa retraite. De nouveaux émissaires furent envoyés, encore et encore. L’ermite finit par céder, probablement pour ne plus être importuné.

Le jour de la cérémonie arriva. Les moines s’étaient regroupés devant le temple pour guetter l’arrivée de cet ermite mystérieux. Le voilà qui apparaît. C'est un vieil homme hirsute, à peine vêtu d'un bout de tissu d’une propreté plus que douteuse, grossièrement noué autour de ses hanches. Il a les yeux exorbités et l'air particulièrement revêche. Il s'avance en claudiquant au milieu des dignitaires revêtus de leurs plus beaux atours, pénètre sans dire un mot dans le temple et s'assoit à la place d'honneur qui lui est réservée.

La cérémonie débute, quand soudain le vieux maître se relève, ôte son pagne dégoûtant et le jette sur la tête du bouddha d'or. Tout le monde est sidéré. Devant l’aréopage de dignitaires offusqués, le vieux maître se rassoie comme si de rien n’était et reprend, entièrement nu, le cours de la cérémonie, qui se déroule ensuite sans la moindre anicroche.

Bien sûr, à première vue, ce comportement outrageant parait similaire à la facétie de Doshin dévoilant le fait que Fa-Jong vénérait une illusion sous la forme de ce qu’il appelait « le bouddha ». Mais, ce qui me semble surtout important dans cette histoire, c'est que le vieil ermite ait mené la cérémonie d'une manière parfaite, comme lui seul était en mesure de le faire – c'est d'ailleurs la raison pour laquelle la communauté des moines désiraient tant qu'il la préside.

Si cette histoire ne contenait que l'aspect iconoclaste du « slip sale jeté à la tête du bouddha », je la trouverai moins subtile et par trop convenue. On pourrait aisément broder toutes sortes de commentaires lénifiants à son propos : l'important n'est pas dans la statue d'or, mais à l'intérieur de vous, ne vous attachez pas aux formes extérieures, le véritable trésor est en vous, etc.

Mais ce n’est pas exactement cela que nous enseigne le vieil ermite. Après avoir jeté sa culotte sale à la tête de la statue, plutôt que de renvoyer chacun pratiquer zazen dans sa cellule, il s’est évertué a respecter le rituel de la cérémonie jusque dans ses moindres détails – s’appliquant (j’en suis certain) à la réalisation de cette tâche avec une totale sincérité, le cœur ouvert, en totale adhésion avec la signification profonde de son office. C’est ce qui rend son geste iconoclaste si radical.

Respect dévotionnel de la forme, d’un côté - mise en exergue cinglante de la vanité de toute forme, de l’autre : ces deux aspects conjoints me paraissent tout à fait caractéristiques du zen. Il y a là l’amorce de cette capacité à pulvériser l’illusion de l’égo qui, de mon point de vue, est le véritable trésor du zen – le « trésor de l’œil du dharma authentique », pour employer une expression devenue canonique de maître Dogen. On pourrait nommer ce paradoxe de la « dynâmite » - avec un accent circonflexe sur le a – mais ce serait faire preuve d'un goût déplorable en matière de jeu de mot !

Il est également intéressant de se remémorer cette histoire au regard de la situation des écoles zen de notre temps. Certains s’efforcent de respecter le rituel à la lettre, sans en changer une virgule, ni un coup de clochette, ni le nombre de pas prescrits pour venir faire gasho devant la statue du bouddha. D’autres veulent tout envoyer valdinguer en jetant leurs affaires sales à la tête de ce qu’ils n’estiment être qu’un bloc de pierre ou d’or - une forme vide.

Mais quel est le maître qui, aujourd’hui, propose les deux ensemble ? Quel est le maître qui, dans sa paume, tient fermement jointes les deux parties opposées de cette mâchoire spirituelle ? 

(1) Les maîtres zen / Jacques Brosse / 1996 

En écho à ce texte, on peut lire "Sur la bonté naturelle" publié le 12 mai 2025.  

 

samedi 12 août 2023

Sur les interactions. 

Les êtres vivants n’existent pas « en soi », mais en lien avec ce qui les entoure, c'est-à-dire ce qui les sustente, les attire ou les repousse, les soutient ou les agresse. Le « soi » - le soi autonome, indivisible de l’in-dividu - n’est qu’un mythe, une vue de l’esprit. Tout ce qui existe n’existe qu’en dehors, projeté vers l’extérieur, impliqué dans le monde qui est le sien. Être, c’est « faire monde » - c’est-à-dire s’immerger dans ce qui, parce qu’il est autre, nous permets de nous éveiller - à la substance, à l’échange, à l’intensité, à la véritable nature de l’esprit… Tout ce qui vit - les plantes, les êtres unicellulaires comme les vertébrés – tout le vivant est relationnel… Les êtres vivants ne sont constitués que d’implications, d’imbrications, d’interactions avec et dans le(s) monde(s) de(s) (l’) autre(s).

Bien sûr, ce ne sont jamais les mêmes mondes. Le milieu, les modes de vie, la configuration des corps, les organes de perception diffèrent grandement d’une espèce à l’autre. Qui plus est, au sein d’une même espèce, chaque individu possède sa propre subjectivité, sa manière de faire - son « genre de beauté », pourrait-on dire.

Ce propos pêche par trop de généralité, j’en conviens ! Un exemple concret serait le bienvenu.

Sortons de ma maison et faisons quelques pas sur le chemin de terre. Nous y croiserons certainement ma voisine - presque chaque matin, elle l’empreinte pour mener ses brebis à leur pré. Il n’est pas rare que celles-ci envahissent tout à coup mon jardin et se précipitent sur mes roses, pour lesquelles elles éprouvent une véritable passion - ce qui ne manque pas de provoquer quelques scènes pittoresques distrayant l’ordinaire de ma journée, faite essentiellement de solitude et de silence.

Je me prête d’autant plus volontiers au jeu que cela me permet d’observer leur comportement. L’une d’elles, dénommée "Grenouille", est une rebelle : elle se lance toujours bille en tête dans la moindre possibilité d’échappée belle - tandis qu’une autre, à l’inverse, la susdite « La vieille », ne se sent en sécurité que blottie au milieu de ses congénères. Une autre encore – celle-ci s’appelle, « Queue-courte », il me semble – n’aime rien tant que s’absorber dans la contemplation d’une touffe d’herbes ou d’un buisson de framboisier sauvage, quitte ensuite à bêler à fendre l’âme lorsqu’elle se découvre abandonnée par ses pairs.

Ma voisine affirme que chaque brebis possède un caractère spécifique et même, selon ses dires, son propre « petit grain de folie » - c’est-à-dire ses manies, ses caprices, voire ses phobies, qu’il faut savoir désamorcer à l’aide d’une panoplie de ruses et de tractations dignes d’une psychologue chevronnée.  

Comme il m’arrive plus souvent qu’à mon tour de lui filer un coup de main pour récupérer ses bêtes disséminées un peu partout dans le paysage - qui à l’autre extrémité du chemin de terre, qui sur mon terrain, qui dans le pré aux vaches (lorsque celles-ci ne sont pas là) ou bien – beaucoup plus périlleux – baguenaudant sur la route bitumée où les rares voitures débouchent à fond de train – j’ai de fréquentes opportunités de me confronter à l’étrangeté d’une espèce qui n’est pas la mienne.

Durant la fraction de seconde où nos regards se croisent (je dois avouer que les pupilles horizontales des ovins m’ont toujours mis mal à l’aise), je constate que nos mondes sont effectivement incompatibles - inconciliables, irréductibles l’un à l’autre – mais que pourtant, stimulés par l’urgence de cette confrontation inopinée, la brebis et moi-même optons spontanément pour une stratégie de traduction au pied levé, nous saisissant de n’importe quel élément pouvant servir de truchement pour décrypter, dans la mesure du possible et avec les moyens du bord (c’est-à-dire selon nos propres références) les intentions de l’autre.

Ainsi, bien que le monde des brebis et celui des humains soient radicalement différents, ils cohabitent et même – presque chaque matin – s’interpénètrent, se recouvrent partiellement, interagissent, s’impactent mutuellement – jusqu’à venir, par extraordinaire, apporter leur contribution à l’écriture de ce texte - ce qui, de la part d’un animal à priori analphabète, n'est pas une mince prouesse, il faut bien l'avouer !

Maintenant qu’elles sont à l’abri dans leur pré, nous pouvons approfondir l’intuition qu’elles ont contribué à faire naître en nous - à savoir que, quelques soient leurs caractères, leurs « petits grains de folie », comme dit ma voisine, les brebis n’existent (dans l’instant) qu’en relation avec ce qui, pour elles, constituent le « monde extérieur » - pour autant qu’une partition intérieur/extérieur ait encore un sens, dans la perspective qui est la nôtre désormais.  

Il n’est pas utile, je crois, de développer outre mesure la relativité de l’espace. Nous concevons aisément que les êtres vivants évoluent dans un espace à leur mesure, où des choses sont (ou ne sont pas) selon que cet être vivant les perçoit (ou non) – et surtout selon comment il les perçoit. Il faut cependant prendre garde au fait que, influencés par notre manière humaine de voir les choses, nous avons tendance à concevoir l’espace uniquement à partir des données visuelles, alors que pour beaucoup d’espèces adventices à la nôtre, l’espace se définie par d’autres marqueurs sensoriels, par exemple chimiques (pour les plantes), vibratoires (pour l’araignée), ondulatoires (pour les cétacés ou les chauve-souris), olfactifs (pour une grande partie des mammifères) ou bien encore sonores (on pense bien sûr aux prouesses acoustiques des oiseaux délimitant ainsi leurs territoires – mais pas que…).    

Il nous parait beaucoup moins intuitif, en revanche, d’appliquer cette même relativité à la notion de temps. Spontanément, nous concevons le temps comme un écoulement permanent, une vaste pulsation au sein de laquelle viendrait se loger la rythmique particulière de chaque espèce (des rapides, des lentes, des fugaces, des irrégulières, des amples, etc.). Une sorte de pouls divin, en quelque sorte.

Pourtant, au niveau du vivant, il n’y a pas de temps universel. Le biologiste allemand Jakob von Uexküll, dans son livre "Milieu animal milieu humain", l'affirme en une formule lapidaire : « Alors que nous disions jusqu’à présent, sans le temps, il ne peut y avoir aucun sujet vivant, nous devrons dire dorénavant : sans un sujet vivant, il ne peut y avoir aucun temps » (1).  

Une petite explication s’impose, je crois.  

Le grain du temps, c’est l’instant. Une unité minimale en deçà de laquelle le monde est complètement immobile - c’est-à-dire qu’il ne se passe rien. Or, l’instant est différent selon chaque espèce.

Le nôtre, par exemple, dure un dixième-huitième de seconde (c’est sur ce principe que fonctionne l’image animée du cinéma). Si l’on tape dix-huit coups dans ce laps de temps sur la peau d’un humain, il ne percevra qu’un seul coup. Notre espèce ne discerne rien en deçà d’un dix-huitième de seconde. C’est comme ça.  

L’instant de la mouche est beaucoup plus court. C’est pourquoi il nous est si difficile de l’attraper. Durant les 18 fractions de secondes que dure notre instant – ce « grain de temps », insécable pour nous - le monde de la mouche, lui, a déjà changé plusieurs fois. Je suppose qu’elle doit considérer avec une certaine perplexité les évolutions de cette grosse masse chaude (notre main !) suspendue dans le vide, la plupart du temps immobile, puis se dirigeant ensuite avec une lenteur consternante vers un endroit où elle ne se trouve plus depuis belle lurette ! Autant dire qu’elle ne doit guère se sentir menacée par nos tentatives de capture pour le moins pataudes – pas plus que nous nous inquiétons de la lente progression d’un escargot se dirigeant vaguement dans notre direction…   

L’escargot, justement, parlons-en ! A tout seigneur tout honneur… Le temps de l’escargot se déploie à partir de trois instants par seconde – ce qui veut dire qu’il constate des changements à un rythme encore plus lent que le nôtre, et à fortiori que celui de la mouche – bien que, dans son monde, ce paisible gastéropode vaque à ses petites affaires avec un entrain tout à fait normal - car, comme nous le fait judicieusement remarqué von Uexküll : « les évolutions de l’escargot ne se déroulent pas plus lentement pour lui que les nôtres pour nous ».

Grâce à cette petite gymnastique mentale (mettant à mal certains de nos présupposés les plus solidement ancrés) nous réalisons qu’il n’y a pas de temps ni d’espace de référence, mais une multitude d’espaces et de temps disjoints se combinant aléatoirement au grès des évolutions des individus composant la vaste tapisserie vivante de l’univers.

Comment, dès lors, peut-on encore parler de territoire ?

Un territoire, au fond, ça n’existe pas. Là où l’on dit « territoire » se trouve en réalité l’imbrication d’une profusion d’intermondes.

Pas besoin d’aller chercher bien loin une illustration de mon propos. Puisque les brebis de ma voisine ne déambulent plus dans le chemin, nous pouvons prendre le temps d'une observer un peu les abords. 

Sur le talus exposé au levant, ombragé dès la mi-journée par les haies et le mur de maison, foisonnent, au milieu des pierres, les résilles graciles des fraisiers sauvages. C’est une zone un peu sombre où la végétation parait granuleuse, rêche et odorante, musquée comme la queue de l’écureuil détalant à l’aube d’un bosquet de noisetiers, entre des aubépines et des cornouillers blancs.

De l’autre côté du chemin, c’est très différent : les friches de groseilliers et de mûres, baignées de soleil presque toute la journée, étouffent dans leurs raies les fougères, les genets nains et les rejets de sapins vert fluo. Le fouillis végétal semble jubiler dans cette profusion grasse, grisâtre et replète, éclatant à la face du monde comme les bulles narquoises d’un riche bouillon.     

Papillons, mouches, guêpes et autres diptères pullulent. Des fourmis circulent en procession, peut-être attirées par une colonie de pucerons produisant le délicieux miellat dont elles raffolent. Un insecte vert aux ailes transparentes se pose sur une feuille d’églantier - son nom savant est la chrysope, mais on l'appelle couramment la demoiselle aux yeux d'or. Ici, un foyer de minuscules araignées rouges, là, deux punaises vertes en pleine copulation, accolées l’une à l’autre par leurs arrière-trains. Un merle à l’œil cerclé d’or vient m’observer, curieux de savoir si j’ai repéré dans le fouillis végétal quelques petites proies dont il ferait bien son affaire.

De tout ce qui vit ici, on ne voit que l’apparent – les yeux n’ont accès qu’à la surface des broussailles, un dédale de chevauchements enchevêtrés digne des architectures de Piranèse. Des mouvements furtifs signalent le repli prudent de quelque rongeur inquiété par mon arrêt trop prolongé. Il y a peut-être une vipère aspic enroulée sous l’amoncellement des cailloux - et probablement, agrippées à des crosses de fougères, une ou deux tiques émoustillées par mes effluves corporels aux forts relents d’acide butyrique. 

Au grès des ombres balayant les golfes de lumière, on devine pléthore de caches secrètes et de pièges minuscules, soigneusement dimensionnés à la taille de leurs proies. Il faudrait avoir un corps lilliputien pour pouvoir explorer tous ces étagements complexes de feuilles et d’herbes. Il n’y a ici que des passages. Pas de murs - et encore moins de remparts. Tout communique. Rien n’est isolé. Chaque entité – car l’inanimé aussi participe à sa pleine mesure – chaque « étant » de ce microcosme est en interaction permanente avec ce qui l’entoure. 

L’humain réduit le monde à une matière première qu’il aurait tout loisir de plier à sa guise. Bel exemple de présomption ! D’abord parce que prétendre que l’homme est un être indépendant de « la nature » ne manque pas d’être absurde, pourvu qu’on y réfléchisse. Ensuite parce que sa prétention à être le seul à modifier son environnement parait d’une fatuité indigne de son intelligence – il suffit d’observer n’importe quel coin de talus pour s’apercevoir que toutes les espèces vivantes font de même, la végétale aussi bien que l’animale. 

La différence est que les influences des espèces vivantes à l’œuvre dans un talus se régulent et s’équilibrent globalement, alors que l’influence humaine ne rencontre pas - ou plus - de forces antagonistes capables de la contraindre. C’est une situation dangereuse. Depuis l’émergence de l’Homo Sapiens Sapiens (il y a environ 300 000 ans), nous devrions avoir eu le temps de comprendre qu’aucune action ici-bas est sans conséquence.

Cet équilibre toujours à reconstruire, on pourrait dire qu’il est le fruit de l’intelligence de Gaïa, une figure mythique de la Grèce antique repensée à l'aune de la science contemporaine par James Lovelock, un climatologue anglais évoqué dans la conclusion de ma chronique sur les météores (2).

Prendre conscience des interactions foisonnantes entre les êtres vivants, c’est développer une attitude pondérée nous incitant à ne prendre qu’en restituant - à ne prélever, dans la matière abondante du vivant, qu’un écot partiel mais suffisant pour combler nos besoins élémentaires. Le bouddhisme zen nomme cela l’« harmonisation ». On s’harmonise avec le monde en se mettant à l’unisson de ce qui nous entoure, en adoptant une posture humble envers ce à quoi chaque seconde de notre vie nous confronte. Lorsque l’on fait ainsi silence en soi, le monde répond avec profusion – et notre humilité se teinte alors d’un profond sentiment de gratitude.

Ainsi, l’intransitivité des différentes espèces n’impliquent pas, loin s’en faut, que chacune d’elles fonctionne en vase-clos, tournant le dos aux autres. Il suffit de se plonger dans n’importe quel bout d’univers pour trouver un démenti formel à ce postulat cartésien d'une petite mécanique déroulant à vide son ressort spécifique, sans se soucier de ce qui l’entoure - une sorte d’automate n’envisageant son « environnement » qu’en tant que ressources à piller ou menaces à circonscrire. 

Cela, c’est la vision ultra-libérale d’un « individu », porteur de « potentiels de développement » qu’il doit gérer comme une petite entreprise, en faisant preuve de « résilience » et d’«agilité ».

En réalité, dans « la vraie vie » (comme disent ceux pour qui elle est abstraite) c’est exactement l’inverse qui se produit. Puisque les êtres vivants évoluent dans des mondes qui leurs sont spécifiques, tout ce qui existe n’est qu’interactions perpétuelles, adaptations à l’autre, échanges – tâtonnements, échecs, conjonctions fortuites, fugaces et instantanées.  

Comment comprendre ce paradoxe ?

Lorsque quelque chose nous affecte, nous réagissons. C'est le propre de tous les êtres vivants. Toutes les réactions sont possibles, de la plus minime à la plus forte. Ces interactions permanentes entre un être vivant et le milieu dans lequel il se trouve, c'est ce que le cinéaste Eisenstein appelait (il est vrai dans une toute autre acceptation du terme) la non-indifférente nature. Rien n'est isolé de ce qui l'entoure. Nul être vivant est trop insignifiant pour exercer une influence sur quoi ce soit. Comme l'écrit Maître Dogen, dans son poème « la voie des gouttes de pluie de Maître Kyosei » : il n'y a rien qui ne parle (3).

Pour exprimer ces réactions de stimulation ou d'inhibition, la nature a inventé d’innombrables moyens. Ces réactions peuvent prendre la forme de sons, d'émission de substances chimiques, d'impulsions électriques (comme le font les poissons communiquant entre eux, par exemple), de variations morphologiques, de transformations de texture, de modifications de rythmes, d'ablations volontaires ou au contraire d'étonnantes hybridations, toutes plus invraisemblables les unes que les autres...

Cela va de la simple réaction épidermique aux comportements les plus élaborés, d'une rétractation de follicule jusqu’aux subtilités byzantines des codes régissant les interactions sociales des mammifères.

Les langages (j'emploie le pluriel à dessein, les humains ne sont pas les seuls à avoir élaboré leur langage) - les langages sont, de ce point de vue, une réaction typique d'un groupe d'individu à une stimulation extérieure. Décrire toutes ces réactions - tâche bien sûr impossible – ce serait répondre à cette question immense : « qu'est-ce que la vie ? ».

Pour y voir clair dans ce foisonnement de signes agissants les uns sur les autres, on peut considérer que chaque espèce possède son propre nuage de réactions, aussitôt décryptées et assimilées par le reste du groupe. C'est une manière de définir une communauté : une nuée de réactions communes. Pour être membre du groupe, il s'agit moins de donner une réponse adéquate que d'adopter une forme de réaction qui soit comprise par la communauté.

Tout est possible pourvu que cela soit intelligible aux autres. Peu importe que cela soit considéré comme justifié ou non, pourvu que cela soit compris. Une réaction comprise mais jugée inappropriée ne sera tout simplement pas reprise par les autres membres du groupe, à moins de trouver d'autres réponses de ce type qui pourraient alors correspondre à une forme de comportement répertorié.

Supposons qu'un individu d'une espèce donnée se mette brusquement à se déplacer à reculons dès qu'il traverse une zone fortement lumineuse. Tant que cette réaction ne fait pas partie du glossaire de la tribu, cette excentricité sera parfaitement insignifiante pour les autres. Mais, s'il s'avère que cette particularité rend l'individu plus apte à la survie, parce qu'il ne se déplace jamais en contre-jour, il se peut que cette réaction, au sein des générations futures, soit progressivement répertoriée comme acceptable, valable et peut-être même exemplaire.

Notons au passage qu’il s’agit-là d’un aspect bizarrement occulté de l’héritage darwinien. La tradition scientifique s’est focalisée sur le principe de la sélection naturelle, en glissant sous le tapis ce sur quoi elle s’applique : la variation. Car, pour opérer une sélection, aussi progressive soit-elle, il faut d’abord qu’il y ait profusion. Une profusion telle que nous manquons de mots pour la décrire ou de concept pour la penser.

Les variations sur lesquelles s’opère la sélection naturelle sont issues de cette prolifération luxuriante d’interactions entre tous les éléments composants le vivant. Si la sélection naturelle est bien la cheville ouvrière de l’évolution des espèces, elle n’aurait rien sur quoi s’appliquer sans cette gabegie invraisemblable du vivant - cette fantaisie incompréhensible, ce gaspillage inouï d’intelligence – cette inventivité effrénée, hors de toute logique, à proprement parler irrationnelle.

Nous nous trouvons à l’opposé d’une machine gérant rationnellement ses pertes et ses profits, selon la logique coût / bénéfice intrinsèque à l’économie capitaliste. La « nature » (puisqu’il nous faut bien utiliser ce terme) ressemble plutôt à une artiste jetant à foison toutes ses richesses par des fenêtres grandes ouvertes sur le monde. C’est seulement grâce à cette pléthore chamarrée et foisonnante, à cette prodigalité, à cette gratuité, à cette dépense en pure perte, à ces variations incessantes, superflues, « pour la beauté du geste » (ce qui fait écho au « petit grain de folie » des brebis de ma voisine), que la sélection naturelle peut s’opérer.

Mais, pour en avoir conscience, il faut se pencher sur les choses, avec patience et avec humilité. Il faut en prendre soin. Leur accorder de l’attention, dans le double sens que Donna Haraway octroie à cette expression (4) : à la fois s’accorder aux choses, se mettre sur la même longueur d’onde, mais aussi leur octroyer une capacité à être dignes d’attention.

Il est temps de conclure ce (trop) long texte. Pour ce faire, quittons les imbrications minuscules des talus herbeux et laissons un instant nos yeux dériver dans le bleu du ciel.

Ce zoom arrière nous ramène en douceur aux buées mélangées de toutes les espèces, c'est-à-dire aux interactions qu’elles effectuent entre elles en permanence. Cette nuée vivante enrobe la terre comme une aura fertile s'enfonçant profondément dans le sol et montant jusqu’aux confins les plus éthérés de notre atmosphère : un grand manteau vivant drapant intégralement notre planète.

Bien sûr il ne s'agit que d'interactions, c'est-à-dire de choses immatérielles. On pourrait croire qu’il ne s’agit là que des phénomènes secondaires, subordonnés à la corporéité roborative des êtres vivants.

Pourtant, la prise de conscience de ces interactions permute complètement le rapport habituel entre la cause et l'effet. Une appréhension globale de ce phénomène décrédibilise  l'existence des choses au profit de leurs interactions permanentes.

C’est une sorte d’axiome que je me suis formulé à moi-même, il y a de nombreuses années.

Un jour, à force de lectures et de réflexions, j’ai réalisé qu’il est faux de postuler l’existence préalable de deux points pour pouvoir tracer une ligne. C’est l’inverse qui est vrai. La ligne cocrée les deux points qu’elle relie, au moment même où elle les relie. 

La relation prime sur ce qu’elle met en relation. Pour que quelque chose existe, il faut que cette chose soit reliée à une autre chose – même si notre esprit rationnel efface ensuite les traces de cette cocréation pour n’envisager plus que la chose « en soi ».

Dès lors, il y eu, pour moi, un avant et un après. 

Tout ce à quoi j’étais confronté – mes émotions spontanées, aussi bien que les récurrentes (ce qu’alors j’appelais « mes défauts »), mes expériences amoureuses aussi bien que professionnelles, mes explorations artistiques, mes modalités relationnelles avec moi-même ou les autres – tout s’est trouvé progressivement contaminé par « l’axiome des deux points et du trait ».

Au sein de chaque situation à laquelle j’étais confronté, je m’appliquais à ne considérer que les interactions engendrées par les entités en présence, puisque ce sont les interactions qui créaient ces entités, et non l’inverse.

C’était œuvrer (sans même en être conscient) à la désagrégation de la notion d’identité, puis du moi, puis finalement du « soi » (ce qui constitue la différence fondamentale entre l’hindouisme et le bouddhisme).

Selon le principe des constructions visuelles imbriquant des formes en opposition contrastées, une fois que l'on a distingué la forme cachée au sein du dessin général, il n'est plus possible de revenir en arrière. On ne sait plus retrouver l’état du regard « qui ne voyait pas ».

Cette aperception du monde phénoménal mène tout droit à un relativisme radical. S'il existe quelque chose, ce ne sont que des transformations incessantes de quelque chose d'inexistant. La matière, l'être, le stable, le fixe et le constant, le monde matériel dans sa totalité s'écoule dès lors entre nos doigts comme une poudre dorée.

Fugace, insubstantielle, splendide et éphémère : il n'y a que l'interaction qui soit incontestable, parce qu'elle a lieu sur le moment même – en fait, l'interaction, c'est l'instant.

Je ne saurais trouver d'expression adéquate pour l'évoquer. Toutes les images s'appuient sur du fixe pour suggérer le fugace – alors comment pourrait-on décrire le phénomène inverse, à savoir un monde qui s'invente et se récrée en permanence, à partir d'une gerbe d'étincelle ?

(1) Milieu animal et milieu humain / Jacob von Uexküll / 2010.

(2) La terre est un être vivant - l'hypothèse Gaïa / James Lovelock / 1990. 

(3) Poèmes zen de maître Dogen / 2001 

(4) Manifeste des espèces compagnes / Donna Haraway / 2019 

En écho à ce texte, on peut lire "Sur le vivant" publié le 31 janvier 2023.  

Sur un camion. J'ai débuté ce blog il y a trois ans, en célébrant l'art de quitter, la joie de partir, l’allégresse un peu brouill...