Textes & Poèmes

mercredi 27 mai 2026

Sur les jambes des jeunes gens.

Avec les beaux jours reviennent les plaisirs de la flânerie, du farniente, des rêveries en terrasse, faufilage de moments nonchalants où l'on savoure le temps qui passe, sans autre dessein que de jouir du spectacle du monde. On constate alors combien l'enveloppe des êtres et des choses s'est transfigurée. Le soleil faire reluire les surfaces mates, lustre les textures, cisèle les reliefs. L'air est embaumé de senteurs. Les feuillages se sont considérablement étoffés, les pelages désépaissis, les vêtements des humains réduits à la portion congrue. Les peaux nues nous sautent aux yeux, après ces longs mois de sevrage hivernal.

Cette piqûre délicieuse nous est principalement procurée par les corps jeunes. Toutes les peaux sont belles, bien sûr, quelque que soit leur âge (celles des corps qui ont longtemps vécus m'émeuvent particulièrement) – mais, en ce qui concerne l'effet que peut produire la nudité – une lumière incarnée dont l'apparaissance fait mouche – il me semble qu'elle est surtout l'apanage des corps juvéniles - on pourrait même dire : leur sceau.

Je trouve que cette incarnation vibrante se polarise essentiellement dans leurs jambes. Minces, vives, dures, la cuisse effilée et le mollet androgyne, elles peuvent parcourir la terre entière sans se fatiguer. Foulant du pied la banalité quotidienne, avec la belle insouciance de la jeunesse, ils et elles les projettent devant eux dans un allant plein d'optimisme.

Si, à chacun de leurs pas, leurs semelles se détachent aisément du sol, c'est que la jeunesse est un alliage de lumière et d'énergie. Dans leurs corps, splendeur et chair semblent consubstantielles. La plénitude des formes corporelles ne viendra que plus tard, vers la trentaine, quand leurs corps commenceront à être façonnés par les modes de vie qu'ils auront adoptés. Pour l'instant, leurs galbes encore enfantins sont d'une verdeur un tant soit peu acide. L'attraction qu'elles exercent n'est pas sensuelle. Elle émane d'un magnétisme vital dont l'intensité vibratoire est formidable.

Ce qui les caractéristique, c'est la jeunesse. Leurs personnalités ne s'affiche pas sur la coque infrangible de leur enveloppe extérieure. Leurs corps sont encore standards. Ils semblent n'être pas différenciés. C'est l'accumulation de vécu qui les modifiera. Ils perdront peu à peu cette grâce interchangeable d'une beauté sans histoire. Leurs corps jusqu'alors immuables commenceront à se transformer. L'intensité de leur être se concentrera sur le visage, où finira par s'inscrire en permanence l'expression quelque peu caricaturale de leur état psychique favori.

En se détachant du tronc général de l'espèce, leur corps s’opacifiera, tel un fruit qu'on a cueilli encore vert mûrit sur la claie du fruitier. Ils deviendront « quelqu'un ». Leurs personnalités latentes se révélera pas à pas. La radiance enthousiaste de leurs membres s'éteindra. Ce corps qui autrefois caracolait en tête de leur jeunesse fringante finira par n'incarner qu'un seul trait de caractère. Ils l'auront chassé loin d'eux, dans les yeux des gens qui les entourent, relégué dans une zone du monde qui leur sera inaccessible et qu'ils préféreront ignorer, fuyant l'image d'eux-mêmes qu'ils craindront d'y découvrir.

Cela arrive quelquefois pourtant. En s'arrêtant devant leur reflet dans une vitrine, des messieurs ventripotents et quelque peu dégarnis se demandent avec stupéfaction où est passé l'éphèbe qu'ils étaient il y a peu. Tout aussi désemparées – mais plus averties que les hommes sur la fourberie latente des miroirs – de prospères matrones traquent en vain leur tournure de sylphide dans les cabines d'essayage des magasins de prêt à porter.

La sylphide et l'éphèbe n'ont pas disparus pour autant. Ils se sont incarnés dans les corps de ceux qui ont l'âge que le monsieur et la dame avaient jadis. La beauté qu'ils reflétaient alors - sans la posséder – cette beauté habite désormais d'autres corps jeunes, peu importe lesquels. Ces nouveaux corps l'endossent d'évidence, sans lui accorder trop d'importance, sans même songer qu'un jour ils pourraient en être dépourvus à leur tour.

En devenant adultes, nos corps finissent par ressembler à ce que nous sommes intérieurement - pour le meilleur et pour le pire. Il n'y a que dans le monde de la littérature que nous pouvons dissimuler notre portrait de Dorian Gray au fin fond de notre grenier intérieur ; dans la vie réelle, notre corps nous trahit tout le temps. Nous avons beau l'apprêter, le draper de matières flatteuses, veiller à n'exposer aux yeux des autres que notre meilleur profil, le rectifier à coup de bistouri, liposuccion, silicone et collagène, dès que nous avons le dos tourné vers notre for intérieur (c'est-à-dire tout le temps), notre corps se lit comme un livre ouvert. Tristesse, avidité, tendresse, lâcheté, frivolité, veulerie, enthousiasme, déroute, rage, sensualité, envies... il y en a pour tous les goûts.   

Mais ce n'est pas la métamorphose corporelle que je préfère. Celle qui suit m'émerveille beaucoup plus. Elle glisse à nouveau vers l'impersonnel, non pas le lisse du corps enfantin, mais le commun des ancêtres. Les traits spécifiques de nos vies s'effacent, nos chairs perdent leurs tonus, leurs brillants, nos yeux bleus se délavent, nos cheveux blanchissent et tombent, les traits spécifiques de notre visage fondent – et, chose troublantes, c'est alors le visage de nos parents qui apparaît, et à travers lui celui des parents de leurs parents ; comme si, dans cette longue transformation qui nous effaçait peu à peu se faisait jour le prototype à partir duquel nous avons su gagner notre individualité, du temps de notre splendeur corporelle.

Je suis conscient qu'il peut paraître étrange de parler de nos corps d'une manière si détachées, comme s'ils s'agissait de décrire la transhumance des nuages dans le ciel. C'est pourtant exactement ce qu'ils sont : des nuages. La recomposition incessante d'un vaisseau personnel incarnant notre résistance opiniâtre à l'inconsistance foncière des êtres et des choses.

Comment pourrai-je avoir accès à mon corps ? Il n'est ni l'extérieur qu'il est pour les autres ni l'intériorité que je suis pour moi-même. Mon corps est comme le seuil de la maison, qui ne peut que se franchir, puisqu'on ne peut pas être à la fois dehors et dedans. Lorsque je parviens à en apercevoir des parties à l’œuvre dans ma vie de tous les jours  – mes mains manipulant des plantes, mes pieds nus reposant sur l'accoudoir d'un fauteuil - elles paraissent étrangères à moi-même. Et lorsque je l'appréhende dans sa globalité, par exemple reflété dans le miroir ou saisi par l'appareil photo d'un tiers  – c'est tout l'ensemble qui devient pour moi heimatlos et, le plus souvent, indéchiffrable. Une chose parmi toutes les autres choses – mais dont les autres me certifient qu'il s'agit bien de moi.

Du ressac incessant de la transformation de nos chairs, il est intéressant de noter que seul le regard perdure, quelque soit l'âge. Ce que l’on voit dans nos yeux nous est spécifique, d'un bout à l'autre de notre existence. C'est l'axe immuable autour duquel nos chairs se forment et se déforment. D'une extrémité à l'autre d'une vie - de la photo jaunie d’un bébé à celle du vieillard qui nous jette un dernier regard pénétrant, avant de disparaître à jamais – l'expression est restée absolument identique, inaffectée par les tribulations somatiques inhérentes à l’existence. 

Le regard des autres (il faut bien sûr inclure les animaux autres que nous) atteste qu'il y a là une présence qui nous est commune, un esprit dont la lettre pourtant nous échappe toujours. Nous avons beau spéculer, collecter des indices matériels qui nous permettraient de nous mettre sur la piste de leurs pensées, nous appuyer sur des cadres communs, des valeurs, des propos d'une banalité telle qu'ils sont nécessairement partagés par tous, nous n'avons jamais l'assurance de saisir réellement ce qui se passe dans leurs têtes.

Nous faisons comme si nous étions de plain-pied avec eux, et eux font de même en retour : c'est ce que nous appelons la sociabilité. Nous croyons vraiment nous adresser à eux, lorsque nous leurs parlons, mais, en réalité, nous nous adressons à ce que nous pensons d'eux, à ce que nous pensons qu'ils pensent, à ce que nous pensons qu'ils pensent que nous pensons. Pour amadouer la grande énigme de l'autre, nous nous sommes construits un petit théâtre de marionnettes intérieur, où nous leurs faisons jouer en continu l'acte ordinaire de nos aléas psychologiques.

Le miracle, c'est que nous ne soyons pas seul.les au monde. Tous nos théâtres intérieurs se touchent par le fond. Et, quelquefois (relativement souvent, si l'on sait s'entourer de personnes aimantes et aimées), nos rideaux de fond de scène s’entrouvrent de manière concomitante, et nous voilà illuminés de présence. C'est ce qu'on appelle la communication.

Nous pensions que les autres étaient l'inconnu irréductible, avec un grand I, mais ils sont en fait le même - avec cette fois un petit m. Nous sommes le même. Inshin denshin, dit la voie du Zen. Cette révélation est intraduisible. Les outils du soi – dont font partie la plupart des usages que nous faisons des mots, à l'exception notable de la poésie – sont inopérants pour la dire. C'est quelque chose qui se sait, mais ne peut pas s'exprimer - encore moins s'expliquer. 

Mais alors, notre propre corps, doit-on dire qu'il existe, ou qu'il n'existe pas ? Tout dépend de ce qu'on appelle « exister »... Ce n'est pas parce qu'il se transforme tout le temps qu'il ne nous est pas personnel. Et ce n'est pas parce qu'il nous est insaisissable qu'il est illusoire. Il est à la fois ce qui atteste de notre présence au monde et ce qui échappe toujours aux incessantes velléités de mainmise de notre esprit. Il n'est qu'inter-connexions – puisque sans interactions avec les éléments ou les autres êtres vivants, nous mourrions instantanément – mais pourtant il constitue un nœud d'intensités qui nous est propre, du moins transitoirement.

Comme ces choses là (pourtant fondamentales) sont difficiles à retranscrire ! Je manque de mots ou d'images pour les dire. Disons que nous sommes comme la poignée d'éclairs que Zeus brandit dans son poing – un faisceau d'énergies, effectives et potentielles, temporairement réunies en une gerbe virtuellement léthale. Une proclamation de puissance dont nous sommes le moyen, non l'objet. Ce n'est pas nous qui sommes éternels, c'est le dieu qui nous exhibe. Nous ne sommes pas non plus l'immanence pure de l'éclair qui déchire le temps pour naître. Nous résidons transitoirement entre les deux : l'éternel et l'immanent.

Voilà pourquoi, lorsqu'on bulle en terrasse, ébahis des beaux jours, l'esprit baguenaudant dans le champ des mots et des choses, jouissant de leurs saveurs, de leurs textures, de la profondeur insondable de leur résonance (je parle bien à la fois des mots et des choses!), on peut soudain être bouleversé par la manière dont les jambes des jeunes gens irradient d'une présence particulière, unique et intemporelle.

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