Textes & Poèmes

jeudi 30 avril 2026

Sur le printemps

Il s'est produit un changement radical, ces dernières semaines... Le vert à pris la main. Dès que j'ouvre les rideaux (les volets ne sont plus nécessaires, étant donnée la douceur des températures nocturnes) ses tons vifs me sautent aux yeux. L'herbe se réanime par plaques vigoureuses, les nouvelles feuilles comblent à toute allure les interstices de bleu entre les branches, les talus s'enflent d'une végétation épaisse d'où jaillissent les premières fleurs. Croissance et intensification se font tous azimut, dans toutes les directions – rien ne peut leur résister.  

Le printemps est partout : dans l'air que je respire, les odeurs que je sens, les goûts qui fourmillent dans ma bouche, les vibrations que j'émets et reçoit, les stimulations cutanées faisant friser les capteurs subtils de mes sens. Tous les corps se mettent au diapason de cette recrudescence - le mien ne faisant pas exception à la règle. Difficile de ne pas ressentir l'aiguillon de cette impérieuse montée de sève vibrer en soi.

Inlassablement, je scrute les parterres du jardin, jusqu'à ressentir une pichenette au cœur en découvrant parmi les herbes folles la tête familière de quelque plante dont la présence m'a enchanté l'été passé. C'est l'effet « pochette surprise » du printemps.

Le printemps est éminemment vert, assorti au jaune vif et quelque peu criard de fleurs précoces se manifestant avec l'arrogance crâne des premières arrivées : primevères, crocus et jonquilles, hampes hirsutes du forsythia, trognes enthousiastes des pissenlits. Le jaune et le vert sont des couleurs empressées. Le pourpre, le violet, le bleu lavande, le mauve, le rose ou le blanc, moins précipitées, viendront plus tard. Pour l'heure, on badigeonne à la hâte – il sera toujours temps de fignoler en apposant des couleurs plus subtiles.  

La qualité du froid est nouvelle elle aussi. Je l'ai compris l'autre jour, en m'arrêtant dans un petit vallon perdu, comme il y en a tant ici. La pente abrupte ployait littéralement sous les arbres vers un ruisseau dont on entendait l'impétuosité turbulente s’extérioriser en glouglous affairés. C'était tôt le matin. Il faisait très froid, comme c'est parfois le cas au printemps. J'ai réalisé alors que chaque froid est unique. Celui du printemps peut être plus intense qu'un froid hivernal, mais il ne rebute pas. Il fait bloc et n'a pas d'arêtes, comme un glaçon – là où le froid hivernal est aussi insidieux qu'incisif.

Sans doute devrions-nous utiliser une forme verbale et non nominale pour désigner cet emballement général à l'approche des beaux jours. Le printemps n'est pas une saison, mais un état. Ou plutôt : un acte. Une transformation. Un chambardement. Une rénovation de fond en comble des dispositifs complexes et imbriqués formant la trame du vivant. Ou encore, pour utiliser une expression rabâchée par les poètes du passé – un réveil.

Des fleurs, des bourgeons, des glandes, des gosiers, des touffes, des carrés de terre récemment retournés, des nuages, de l'eau même : cela jaillit de partout. Toute action en entraîne une autre, tout acte génère une qualité qui se propage aux autres  : l'émulsion, l'émulation – l'effervescence, la ferveur – l'éclosion, l'éveil.

Les souffles d'air s'épaississent du bruissement des feuilles nouvelles, soulevant un tourbillon de pétales de cerisiers. La trame sonore des chants d'oiseaux se déploie dès les premières lueurs de l'aube – avec, en contrepoint, le beau contralto du coucou qui, fidèle à sa réputation de roublard, parvient à tirer son épingle du jeu en ne proposant que deux notes répétées à une fréquence plus basse que celle de ses congénères. Les œillets, la glycine, la jacinthe et le seringa rivalisent d'ardeur pour embaumer l'air. Les insectes bourdonnent en permanence. Le moindre filet d'eau jette des éclairs éblouissant. Cette clameur unanime se colporte d'êtres en êtres,  les transformant illico en autant de ludions pittoresques chapeautés de couleurs primesautières. 

Le printemps développe à foison les interactions entre les êtres vivants. C'est la période des amours, des serments, des rivalités, des duos, des dialogues, des algarades, des échauffourées, des courtes échelles, des coups de pouce, des alliances, des questions réponses, des face-à-face. Le phénomène n'est pas nouveau. Les interactions entre êtres vivants existent même au cœur de l'hiver (on peut lire à ce propos mon texte « Sur notre petite communauté hivernale »). En fait, les interactions, c'est justement ce qui constitue le vivant (on peut se reporter cette fois au texte « Sur les interactions »).

Ce qui est diffère aujourd'hui, c'est leur foisonnement. Aucune autre période de l'année n'offre autant d'interactions entre tous les règnes du vivant. Bien sûr, on peut leur prêter des intentionnalités (auquel cas, les catégories qui nous viendront à l'esprit, via notre prisme humain, seront « se protéger », « se nourrir » et « se reproduire »). Mais, à mon sens, ce qui caractérise la période n'est pas tant les  visées de ces interactions que l'intensification tous azimuts de leurs occurences, leur prolifération hors de toute mesure, leur excentricité.

Le printemps est baroque par nature. L'instrument qui le caractérise, c'est l'orgue : imposant, global, imparable, déversant dans nos oreilles des monceaux de notes mélangeant le sublime au grotesque. Partout la vie foisonne, gargouille, bourdonne, vibre, fouine, scintille, ondule, siffle, stridule, gratte, papillonne, cligne, froufroute, miroite, fourmille, grignote, bruisse, chatoie, tapote, poudroie, gigote, gazouille, frétille - et cela dans toutes les directions de la rose des vents, dans tous les règnes du vivant, sur la terre comme au ciel, au sein de toutes les strates du cosmos.

Tiens, c'est vrai qu'on peut lire à ce propos ma rubrique « sur le cosmos »... Cela commence à faire beaucoup d'auto-références, j'en conviens... Qu'on n'y voit pas une brusque infatuation égotique de ma part. Le printemps est un carrefour. L'accroissement des interactions vaut également pour les connections entre les différentes chroniques de ce blog. Le sens se propage d'un texte à l'autre, s'étage d'un degré à l'autre, se répand en images, se démultiplie en métaphores. A chaque printemps, une frénésie de similitude s'empare de mon esprit. Une foison d'accointances formant autant de connections entre des morceaux jusqu'alors épars de mes travaux d'écriture. 

Ainsi, l'action du verbe « printanier » ne connaît pas de limite. Le printemps est toujours « tous azimut », comme je l'ai écrit spontanément tout à l'heure, mais on pourrait tout aussi bien dire « à 365 degrés », « de A à Z », « en haut, en bas, en large et au travers », « de la tête aux pieds », « de fond en comble » ou  « de bout en bout »... Quelle que soit l'expression choisie, elle ne sera jamais redondante. Une myriade de minuscules spatules, crocs, lancettes, griffes, mandibules et pattes s'empareront d'elle pour la disséquer, la transformer, l'adapter à une nouvelle situation. Rien n'est jamais « en trop » pour le printemps. 

Le printemps se conjugue à toutes les personnes du singulier et du pluriel. L' « elle » de la voiture se printanie en verdissant sa carrosserie, aussi bien que l' « elle » de l'eau du bassin en s'épaississant de toutes sortes de fragments organiques sur lesquels évoluent les gerris, ces drôles d'insectes qui n'ont pas attendus les miracles de Jésus pour savoir comment marcher sur les eaux. Le « ça » du pelage du chat luit d'un lustre inaccoutumé, galvanisé par la proximité de multiples proies potentielles. L' « eux » des rats taupiers parsèment le terrain d'une collection de tumulus. Le « je » de ma personne conspue d'un « toi ! » excédé la tondeuse à gazon, parce qu'elle refuse obstinément de démarrer. Et ainsi de suite jusqu'au « vous » des étoiles, contemplées en s'adonnant à la grande paix du soir...  entre envie d'aller faire un dernier tour nocturne du jardin et besoin irrépressible d'aller se coucher, le corps exténué par les efforts qu'il a fallu déployer pour répondre à la surenchère printanière : planter, tailler, arroser, tondre, jusqu'aux dernière lueurs du jour... 

L'énergie printanière est ouvrière, on l'aura compris. Mais il ne faut pas croire pour autant qu'elle économise ses gestes ou ses moyens. La vie met une telle frénésie à se propager qu'elle outrepasse toutes les bornes. Elle est autant ouvrière que dépensière. Cela déborde de partout. Tous les jours je découvre mon vélo recouvert d'une poudre jaune. Des milliers de spores, d'arômes, de gamètes, de gazouillis, pléthore de germes, de parures, de parades, des mascarets de spermes, des nuées de pollen sont gaspillées en pure perte, pour la beauté du geste.

Une infime partie de tout cela suffirait à la pérennité des espèces. L'énorme variété du vivant est à l'opposé de la doxa néo-libérale postulant que l'évolution des espèces s'appuie sur un principe raisonnable de gains/bénéfices avantageant les individus les plus forts ou, comme on dit aujourd'hui, les plus « résilients ». C'est bien sûr une absurdité du point de vue darwinien (mais cette erreur a la peau dure). Les lois formulées par le biologiste anglais considèrent au contraire chaque individu, fort ou faible, comme quantité négligeable.   

L'évolution ressemblerait plutôt à une gigantesque fugue multipliant à l'envi les motifs, puisque ce sont bien sûr les interactions qui donnent temporairement, et d'un point de vue strictement circonstanciel, un avantage à une variation donnée plutôt qu'à un autre. Une fugue, c'est une composition musicale faite de décalages, de redites, de transpositions, d'inversion, de réduction ou d’expansion de plusieurs formules mélodiques - les sujets principaux et secondaires échangeant leurs prérogatives selon les évolutions des autres lignes musicales.

Mais la fugue du cosmos est une fugue atypique, puisqu'elle invente sur le moment les principes harmoniques qui la gouverne. C'est une œuvre sans démiurge, sans créateur trouvant le bon moment pour y inscrire, sous forme de notes, les lettres de son propre nom : B.A.C.H... D'ailleurs Bach affirmait que, lorsqu'il composait, Dieu guidait sa main. Mais la main de Dieu, qui la guide ?

C'est ainsi que se résout cette aporie, qui n'est paradoxale qu'en apparence : il n'y a pas de plan préétabli, et pourtant tout est déterminné. Chaque phénomène possède une forme sui generis, pourtant conséquente à ce qui a précédé et conditionnant ce qui va suivre.

La mésange qui vient piquer sa graine de tournesol dans la mangeoire est exclusive - de forme, de style, de caractère aussi bien (j'adore observer comment chacune négocie ses travaux d'approche) – et pourtant elles forment toutes un motif s'enchaînant à d'autres motifs, qui eux-mêmes s'enchaînent à d'autres motifs, selon la matrice organique de cette musique universelle à laquelle nous apportons nous aussi, les humains, et plus spécifiquement chacun et chacune d'entre nous, notre minuscule note. 

Si l'on prend un temps de retour sur soi (en arrêtant toute activité et en fermant les yeux, par exemple), on s'apercevra que, pourvu qu'on ne se laisse pas entraîner par la guirlande de pensées qui défile alors dans notre esprit, une image mentale apparaît – une forme colorée, qui est de l'ordre du visuel, mais n'est pas issue des yeux.

Ces types d'images sont mises à contribution dans les pratiques de visualisation des traditions spirituelles hindouistes ou bouddhistes – le plus souvent associées à la parole et aux gestes, afin de solliciter  tous les domaines de notre sphère psychomotrice. La comparaison que je trouve la plus proche est celle d'un hologramme – vif, coloré, mobile et pourtant vide de substance.

Ainsi, en ce moment, l'image mentale qui apparaît spontanément dans mon esprit, lorsque je reporte mon attention à l'intérieur de moi-même, c'est celle d'une fleur.

Cette fleur possède de multiple aspects et pourtant une seule apparence, comme si elle contenait à elle seule toutes les fleurs existantes. Je la vois rouge – mais d'un rouge qui inclurait toutes les couleurs de l'arc en ciel. Elle s'élance vers le ciel. Ses pétales charnus recèle l'incarnat stupéfiant d'une peau qui vient de naître. C'est la fleur du printemps.   

En écho à ce texte, on peut lire :

  • "Sur notre petite communauté hivernale" publié le 31 décembre 2023
  • "Sur les interactions" publié le 12 août 2023
  • "Sur le cosmos" publié le 6 novembre 2024  

   

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