Sur le printemps
Il s'est produit un changement radical autour de moi, ces dernières semaines... Le vert à pris la main. Dès que j'ouvre les rideaux (les volets ne sont plus nécessaires, étant donnée la douceur des températures nocturnes) ses tons vifs me sautent aux yeux. L'herbe se réanime par plaques vigoureuses, les nouvelles feuilles comblent à toute allure les interstices de bleu entre les branches, les talus s'enflent d'une végétation épaisse d'où jaillissent les premières corolles de fleurs. Croissance et intensification se font tous azimut, dans toutes les directions – rien ne peut lui résister.
Le printemps est partout : dans l'air que je respire, les odeurs que je sens, les goûts qui fourmillent dans ma bouche, les vibrations que j'émets et reçoit, les stimulations cutanées faisant friser les capteurs subtils de mes sens. Tous les corps se mettent au diapason de cette recrudescence - le mien ne faisant pas exception à la règle. Difficile de ne pas ressentir l'aiguillon de cette impérieuse montée de sève vibrer en soi.
Le printemps est éminemment vert, assorti au jaune vif et quelque peu criard de fleurs précoces se manifestant avec l'arrogance crâne des premières arrivées : primevères, crocus et jonquilles, hampes hirsutes du forsythia, trognes enthousiastes des pissenlits. Le jaune et le vert sont des couleurs empressées. Le pourpre, le violet, le bleu lavande, le mauve, le rose ou le blanc, moins précipitées, viendront plus tard. Pour l'heure, on badigeonne à la hâte – il sera toujours temps de fignoler plus tard en apposant des couleurs plus subtiles.
Toute résurgence me procure une émotion dont je ne me lasse pas. Inlassablement, je scrute les parterres du jardin. Je ressens souvent une pichenette au cœur en découvrant parmi les herbes folles la tête familière de quelque plante dont la présence m'a enchanté l'été passé. C'est l'effet « pochette surprise » du printemps.
La qualité du froid est nouvelle elle aussi. Je l'ai compris l'autre jour, en m'arrêtant dans un petit vallon perdu, comme il y en a tant ici. La pente abrupte ployait littéralement sous les arbres vers un ruisseau dont on entendait l'impétuosité turbulente s’extérioriser en glouglous affairés. C'était tôt le matin. Il faisait très froid, comme c'est parfois le cas au printemps. J'ai réalisé alors que chaque froid est unique. Celui du printemps peut être plus intense qu'un froid hivernal, mais il ne rebute pas. Il fait bloc et n'a pas d'arêtes, comme un glaçon – là où le froid hivernal est aussi insidieux qu'incisif.
Sans doute devrions-nous utiliser une forme verbale et non nominale pour désigner cet emballement général du monde à l'arrivée des beaux jours. Le printemps n'est pas une saison, mais un état général. Ou plutôt : un acte. Une transformation. Un chambardement. Une rénovation de fond en comble des dispositifs complexes et imbriqués formant la trame du vivant sur terre. Ou encore, pour emprunter une expression rabâchée par les poètes du passé – qui faisaient montre de bien peu d'imagination, pour dépeindre une saison qui en a tant - un réveil.
Des fleurs, des bourgeons, des glandes, des gosiers, des touffes, des carrés de terre récemment retournés, des nuages, de l'eau même : cela jaillit de partout. Toute action en entraîne une autre, tout acte génère une qualité qui se propage aux autres : l'émulsion, l'émulation – l'effervescence, la ferveur – l'éclosion, l'éveil.
Les souffles d'air s'épaississent du bruissement des
feuilles nouvelles, soulevant un tourbillon de pétales de cerisiers. La trame
sonore des chants d'oiseaux se déploie dès les premières lueurs de l'aube –
avec, pour contrepoids, le beau contralto du coucou qui, fidèle à sa réputation
de roublard, parvient à tirer son épingle du jeu en ne proposant que deux notes
répétées à une fréquence plus basse que celle de ses congénères. Les œillets,
la glycine, la jacinthe et le seringa rivalisent d'ardeur pour embaumer l'air.
Les insectes bourdonnent en permanence. Le moindre filet d'eau jette des
éclairs éblouissant. Cette clameur unanime se colporte d'êtres en êtres,
les transformant illico en toutes sortes de ludions pittoresques chapeautés de
leurs couleurs primesautières.
Le printemps développe à foison les interactions entre les êtres vivants. C'est la période des amours, des serments, des rivalités, des duos, des dialogues, des algarades, des échauffourées, des courte échelle, des coups de pouce, des alliances, des questions réponses, des face-à-face. Le phénomène n'est pas nouveau. Les interactions entre êtres vivants existent même au cœur de l'hiver (on peut lire à ce propos mon texte « Sur notre communauté hivernale »). En fait, les interactions, c'est justement ce qui constitue le vivant (on peut cette fois se reporter au texte « Sur les interactions »).
Ce qui est diffère aujourd'hui, c'est leur foisonnement. Aucune autre période de l'année n'offre autant d'interactions entre tous les règnes du vivant. Bien sûr, on peut leur prêter des intentionnalités (auquel cas, les catégories qui nous viendront à l'esprit, via notre prisme humain, seront « se protéger », « se nourrir » et « se reproduire »). Mais, à mon sens, ce qui caractérise la période n'est pas tant le contenus des interactions que l'intensification tous azimuts de leur fréquence, leur prolifération hors de toute mesure, leur excentricité.
Le printemps est baroque par nature. L'instrument qui le caractérise, c'est l'orgue : imposant, global, imparable, déversant dans nos oreilles des vagues de notes mélangeant le sublime au grotesque. Partout la vie foisonne, gargouille, bourdonne, vibre, fouine, scintille, ondule, siffle, stridule, gratte, papillonne, cligne, froufroute, miroite, fourmille, grignote, bruisse, chatoie, tapote, poudroie, gigote, gazouille, frétille - et cela dans toutes les directions de la rose des vents, dans tous les règnes du vivant, de la terre au ciel, à chaque strate du cosmos.
Tiens, c'est vrai qu'on peut lire à ce propos ma rubrique
« sur le cosmos »... Cela commence à faire beaucoup
d'auto-références, j'en conviens... Qu'on n'y voit pas une brusque infatuation
égotique de ma part. Le printemps est un carrefour. L'accroissement des
interactions vaut également pour les connections entre les différentes
chroniques de ce blog. Le sens se propage d'un texte à l'autre, s'étage d'un
degré à l'autre, se répand en images, se démultiplie en métaphores. A chaque
printemps, une frénésie de similitude s'empare de mon esprit. Une foison
d'accointances formant autant de connections entre des morceaux jusqu'alors
épars de ma production.
Ainsi, l'action du verbe « printanier » ne connaît pas de limite. Le printemps est toujours « tous azimut », comme je l'ai écrit spontanément tout à l'heure, mais on pourrait tout aussi bien dire « à 365 degrés », « de A à Z », « en haut, en bas, en large et au travers », « de la tête aux pieds », « de fond en comble » ou « de bout en bout »... Quelle que soit l'expression choisie, elle ne sera jamais redondante. Une myriade de minuscules spatules, crocs, lancettes, griffes, mandibules et pattes s'empareront d'elle pour la disséquer, la transformer, l'adapter à une nouvelle situation. Rien n'est jamais « en trop » pour le printemps.
Le printemps se conjugue à toutes les personnes du singulier et du pluriel. L' « elle » de la voiture se printanie en verdissant sa carrosserie, aussi bien que l' « elle » de l'eau du bassin en s'épaississant de toutes sortes de fragments organiques sur lesquels évoluent les gerris, ces drôles d'insectes qui n'ont pas attendus les miracles de Jésus pour savoir comment marcher sur les eaux. Le « ca » du pelage du chat luit d'un lustre inaccoutumé, galvanisé par la proximité de multiples proies potentielles. L' « eux » des rats taupiers parsèment le terrain d'une collection de tumulus. Le « je » de ma personne conspue d'un « toi ! » excédé la tondeuse à gazon, parce qu'elle refuse obstinément de démarrer. Et ainsi de suite jusqu'au « vous » des étoiles, contemplées en s'abandonnant à la grande paix du soir... entre envie d'aller faire un dernier tour nocturne du jardin et besoin irrépressible d'aller se coucher, le corps exténué par les efforts qu'il a fallu déployer pour répondre à la surenchère printanière : planter, tailler, arroser, tondre, jusqu'aux dernière lueurs du jour...
L'énergie printanière est ouvrière, on l'aura compris. Mais il ne faut pas croire pour autant qu'elle économise ses gestes ou ses moyens. La vie met une telle frénésie à se propager qu'elle outrepasse toutes les bornes. Elle est autant ouvrière que dépensière. Cela déborde de partout. Tous les jours je découvre mon vélo recouvert d'une poudre jaune. Des milliers de spores, d'arômes, de gamètes, de gammes sonores, pléthore de germes, de parures, de parades, des mascarets de spermes, des nuées de pollen sont gaspillées en pure perte, pour la beauté du geste.
Une infime partie de tout cela suffirait à la pérennité des espèces. Cette énorme variété du vivant est à l'opposé de la doxa néo-libérale postulant que l'évolution des espèces s'appuie sur un principe raisonnable de gains/bénéfices avantageant les individus les plus forts ou, comme on dit aujourd'hui, les plus « résilients ». C'est bien sûr une absurdité du point de vue darwinien (mais cette erreur a la peau dure). Les lois formulées par le biologiste anglais considèrent au contraire chaque individu, fort ou faible, comme quantité négligeable.
L'évolution ressemblerait plutôt à une gigantesque fugue multipliant à l'envi les motifs, puisque ce sont bien sûr les interactions qui donnent temporairement, et d'un point de vue strictement circonstanciel, un avantage à une variation donnée plutôt qu'à un autre. Une fugue, c'est une composition musicale faite de décalages, de redites, de transpositions, d'inversion, de réduction ou d’expansion de plusieurs formules mélodiques - les sujets principaux et secondaires échangeant leurs prérogatives selon les évolutions des autres lignes musicales.
Mais la fugue du cosmos est une fugue atypique, puisqu'elle invente sur le moment les principes harmoniques qui la gouverne. C'est une œuvre sans démiurge, sans créateur trouvant le bon moment pour y inscrire, sous forme de notes, les lettres de son propre nom : B.A.C.H... D'ailleurs Bach affirmait que, lorsqu'il composait, Dieu guidait sa main. Mais la main de Dieu, alors, qui la guide ?
C'est ainsi que se résout cette aporie, qui n'est paradoxale qu'en apparence : il n'y a pas de plan préétabli, et pourtant tout est conditionné. Ce qui se joue à l'instant présent est unique et ne se reproduira jamais plus ; chaque phénomène possède une forme sui generis, pourtant conséquente à ce qui a précédé et conditionnant ce qui va suivre.
La mésange qui vient piquer sa graine de tournesol dans la mangeoire est exclusive - de forme, de style, de caractère aussi bien (j'adore observer comment elles négocient chacune leurs travaux d'approche) – et pourtant elles forment toutes un motif s'enchaînant à d'autres motifs, qui eux-mêmes s'enchaînent à d'autres motifs, selon la matrice organique de cette musique instantanée à laquelle nous apportons nous aussi, les humains, et plus spécifiquement chacun et chacune d'entre nous, notre minuscule note.
Si l'on prend un temps de retour sur soi (en arrêtant toute activité et en fermant les yeux, par exemple), on s'apercevra que, pourvu qu'on ne se laisse pas entraîner par la guirlande de pensées qui défile alors dans notre esprit, une image mentale apparaît – une forme colorée, qui est de l'ordre du visuel, mais n'est pas issue des yeux.
Ces types d'images sont mises à contribution
dans les pratiques de visualisation des traditions spirituelles
hindouistes ou bouddhistes – le plus souvent associées à la parole et aux
gestes, afin de solliciter tous les domaines de notre sphère psychomotrice. La
comparaison que je trouve la plus proche est celle d'un hologramme – vif,
coloré, mobile et pourtant vide de substance.
Ainsi, en ce moment, l'image mentale qui apparaît spontanément dans mon esprit, lorsque je focalise mon attention à l'intérieur de moi-même, c'est celle d'une fleur.
Cette fleur possède de multiple aspects et pourtant une
seule apparence, comme si elle contenait à elle seule toutes les fleurs
existantes. Je la vois rouge – mais d'un rouge qui inclurait toutes les
couleurs de l'arc en ciel. Elle s'élance vers le ciel. Ses pétales charnues
recèle l'incarnat stupéfiant d'une peau qui vient de naître. C'est la fleur du
printemps.
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