Sur un manteau qui n'est pas le mien.
J'ai découvert un manteau qui n'était pas le mien, suspendu à la patère
à côté de la porte d'entrée de ma maison. Je l'ai enfilé. Il était trop ample
pour moi, mais je l'ai trouvé léger et enveloppant. C'est étrange
de porter un vêtement qui n'est pas le sien. Lorsqu'il commence à se
réchauffer, grâce à ce phénomène d'homéostasie que l'on appelle la
thermorégulation, on pense au corps inconnu qui l'a porté avant nous, le
façonnant jour après jour à son usage. Cela procure une émotion ambiguë, comme
lorsqu'on enfile une paire de chaussures d'occasion trouvée dans une friperie.
Ce manteau-là a vécu. Ses poches ont du contenir beaucoup de choses, à
en juger par les résidus de matières organiques – miettes, poussières, graines
– qui se trouvaient au fond. J'y ai également découvert des petites bouts de
papiers sur lesquels étaient écrits une dizaine de textes courts. Difficile d'y trouver une unité de style ou de
propos. Ils sont plutôt obscurs. On dirait qu'il leur manque quelque chose pour
qu'on puisse comprendre de quoi ils parlent réellement.
Il me semble qu'il faut les prendre comme les amusements de quelqu'un
qui a eu une idée incongrue à propos d'un objet ou d'une chose
familière, et qui l'a aussitôt griffonné sur ce qu'il avait sous la main :
ticket de tram, papier d'emballage, marge arrachée à une feuille de journal.
Lorsqu'il y a plusieurs textes inscrits sur le même papier, ils ont été écrits
dans tous les sens et avec des stylos différents, ce qui laisse à penser que la
personne à qui ce manteau appartient les a notés à des moments distincts.
En voici deux, choisis parmi ceux qui m'ont parus les plus
compréhensibles :
L'empreinte
longue forme incrustée
dans la glaise
s'y allonger procure
un apaisement
instantané
les bourrasques de
vent
changent alors de
nature
sans rien perdre de
leur virulence
elles n'ont plus
d'intention
elles s’emboîtent
se complètent
elles se donnent
la main
La bonne question
Un jour le poète Tranströmer (1)
arrêté devant des madriers
jetés en tas dans la neige
leur demanda :
m'accompagnerez-vous dans l'enfance ?
les madriers ont dit
oui
l'étonnant n'est pas
la réponse
les choses répondent
toujours oui
quand nous les
interrogeons
l'étonnant est qu'un
homme fait
sache encore poser
cette bonne
question
J'ai défroissé les papiers et je les ai couché entre les
feuilles d'un cahier, mais ensuite je me suis demandé si c'était pertinent de procéder ainsi. Les petits bouts de papier avaient l'air tout
perdus. Ils ressemblaient à ces brindilles sèches qu'on classe dans un herbier
sous le nom mirobolant de magnifiques fleurs sauvages. J'ai eu l'intuition que
leur propos était indissociable de la matière sur laquelle ils avaient été
écrits. Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de les chiffonner à
nouveau et de les remettre dans leur milieu naturel (à savoir les poches de ce
manteau), afin de leur laisser vivre leurs destins de petits bouts de
papier.
Les papiers s'altèrent très vite lorsqu'on les manipule machinalement au
fond de nos poches. Ils s'enflent et s'érodent, se fendent aux pliures, s'effilochent peu à peu en devenant de plus en plus doux sous les lobes des doigts (les bords
épais et boursouflés des plaies de papier sont à la fois des blessures et des
cicatrices). A force de pétrissage, ils se transforment en une boulette de charpie qui s’incruste dans les doublures, ou bien
s'agglomère en concrétion spongieuse que l'on retrouve dans le tambour de la
machine à laver.
Cette série de mutations n'est qu'un petite boucle au sein du grand cycle auquel appartient le papier, cycle le reliant à la jeune
pousse d'arbre, l'arbre fait au tronc débité en grumes, les grumes aux pièces de bois
formant les meubles où je m'assois dans la journée et me couche la nuit, à la
table sur laquelle je prends mes repas, au plancher sur lequel je me tiens
debout, à la charpente du toit que j'ai au dessus de la tête, aux cartons dans
lesquels je reçois les livres commandés, aux livres eux-mêmes, aux flammes infusant de la chaleur
dans le poêle avec lequel je me chauffe, et jusqu'au papier sur lequel j'écris
ce texte. Si un jour les arbres cessaient d'exister, je me retrouverai entre
quatre murs nus, à même le sol et grelottant de froid – autant dire que je ne survivrai pas longtemps.
N'importe quel bout de papier, même le plus humble, fait partie de cette
vaste et noble famille. Lorsqu'on pose une feuille de papier à côté d'un arbre, d'une étagère ou du corps d'ébène de ma clarinette, il se passe quelque chose. Ils se reconnaissent. Leur
retrouvaille produit une qualité de silence qui vaut acquiescement.
Voilà ce à quoi je pensais en contemplant les bouts de papier étalés sur
les feuilles du cahier. C'est alors que j'ai compris pourquoi j'avais voulu
circonscrire ces textes dans le périmètre artificiel d'un livret. Cela tient à
mon enfance, plus précisément au moment où j'ai commencé à écrire mes premiers
textes. Je devais avoir 9 ans, puisque l'un d'entre eux parlait de ma
clarinette, instrument auquel j'ai commencé à m'exercer à cet âge.
Ma mère m'a demandé de les lui confier les bouts de papier sur lesquels
j'avais écrit ce qu'aujourd'hui je qualifierai d'esquisses de poèmes. Elle est allé chercher l'énorme machine à écrire en métal qui sommeillait sur un étagère du grenier,
recouverte d'une housse grise et rigide dont l'odeur désagréable me paraissait
encore plus rébarbative que la machine elle-même. Le monstre mécanique
installé sur le bureau, elle a entrepris de taper mes textes les uns à la suite
des autres, chacun précédé d'un titre en majuscule. Cela formait une
sorte de recueil, dont je n'étais pas peu fier.
Des paroles d'encouragement auraient sans doute eu un effet inhibiteur
sur moi, qui n'avais même pas conscience d'avoir fait quelque chose de spécial
en agençant des mots pour décrire les choses ou les êtres vivants qui
m'entouraient. Par cet acte décisif, ma mère a su m'inculquer la conviction que
ce que j'écrivais pouvait avoir assez de valeur pour être retranscrit et gardé
par devers soi.
Bien sûr, on ne garde jamais rien par devers soi. Ma mère n'est plus. La
machine à écrire et sa housse ont depuis longtemps disparues dans le néant où
disparaissent les objets. La maison où nous avons vécu a été vendue et les affaires de mes parents dispersées. Les
quelques feuillets typographiés par ma mère ont disparus dans la tourmente
d'une adolescence très tôt jetée sur les routes de l'existence. Je n'ai gardé
ni copie ni mémoire de ces premiers poèmes - qui a mon avis n'en valaient pas la peine.
Mais le procédé de ma mère, lui, continue à vivre à travers moi.
Je n'écris plus de poèmes, je les trouve dans les vastes poches d'un manteau
tellement enveloppant qu'il finit par être à la taille de l'univers. Ma mère
n'est plus là pour rassembler mes petits bouts de papier épars, mais une grande
main invisible continue la collecte à sa place - recueille, compile
inlassablement dans ma tête les mots qui font sens pour moi, un à moment donné
de ma vie, dans l'endroit spécifique où s'actualise mon présent.
Enfin, alors que l'on ne souvient plus guère de ce qu'étaient les
machines à écrire, les textes formés au grès de mon commerce avec le monde continuent
leurs migrations vagabondes, transitant rêveusement de bouts de papier épars jusqu'aux fichiers dûment référencés de mon ordinateur portable.
Le silence y a gagné en sérénité. Le clapotis discret des touches d'ordinateur a
remplacé le fracas des lancettes métalliques (chacune piquée dans une lettre
de l'alphabet) que l'on utilisait encore en ces temps héroïques.
(1) Tomas Tranströmer est un poète suédois décédé en 2015.
En écho à ce texte, on peut lire "Sur la Terre-mère " publié le 19 février 2023.