Sur le monde matériel.
C'est le reflux. Noël est passé, le jour de l'an sera bientôt oublié, les montagnes d'aliments et les piles de bouteilles ont toutes été vendues, on décroche les guirlandes et balaie les serpentins. Les services de marketing nous préparent déjà de nouvelles opportunités de dépense, qu'elles se nomment « soldes », « semaine du blanc » ou « janvier en fête ! »... Il faut souvent changer le décor pour ne pas tarir l'enthousiasme du consommateur à dépenser son argent. Les galeries commerciales sont temporairement désertes, mais notre économie de marché polymorphe sait faire preuve d'inventivité pour que les affaires ne s'arrêtent jamais - ainsi va notre monde.
Des millions de smartphone, de tablettes et d'écrans plats, de robots et de poupées qui parlent ont trouvés acquéreurs, avant de partir à la poubelle, remplacés par des modèles plus récents. Des tonnes de friandises, de chocolats, de foie gras et de chapon fins, d’huîtres de homards et de crustacés ont été avalés, digérés et éliminés. Des litres de parfums aspergés sur les peaux, des hectolitres de boissons alcoolisés absorbées et filtrées par nos organes en surchauffe. Des millions d'euros ont changés de mains, dans la surexcitation, l'euphorie et l'angoisse d'une voracité collective... En quelques semaines, de la plus petite épicerie de campagne jusqu'aux grandes surfaces des mégalopoles, sans oublier bien sûr les moteurs de recherche de nos écrans chéris, des millions de microcosmes mercantiles se sont mis en place afin d'exploiter au maximum toutes les possibilités de cette fête de l'argent qu'est devenu Noël.
Que toutes nos attentes, même les plus profondes, que tous nos moments, même les plus anodins, que toutes nos émotions, même les plus fugaces, soient mises en coupe réglée pour générer du profit me désole et m'afflige, certes, mais je ne renie pas pour autant les choses telles qu'elles sont, diverses et colorées, support de toutes sortes de sensations et d'émotion - ni la joie de partager, d'échanger et d'offrir. Je ne confonds pas dans une même dépréciation société de consommation et vie matérielle. J'aime le monde d'une manière trop viscérale pour chercher à me réfugier dans un ailleurs dématérialisé, une terre pure, la panacée d'un nirvana idéel, indemne de toutes contingences matérielles.
Nonobstant, le monde matériel ne peut être une fin en soi, sous peine d'entropie létale. Il a besoin de sa forme complémentaire et antinomique pour ne pas stagner. Pour employer le langage de la pensée traditionnelle chinoise, je dirais que la circulation est bloquée entre l'aspect matériel de notre monde et sa dimension spirituelle – l’énergie d’être en vie, la puissance de l’esprit, la connexion au cœur, l’irrésistible attraction spirituelle. Le yin de nos sociétés s'est engorgé, concrétisé et enkysté dans une voie de garage, un système en vase clos.
Notre monde est à ce point matérialiste qu'il faudrait inventer un nouveau terme pour le qualifier – un terme qui n'aurait même plus d'antonyme qui puisse l'équilibrer. En à peine un siècle, nous sommes passés de la dépréciation de tout ce qui n'est pas pensée rationnelle à la haine de la pensée tout court, avilie en autant d'opinions criardes s'empoignant sur les réseaux sociaux (on appelle cela la liberté d'expression). Les objets d'art contemporains ont été rabaissés à des ersatz « faciles à comprendre », sur le modèle des sachets alimentaires « faciles à ouvrir ». Il s'avère désormais nécessaire d'assortir les œuvres produites au niveau de compréhension de celles et ceux qui ont les moyens de se les offrir - telle est la loi du marché de l'art. Quant à la culture, elle est partie à vau-l'eau de l'industrie du divertissement. Il y a peu, j'ai découvert un slogan d'une chaîne de bouquet numérique, dont le cynisme m'a laissé sans voix : « Ne laissez pas votre imagination à n'importe qui ! ». Notre « imagination », ces images industrielles que nous absorbons en continu, comme un antalgique sous perfusion, en contrepartie d'une redevance mensuelle directement prélevée sur notre compte en banque ?
Cela ne circule pas. Le monde matériel, refermé sur lui-même, s'étiole et s'éteint. Comme le formule le poète argentin Roberto Juarroz : « Rien ne peut ne pas aller au-delà de soi-même. Ce qui ne se transcende pas et se réduit uniquement à soi, est destiné à périr » (1). Le domaine spirituel n'est pas indemne de cette réification du monde. C'est ce que Chogyam Trungpa (un maître du bouddhisme tibétain du vingtième siècle) a nommé le « matérialisme spirituel » : accumuler toujours plus de nouvelles techniques de méditation ou de développement personnel, comme d’autres les sorbetières ou les ceintures à électrodes dont on prétend qu'elles sont efficaces pour faire fondre notre tour de taille. Puisque nous semblons vouloir acquérir de la sagesse et du bien-être, on nous en offre du tout-fait, livré sur commande, payable en plusieurs fois.
Peu importe que les déceptions successives qui ne manqueront pas de s'accumuler ne fassent que renforcer nos souffrances morales. C'est même tant mieux. Il faut que nous soyons maintenus insatisfaits pour continuer à acheter du tantrisme du rire, du yoga de la voie du chocolat, de la lévitation goût peyotl et autres billevesées mystiques. C'est pour le coup que nous soyons heureux que nous n'achèterions plus rien – n'ayant plus aucune souffrance à convertir en possession. Heureux ? Voir... Le bonheur n'est-il pas justement l'image subliminale des étiquettes de tous les objets convoités ? Et si cette image d'un bonheur rose, joufflu et triomphant n'était justement qu'un leurre destiné à nous faire prendre le chemin des supermarchés, un mirage entretenu à dessein pour nous faire acheter du rêve ?
Plutôt qu'idéaliser un état de plénitude abstrait (que nous situons volontiers dans le passé ou dans le futur, ne parvenant pas à le conjuguer au présent) nous devrions plutôt nous intéresser à son point de départ : le manque. Voilà quelque chose de concret que nous pouvons ressentir en nous, sans avoir besoin de se laisser persuader qu'il nous faut acquérir quoi que ce soit pour se l'approprier. Le manque est intransitif, entier et immédiat. Lorsqu'il est là, c'est comme si nous avions mis les doigts dans la prise (2). Le manque n'est pas affectée par la présence ou l'absence, c'est-à-dire qu'il échappe à la terrible mâchoire broyant le monde en une bouillie inepte destinée à l'usage exclusif de notre soi : la peur et l'espoir. Peur de perdre, désir de posséder.
Le manque ne se laissera jamais circonscrire en quelques formes que soient. Le manque n'est pas tributaire des données. Une chose peut être présente et cependant nous manquer – c'est souvent le cas avec les personnes que l'on aime d'une manière irraisonnable – c'est-à-dire celles que l'on aime tout court, parce qu'il ne semble pas que l'amour sache être raisonnable. Qui d'entre nous n'a pas ressenti cela : nos êtres chers sont là, avec nous, à portée de cœur, ils sont là et pourtant ils nous manquent cruellement, comme s'ils étaient absents ?
Le manque de quelque chose ou de quelqu'un peut nous hanter jusqu'à nous faire tourner la tête, nous pousser à sortir hors de notre nid, nous transformer. Le manque est irraisonnable, insaisissable et incurable. Il creuse un trou dans la chair tendre de nos affects. C'est un vide qui ulcère les matières qui lui servent de support. Car au fond la chose qui nous manque n'est qu'un prétexte, un objet transitoire que nous plaçons entre nous et le manque, dans l'espoir, sinon de le combler, au moins d'en atténuer les effets corrosifs.
Peu importe les propriétés de l'objet avec lequel nous tentons de juguler ce vide. Le manque a tôt fait d'en sucer le suc. L'objet de notre désir semble progressivement se vider de sa substance. Il se teinte peu à peu d'une indescriptible lumière ambrée, magnifique et poignante, une saudade qui imprègne même nos motifs de joie les plus profonds. C'est le manque qui commence à se faire jour à travers nos formes de prédilection. Bientôt ces formes se disloquent et cèdent. C'est la déroute. Il faut se trouver vite fait d'autres objets de substitution, si l'on ne veut pas se trouver exposé à sa terrible radiation !
Croire qu'il nous manque quelque chose, quand nous souffrons du manque, c'est interpréter d'une manière dualiste ce qui n'a rien à voir avec la dualité. Dans le manque, c'est la nostalgie de l'éveil qui est à l’œuvre en nous. Ce paradoxe est à la source de l'illusion du soi. Nous possédons de plein droit l'éveil, abouti, parfait et insurpassable, nous y avons en permanence accès et pourtant il nous manque comme s'il était hors de notre portée, à l'extérieur de nous-mêmes, cachés dans d'inaccessibles sphères que nous désirons ardemment atteindre, tout en craignant qu'elles nous soient à jamais interdites.
Tout en découle : le chaos des pensées, le karma des actes qui se reproduisent, dans nos vies comme dans l'entrelacs des relations inter-individuelles et inter-générationnelles, le refoulement des choses qui nous semblent mauvaises et la sublimation des bonnes, le ressassement des schémas répétitifs, les efforts désespérés que nous déployons pour nous indemniser du monde, toutes les activités que nous inventons afin qu'elles nous plongent dans un tourbillon apaisant - la recherche effrénée de la consolation, de l'abrutissement et de l'oubli, tous ces phénomènes de partition entre « moi » et « le monde », toutes ces métamorphoses de la peur et de l'espoir sont des ondes de choc que l'appel de l'éveil génère en nous.
(1) : Roberto Juarroz / fragments verticaux / José Corti 1994.
(2) "Où se trouve ce qui manque ? Peut-être seulement ici, ou cela manque." Ibid.
En écho à ce texte, on peut lire "Sur les visions fugitives" publié le 15 janvier 2023.