Textes & Poèmes

vendredi 24 juillet 2026

Sur un camion.

J'ai débuté ce blog il y a trois ans, en célébrant l'art de quitter, la joie de partir, l’allégresse un peu brouillonne qui s'empare de nous au moment de larguer les amarres – et voilà que je me sépare de l'instrument favori de tous mes départs : mon camion aménagé.

Il est vrai qu'il ne servait plus guère. Depuis mon installation dans cette petite maison en bordure de forêt, le compagnon de mes virées aventureuses ne bougeait plus du coin de jardin ombragé où il avait trouvé refuge, immobilisé par une panne dont je repoussais sans cesse la réparation. 

Statique, mais pas oisif. Il a servi de lieu de stockage en hiver, de chambre d'amis en été, d'espace de jeux pour les enfants venus au fil des saisons illuminer ma quiétude routinière. Sa carrosserie verdissait, ses pneus se dégonflaient, son pare-brise se recouvrait de feuilles mortes. A chaque regard porté sur lui, je ressentais un pincement au cœur. Je me reprochais de le délaisser. 

Et puis, sans que je m'y attende, quelqu'un s'en est porté acquéreur. 

Comme il n'était plus en capacité de rouler, son enlèvement a été prétexte à force rires partagés avec les deux hommes sympathiques qui ont procédés à l'opération. Nous avons juré, poussé, tiré de concert – dégoulinants de sueur en pleine canicule.

Mon attention s'est trouvée accaparée par eux ; le chapeau rigolo de l'un, la lèvre ourlée de l'autre - un mollet saillant - une odeur de corps différente pour chacun - quelque chose de fêlé et de frêle dans la voix du plus jeune, qui m'a ému. J'ai apprécié à sa juste valeur leur placidité masculine, cette connivence instinctive avec la complexité du monde matériel dans laquelle je retrouve beaucoup du merveilleux de l'enfance.

Nos efforts conjugués ont finis par payer. Pour la première fois depuis bientôt quatre ans, le camion a bougé. Ses flancs pansus ont glissé le long de la haie. Son grand capot blanc a envahi le chemin.

Il s’avérait soudain énorme. Cachalot qu'on aurait soudain extirpé hors de l'ombre de la futaie où il sommeillait depuis des lustres... Dent gigantesque qu'on aurait délogée d'une mâchoire antédiluvienne...

C'est alors que j'ai réalisé ce qui se passait réellement. Il partait. Il disparaissait dans le chemin, à reculons, comme s'il voulait me contempler une dernière fois avec toute l'expressivité de sa face avant.

La voiture des deux gars l'emmenait vers la route, déjà presque irréelle à force d'éloignement. Poussière âpre de sécheresse... Soleil délirant d’hybris... Ils s'étaient arrêtés tout au bout, leurs silhouettes grignotées de lumière, débattant de la meilleure manière de le tracter là où il voulait l'emmener. 

Le camion était tout grand ouvert, splendide. D'un blanc tellement éblouissant qu'il occultait même le tag argenté qu'une main anonyme avait tracé sur sa coque, une nuit d'été à Toulouse. Sa position surélevée sur la chemin rocailleux le faisait paraître plus grand encore. J'ai compris alors qu'il allait bientôt disparaître et que je ne le reverrai plus.

Le cœur chamboulé de désarroi, je suis allé me réfugier dans la maison - en prenant garde à ne pas jeter un coup d’œil à sa place vide, dans l'herbe, le long de la haie où il a passé ces dernières années à jouir d'un repos bien mérité.

C'était il y a plusieurs jours maintenant, mais l'infamie que j'ai commise est toujours cuisante dans mon esprit : je l'ai vendu. Ou, pour le dire tel que je l'ai ressenti : je l'ai trahi. Abandonné à des mains étrangères – lui qui m'a tellement soutenu, transporté, diverti, protégé. Lui qui m'a mené dans des endroits inconnus que sans lui je n'aurais jamais eu la possibilité de découvrir...

Je l'ai trahi, oui. Quand j'ai serré dans le tiroir du bureau l'enveloppe que j'ai reçu en échange de lui - elle ne contenait plus une liasse de billets, mais 30 deniers qui me brûlaient les doigts. 

On peut juger mon émotion excessive. Après tout, il ne s'agit que d'un véhicule, une machine. Mais justement, un camion aménagé, ce n'est pas qu'un véhicule, c'est aussi une maison. Et même une maison qui bouge, une maison sur pattes. Un foyer qui vient se lover dans certains recoins de lieux que, pour la plupart, on ne verra qu'une fois dans sa vie. 

Un camion aménagé, c'est un amplificateur de vie. Il conjugue la profondeur introspective de la maison avec la fugacité fulgurante du voyage. C'est une pierre qui roule en amassant au fond de nos cœurs et nos yeux des bribes de lieux parcourus, de moments vécus, de corps rencontrés (et quelquefois touchés), des espaces habités le temps d'une halte, de cieux contemplés dans l'éternité d'un regard éperdu d'éphémère. 

Je me souviens très précisément de la première fois que j'ai senti son odeur. Elle a été l'élément déclencheur qui m'a convaincu de l'acheter. J'ai su tout de suite que c'était l'odeur d'un nouveau chez moi. Combien de fois, depuis, en ouvrant sa portière, l'ais-je senti, humée, reconnue, identifiée, approuvée par toutes les fibres de mon corps et de mon esprit ? 

Combien de fois ais-je ressenti ce petit coup au cœur en reconnaissant immédiatement sa flagrance, avant même tout autre stimulus sensoriel ? Quelquefois au cœur de villes étrangères, en pleine nuit, d'autres fois au petit matin, en revenant de randonnées, à l’aplomb implacable du soleil de midi, dans la lumière tangible du soir en montagne, en forêt, au bord de la mer, près d'étangs, de cascades, de glaciers, de fleuves – où ne m'a-t-il pas emmené ? 

Le vide laissé par son départ fait affluer les souvenirs. Je pourrais remplir un livre des anecdotes que j'ai vécues grâce à lui – mais je ne le ferais pas, du moins pas pour l'instant. Ce serait instrumentaliser sa perte.

Ces histoires m'appartiennent, en quelque sorte. Elles sont le cadeau que le camion m'a fait. Ce n'est pas elles qui me manquent aujourd'hui, c'est lui. Je ne suis pas nostalgique de notre passé commun, ni même de tout ce que nous aurions pu vivre ensemble, dans le futur - puisque, à l'évidence, même si j'avais fait en sorte de réparer ce qui l'empêchait de retrouver son allant ordinaire – aujourd'hui je n'ai plus envie de partir.

J'ai toujours été attiré par les maisons mobiles, les roulottes, les bateaux et autres vaisseaux de transhumances. Je me souviens de mon émotion en découvrant, lorsque j'avais une dizaine d'année, le poème « la maison du berger », où Vigny célèbre la vie simple que l'on peut mener dans une hutte ambulante. Enfant, j'aimais à me perdre – pour mieux être retrouvé ensuite. Un regard distancié m'aurait probablement qualifié de fugueur. Pourtant, en pédalant à fond sur mon vélo, j'avais moins l'impression de fuir mon foyer que de me griser de tout le potentiel que la vie me réservait...

Ainsi, à peine quelques années plus tard, l'adulte qui a su protéger les circonvolutions quelques peu chaotiques de mes premières années de vagabondage (je suis partir de mes parents à 17 ans) m'avait surnommé « l'homme aux semelles de vent » - en référence à l'apostrophe amoureuse de Verlaine à Rimbaud. Même si je n'ai jamais rien montré de son talent ni de sa précocité, il est vrai que j'ai toujours partagé avec celui que je nomme le Grand Autre un irrépressible besoin de départs.

Mais un camion aménagé ce n'est pas qu'une amarre larguée au premier coup de tête, c'est aussi une ancre. Le fil à la patte de notre passé qui nous retient et nous rassure. Lorsque le camion blanc a disparu, avalé par le soleil, le fil a été rompu. 

     Adieux, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute
     Le rire du passant, les retards de l'essieu
     Les détours imprévus des pentes variées
     Un ami rencontré, les heures oubliés
     L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu. (1)

Sédentaire ! Je n'arrive pas à croire que je le sois devenu. En tout cas pas si l'on entends par là une résignation à ne pas partir. Je suis plutôt un s'aidant-terre, un voyageur immobile mû par toutes les migrations qui le traversent – à commencer par celles des nuages - mais aussi bien sûr de la musique, de l'écriture, de la danse. Et en premier lieu la pratique assidue de zazen : ouverture ultime au monde, respiration de toutes les respirations, croissance de toutes les cellules, mutualisation fervente de toutes les énergies vitales.

Il y a quelques jours, une amie qui me connaît bien, quoique depuis peu, m'a expliqué que, ces voyages intérieurs emplissant amplement ma vie, il n'est plus nécessaire pour moi de partir. Nous nous étions croisés par hasard au bord d'un lac situé à mi-chemin de nos deux villages. Elle était rentré la veille d'un périple improvisé entre la Corse et la Pologne. Je voyais au fond de ses yeux virer encore tous ces cieux inconnus. J'ai été touché de voir à quel point deux êtres humains peuvent être à la fois proches et différents. 

Si d'aventure la veine de mes voyages stationnaires se tarissait, je n'hésiterai pas à reprendre la route, quel que soit mon âge. Cédant à nouveau à l'appel nomade, je reprendrai le fil des rubans de bitumes se déployant vers des horizons toujours plus essentiels. 

Cela inclut fatalement mon dernier voyage, bien sûr - celui dont l'échéance se rapproche avec les années. Voyage qu'il me faudra entreprendre seul (mais n'aies-je pas été seul durant toute ma vie ?) - nu comme un ver, tel que je suis né - sans camion, sans maison mobile ou immobile. Un aller-simple pour le face-à-face avec le grand inconnu. 

En partance pour une destination dont je saurais avec certitude que, cette fois, elle sera la dernière...

(1) Alfred de Vigny, La maison du berger, in Les destinées.

En écho à ce texte, on peut lire : 

  • Sur l'art de quitter, publié le 7 février 2023

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